DDH-50

INDEX

 

Lettre ouverte à M. Jean-Paul Jourdain,

directeur des “Temps Modernes”

par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 50, novembre 1952, p.42-48. C’est évidemment une réaction au fameux article publié par Sartre sous le titre “Les communistes et la paix” dans lequel il a atteint les sommets de l’imbécillité politique.

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Je suis, cher Monsieur, un de ces exclus du Parti communiste qu’il vous arrive de rencontrer parfois, en liberté dans les rues, ce qui est évidemment désarmant, mais, indicible consolation, “couverts de merde, le sourire tendre, l’œil légèrement hagard.”

L’événement qui a fait de moi cette odorante et triste épave est, maintenant, fort ancien: les Anglo-Américains n’avaient point encore réussi à installer Hitler au pouvoir en Allemagne! On avait bien quelques notions déjà, de l’Être et du Néant, mais on les tenait du naïf Shakespeare, ce qui signifie que vous n’aviez, vous, point encore réussi à sortir de l’un pour affirmer l’autre. On parlait bien aussi de la guerre — depuis ma naissance et probablement depuis la vôtre, c’est un sujet de conversation très en vogue — on la sentait venir, mais vous, on ne vous sentait pas. Tout espoir ne semblait pas perdu: elle était encore loin et surtout, si on savait qu’un malheur n’arrive jamais seul, on ne pouvait avoir aucune idée de ce que serait le second. Enfin, vous étiez déjà au pied du Mur, j’en conviens, mais le Mur lui-même n’était qu’à l’état de projet, et rien ne permettait de supposer que vous en seriez le maçon. Pour tout vous dire et sans ambages, on ne parlait guère de vous.

Comment l’eût-on pu, d’ailleurs?

La France n’avait été ni envahie, ni occupée, ni libérée. Vous n’aviez point encore été fait prisonnier, été renvoyé dans vos foyers, et vous n’aviez pas bénéficié de la “Divine surprise” dont un autre fut assez sot pour convenir. C’est dire que la Propagande-Staffel ne s’était point encore installée à l’ombre de la Tour Eiffel et qu’avec son assentiment et son bienveillant concours, vous n’aviez, vous, point encore atteint, non pas à un sommet, mais à un de ces mâts de Cocagne de la littérature et de la pensée que ce siècle vraiment étrange a si généreusement mis à la portée de tous les imposteurs de génie.

Mais il faut être juste: on ne parlait pas non plus de Camus. Avancerais-je qu’étaient sensiblement analogues, les raisons de ce silence dont vous partagiez si équitablement, avec lui, les inconvénients personnels? Non, sans doute, et je crois bien que seul m’interdit de le faire, l’âge qu’il avait à cette époque. Toujours est-il que, le 9 avril 1932, quand, sous un titre haut comme ça et large comme une porte de grange, le journal l’Humanité déversa sur moi ce torrent de m… dont les traces et l’odeur sont si tenaces, ni l’un, ni l’autre n’étiez ni en droit, ni en situation de nous départager.

Vous existiez, certes, et c’est bien la preuve qu’au moins en ce qui vous concerne l’existence a précédé l’essence. Bien sûr, il existait, lui aussi, et probablement dans les mêmes conditions, quoiqu’avec quelques années de retard. Mais vous ne vous connaissiez pas, vous ne vous étiez jamais rencontrés ni, à plus forte raison, parlé ou écrit. Vous fussiez-vous d’ailleurs connus, qu’il ne vous serait jamais venu à l’idée de prendre qui que ce soit à témoin de vos échanges de correspondances, et que, si d’aventure il avait été amené à vous adresser une simple mise au point — c’était loin d’être le cas! — vous n’eussiez jamais osé lui demander au nom de quels mérites indiscutés il se permettait de prendre de telles distances avec vous qui, aujourd’hui, vous permettez cependant de donner de telles leçons. C’est qu’alors, vous n’étiez que Sartre et même pas Jean-Paul: M. Sartre, professeur à Bouville. Un petit professeur, pensaient de vous tous les B.O.F. du quartier, et cela vous humiliait au point que, si vous aviez voulu prononcer le mot “Bourgeois” il vous eût fallu, même à vous, le secours d’un professeur de diction pour qu’il ne vous écorchât point la bouche. On voit maintenant que vous rêviez de la chose et que, si vous ne prononciez pas le mot c’était uniquement parce que vous ne pouviez vous l’adresser à vous-même. Avouez-le: vous la contempliez avec amour votre carte de visite! Et, la mention “Agrégé de l’Université” qu’elle portait si fièrement, vous espériez bien qu’elle serait le Sésame ouvre-toi des portes de ce monde qui vous insultait de sa condescendance et dans lequel vous ambitionniez néanmoins d’entrer et de briller!

