DDH-49

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Le crépuscule d’un dieu

par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n· 49, octobre 1952, p.8-9.

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Erich-Maria Remarque vient d’arriver à Paris et, comme tout personnage important qui se respecte, son premier souci fut d’y donner une conférence de presse.

Objet de cette conférence : informer l’opinion française qu’obligé de se réfugier aux États-Unis pour échapper aux représailles du nazisme, il y avait continué son activité littéraire.

Qui l’eût cru ?

Depuis Les camarades et A l’Ouest rien de nouveau par lesquels il avait atteint, jadis, à un des sommets de cet Humanisme dont la guerre de 1939-45 semble bien avoir détruit les dernières survivances, on avait à peu près perdu totalement la trace d’ Erich-Maria Remarque. Nous avions même été quelques-uns à penser que l’oubli dans lequel il était tombé constituait une grande injustice à l’égard d’un écrivain qui avait, pour une si grande part, contribué à nous révéler à nous-mêmes, à galvaniser nos jeunes et enthousiastes énergies.

Nos regrets étaient sans fondements, Dieu soit loué !

En Amérique, il a continué à écrire.

Seulement, on ne le traduisait plus en français et c’est ce qui explique que nous n’en ayons rien su.

Justement, c’est à cette intolérable situation qu’ Erich-Maria Remarque a décidé de mettre un terme.

Que la France ignore tout de ce qu’il a écrit entre 1939 et 1945, cela, il veut bien le pardonner. Mais il n’en saurait être de même de son dernier bouquin que les éditeurs suisses et allemands ont refusé bien que l’Amérique lui ait fait un succès sans précédent. Pensez donc : L’Étincelle de vie ( c’est le titre ) est un témoignage sur les camps de concentration et les Français sans aucune excuse s’ils n’en étaient pas a priori friands. Passe encore des Suisses, ces éternels naïfs et imperturbables spectateurs de toutes les catastrophes. Passe aussi des Allemands : toujours aussi lourds, grossiers et insensibles, — à tel point que, pour les punir, Erich-Maria Remarque s’est fait naturaliser américain. Mais les Français ! Ils ont tant souffert des déportations, les Français !

Un des journalistes présents à cette conférence de presse ayant fait remarquer au conférencier que peut-être il n’était pas très qualifié pour traiter d’un tel sujet, celui-ci s’est drapé dans sa dignité et, péremptoire, a aussitôt tranché :

“Me demander pourquoi j’ai écrit un livre sur ces camps où je n’ai pas vécu, c’est mettre en question le droit, indiscutable à mes yeux, qu’a tout écrivain de parler de choses dont il n’a pas une expérience personnelle.”

Où irions-nous, en effet, si on n’avait plus le droit de parler que de ce qu’on connaît ? Vous vous le représentez, vous, le nombre des gens qui seraient réduits au chômage? Et ce manuscrit qu’Erich-Maria Remarque a pris la peine d’apporter lui-même à Paris, qu’est-ce qu’il deviendrait? Et son auteur qui semble bien n’avoir plus grand’chose à dire, avec quoi paierait-il la chambre et la pension ?

Non, décidément, cela ne se peut: tous les hommes naissent libres et égaux en droits et à plus forte raison les écrivains. On doit donc conserver le droit de parler de ce dont on n’a pas la moindre idée.

Pour les camps de concentration c’est d’ailleurs ce qui se passe: il n’y a plus guère que la parole de ceux qui n’y sont pas allés qui fasse autorité en la matière.

Et c’est très bien ainsi.

Ceci étant dit pour la littérature, je ne vois pas non plus très bien ce qu’il adviendrait du monde si, suivant en cela l’impudent journaliste qui osa poser de si indiscrète façon, la question de la compétence personnelle, on s’avisait de passer des camps de concentration à l’administration des sociétés et à la politique en général. Nos députés, nos sénateurs, nos membres du conseil économique et les petits de l’Union française; nos généraux, nos ministres, les grands commis de l’État ; nos préfets, nos chefs d’industrie, nos danseurs de corde et toute cette pègre sans foi et sans aveu, interchangeable, omni et polyvalente, capable de parler de tout avec la même assurance et de présider aussi bien aux destinées d’une industrie nationalisée qu’à celle de l’Opéra, de la banque, de la police ou des chemins de fer, tous ces gens-là, dites-moi, grand Dieu qui régnez au plus haut des cieux, dites-moi : à quoi pourraient-ils bien s’occuper?

Parce que cette question resterait sans réponse, il est nécessaire que reste imprescriptible le droit qu’a l’écrivain de parler de ce qu’il en connaît pas.

Pour ne pas créer un précédent qui ne manquerait pas de faire tache d’huile.

Toute la question est là, en somme.

Qu’ Erich-Maria Remarque rentrant d’Amérique comme redescendrait sur la Terre un des Dieux du paradis de nos désillusions, n’ait regagné le vieux continent que pour la poser en ces termes, est assurément un affront que nous ne méritons pas.

Mais Erich-Maria Remarque a peut-être encore beaucoup de talent et, d’autre part, nous savons recevoir les affronts.

Dans quelque temps, estompant jusqu’à l’affabulation dantesque de David Rousset, autre écrivain de talent, “L’étincelle de vie” sera peut-être tout ce qui restera des “témoignages” sur les camps allemands de concentration. Et, pour en reconstituer l’histoire, les historiens de l’avenir feront comme ceux du passé qui, pendant des siècles, n’ont disposé que des Récits homériques pour reconstituer celle de la Grèce, ou de la Bible pour écrire celle du monde.

Non, Remarque, non, pas cela ou pas vous.

Et pas à nous.

 

[ Cet article a suscité une réaction de Ch.-Aug. Bontemps dans le n° 50 de novembre 1952 suivi d’une réponse de Louis Dorival dans le n° 52 de janvier 1953, puis de Rassinier lui-même dans le n° 54 d’avril 1953, dans le texte “Variation sur le témoignage et les témoins”. Des lettres ont à cette occasion été échangées entre Paul Rassinier et Charles-Auguste Bontemps. ]

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