Moi, bonasse, en ce temps-là, je ne soupçonnais pas ces choses, ni même qu’un jour je serais aux prises avec le torrent que vous savez. Candide, j’étais. Il a fallu que je me rende compte à quel point, avec “mon sourire tendre et mon œil légèrement hagard” j’étais “couvert de merde” pour qu’elles me devinssent sensibles. Décidément, la chanson a raison: fût-ce à retardement, la m…, la m… divine a d’indiscutables vertus et il faut bien que j’en convienne aussi.

Mais, vous qui n’êtes pas à retardement, vous saviez déjà qu’entre le Bourgeois gentilhomme et le Philosophe bourgeois, il n’y a qu’une question de temps c’est-à-dire de mode: sous Louis XIV, on vendait du calicot et on voulait faire sa fille marquise, ce qui n’allait pas sans mal, ne serait-ce que parce qu’elle s’insurgeait, la pauvre; sous les Républicains, on vend de tout, on la fait de Beauvoir, on la sacre sexe et elle s’incline, — le deuxième qu’elle dit la mignonne, pour bien montrer qu’elle a, elle aussi, le sens de la hiérarchie des valeurs, et qu’elle a su profiter de vos leçons. C’est plus facile! Si facile, même, qu’avant d’avoir atteint la cinquantaine, vous situant dans les perspectives intellectuelles de votre illustre aieul et prenant à témoin tous les B.O.F. de la création, — qui vous toisaient naguère de si haut, qui vous accordent aujourd’hui la considération qu’on doit à celui qui, comme eux, “est arrivé” et qui sont au parti communiste (car, n’est-ce pas, la défense du petit B.O.F. est, comme l’idéologie le commandait, la pierre angulaire de l’action communiste) — B.O.F. de la philosophie, vous pouvez, sans que personne s’en offusque, écrire à ce pauvre Camus: “… Vous êtes un bourgeois, Camus, comme Jeanson et comme moi… Allons nous reposer car nous en avons les moyens… car vous êtes un bourgeois, comme moi, que pourriez-vous être d’autre?” (Temps Modernes n. 82, août 1952).

Vous dites: “comme moi” et vous arrondissez les lèvres: o, o, o… oi, oi… Et vous insistez. Puis, vous les amincissez avec satisfaction et ça donne: nous en avons les moyens. Nous égale je. C’est cela que vous voulez mettre en évidence, on le sent bien, et votre manière n’est pas tellement différente de celle qu’emploie le B.O.F. de l’autre catégorie pour parler de sa 15 C.V. ou de sa Chrysler, des fourrures et du jonc qu’il a offerts à sa femme ou du Picasso qui orne leur salon. Vous signez encore Sartre, mais vous savez que vous êtes Jourdain: Monsieur Jourdain! Encore un tout petit pas et vous serez Monsieur Sartre de Jourdain qui sonne beaucoup mieux. Vous pourriez alors porter blason et, votre stylo à la main, une plume au derrière, et les yeux naturellement tournés l’un vers le Diable, l’autre vers le Bon Dieu, vous serez le symbole accompli de l’étroite parenté qui unit, à travers les âges, la vente du calicot et celle de la philosophie. Attention, cependant: il y a l’Étape, mon cher, l’Étape de Paul Bourget. Vous devriez relire ça. Ne serait-ce que pour vous prémunir. On ne sait jamais: parmi vos lecteurs, il pourrait se trouver un jour quelque fâcheux pour prétendre que n’est pas bourgeois qui veut, qu’avant de l’être, il faut se résigner à n’être que petit-bourgeois, pendant des générations, etc. Et s’il s’avisait que c’est peut-être votre cas, dites-moi, que lui répondriez-vous à ce fâcheux?

Pourquoi je vous dis tout cela, pourquoi je vous pose des questions? De quoi je me mêle, en effet. En bonne logique, jusqu’ici, ce n’est affaire qu’entre Camus et vous. D’autre part, je devrais bien être guéri de jouer les Don Quichotte-redresseurs-de-torts. Excusez-moi, mais j’ai cru comprendre qu’il était question d’un fauteuil tourné dans le sens de l’Histoire et d’un vieux militant qui s’arracherait les cheveux: l’occasion, l’herbe tendre et peut-être quelque diable aussi me poussant…

Le fauteuil, ça ne me concernait pas. Quand je suis rentré du camp de concentration, un médecin m’a dit qu’il m’en fallait absolument un. Jusque là, il n’y en avait pas eu chez moi. Vous comprenez: ce n’était pas un outil de travail. Je n’ai donc pas pu tourner mon fauteuil dans le sens de l’Histoire et, à plus forte raison, car je ne savais guère mieux ce que c’était, tous ceux d’un ou de plusieurs théâtres parisiens, quand l’Histoire, c’était Hitler qui la faisait.

Le vieux militant, c’était différent. Il se trouve que, dans sa forme impersonnelle, cette expression peut abriter beaucoup de monde, aujourd’hui. Surtout si on précise qu’il s’agit de quelqu’un qui s’arrache les cheveux! J’ai donc, aussitôt, évoqué le 9 avril 1932. Vous devinez la suite: à cette date, il y avait dix bonnes années que, tous les lundis, c’est-à-dire chaque fois que sortait l’hebdomadaire communiste de l’endroit, je me retrouvais chez le juge d’instruction, et, l’un dans l’autre, trois ou quatre fois par an au car, parce qu’il y avait eu quelque effervescence dans une caserne, une grève, une manifestation,– que sais-je, pour tout et pour rien. Bien que tout “couvert de merde” — comme vous dites si élégamment! — “le sourire tendre et l’oeil légèrement hagard”, après le 9 avril 1932, j’ai continué: à la suite de diverses péripéties dont je vous fais grâce, ça m’a conduit tout droit à Buchenwald et à Dora. Sorti de là par miracle et dans l’état que vous pouvez penser, j’ai encore continué: un jour, je me suis à nouveau trouvé en correctionnelle et j’attends que la Cour de Cassation dise si, oui ou non, je dois retourner en prison. C’est cela qui m’a amené à penser que, ce vieux militant qui pouvait être beaucoup de monde, pourrait tout aussi bien être moi, et, finalement, puisque vous parliez de moi, que vous ne verriez aucun inconvénient à ce que je prenne part à la conversation. dussé-je, d’ailleurs, m’entendre demander qui je suis pour prendre de telles libertés, que je m’en ferais une raison: tant qu’à faire que d’être plongé en pleine Jourdainerie, que ce soit un peu plus ou un peu moins n’a guère d’importance

Et maintenant j’arrive au fait.

* * *

Le fait, le bon gros bon sens des Jourdain, vous dit assez que ce n’est pas tant cet échange de correspondance avec Camus, que, dans le numéro 81 des Temps Modernes, cet article par lequel vous prétendez définir les affinités qui lient le sort de la paix, à l’existence, à l’essence et au comportement du communisme actuel. Bien sûr, les deux choses sont indissolubles et l’une ne se conçoit pas sans l’autre. Mais d’une telle prise de bec, on a tout dit quand on a dit qu’elle vous avait permis, à vous, de prendre rang dans l’échelle des valeurs de votre dynastie, à lui de faire, quoiqu’assez maladroitement, mais avec beaucoup de dignité, la preuve d’une bonne foi et d’un effort d’affranchissement qui console en ce qu’enfin, il renoue avec les traditions d’un humanisme dont on avait perdu jusqu’au souvenir.

Je sais: comme tous ceux qui ont découvert le communisme sur le tard et qui le connaissent surtout par oui dire, vous débordez d’ardeur. C’est que vous avez beaucoup, à la fois à rattraper et à vous faire pardonner. si vous brillez par quelque côté, assurément, ce n’est pas par le sens des nuances: le communisme, le bolchevisme, pour vous c’est tout un et il faut vous voir jongler avec les mots! En plus, vous êtes Jourdain,– et Jourdain arrivé: cela vous dispense, et du respect de la propriété des termes, et de l’effort de logique.

Lecteur assidu des Temps Modernes, une fois déjà, je vous avais écrit. Personnellement, gentiment. Si je ne m’abuse, c’était en janvier 1950. Vous sortiez de l’expérience du Rassemblement démocratique et révolutionnaire, et, bien que vous étant déjà découvert, Jourdain, diabolique, vous donniez encore l’impression de vous chercher. Fort étonné que cela pût venir d’un professeur de philosophie, par conséquent d’un familier du syllogisme, sous votre plume, j’avais trouvé ceci:

 

“Le fascisme est une angoisse devant le bolchevisme dont il reprend la forme extérieure pour en détruire plus sûrement le contenu: la Stimmung internationaliste et prolétarienne. Si l’on en conclut que le communisme est le fascisme, on comble après coup le voeu du fascisme qui a toujours été de masquer la crise capitaliste et l’inspiration humaine du marxisme.”

Il m’avait paru difficile qu’un syllogisme introduit par “le fascisme est une angoisse devant le bolchevisme…” pût se poursuivre par “Si l’on en conclut que le fascisme est le communisme…” et j’avais conclu qu’il s’agissait d’une coquille typographique. Je vous l’avais signalée parce qu’elle était énorme et plutôt pour vous rendre service. Mais pas du tout: la confusion des termes était volontaire, c’était bien ce que vous vouliez dire. Vous aviez besoin d’identifier le bolchevisme et le communisme pour justifier une prise de position a priori — donc intéressée! — et ne reculiez pas devant l’escamotage par déduction cavalière pour sauver l’essentiel à vos yeux c’est-à-dire les apparences: la méthode des Jourdains!

Vous m’avez donc fait répondre par un de vos pages car noblesse oblige et l’héritier spirituel du marchand qui voulait sa fille marquise se doit d’avoir des pages. En vertu de quoi, M. Merleau-Ponty m’a expliqué que j’avais peut-être raison “dans l’absolu” mais qu'”objectivement”, la rigueur du raisonnement comptait peu, l’important étant de ne pas faire le jeu de nos ennemis communs. Et c’était toujours du Molière: vous aviez, vous aussi, “changé tout cela!”

Moralité: je suis resté un lecteur assidu des Temps Modernes. Parce que, à une époque où les Jourdain de la philosophie se trouvent associés à ceux de l’épicerie et semblent avoir reçu mission commune d’interpréter l’Histoire, voire de la faire, il peut être utile de savoir exactement ce qu’ils pensent et ce qu’ils comptent faire de nous.

C’est ainsi qu’au début de ce mois d’août, m’est tombé droit sur le coeur, cette question que vous posez à tous mes pareils:

“Comment pouvez-vous croire à la fois à la mission historique du prolétariat et à la trahison du Parti communiste si vous constatez que l’un vote pour l’autre?”

C’est là, dites-vous, “la contradiction de notre temps”.

Tout doux!

D’abord, elle n’est pas que “de notre temps” et elle n’est pas “contradiction”. Si je ne m’abuse, au siècle dernier déjà, le prolétariat vota pour le Prince Louis-Napoléon et je ne sache pas qu’à la suite de ce fâcheux événement, l’auteur de la formule, lui-même, ait cessé d’y croire ou l’ait modifiée: ceci tendrait à prouver que, si contradiction il y a, avant de s’installer en nous, elle s’était installée en lui. Si, par ailleurs, je note que j’ai perdu le souvenir de vous avoir entendu dire quelque chose quand ce prolétariat s’est incliné devant Hitler et quand il a voté pour Péron, j’ai peine à croire qu’une autre contradiction ne s’est pas installée en vous. Car, si le prolétariat affirme le sens que vous avez de sa mission en votant pour le Parti communiste, il vous faudra bien convenir qu’il affirme le contraire en votant pour Péron ou pour Hitler. Et que penser d’un professeur de philosophie que se laisse prendre à de tels pièges?

Mais si je vous disais que je n’y crois pas, moi, à la mission historique du prolétariat? Que pour accomplir une mission qui soit historique, une classe doit prendre le pouvoir et l’exercer dans des structures données? Que la noblesse, le clergé, la bourgeoisie ont, tour à tour, pu prendre le pouvoir et y accomplir leur mission historique sans cesser d’être la noblesse, le clergé, la bourgeoisie? Que le prolétariat peut, certes, prendre le pouvoir dans les structures données, mais il ne pourrait le conserver et l’exercer sans cesser d’être le prolétariat? Que, par conséquent, la mission qu’il y accomplirait, ne sserait pas celle que l’on assigne au prolétariat subissant le pouvoir et ne serait plus historique? Qu’en dépit de sa fortune maintenant séculaire cette formule n’est peut-être que le type parfait de l’antiphrase? Et que Marx, lui aussi familier des prises de position a priori, ne l’ayant inventée que parce qu’il en avait besoin pour justifier la conquête de l’État par le prolétariat, comme vous avez vous-même inventé l’identification du bolchevisme et du communisme, ne s’est efforcé de lui donner un contenu théorique, que parce qu’il lui était impossible, à peine de mettre le cercle vicieux en évidence, de lui en donner un autre qui fût pratique?

En un mot, s’il ne s’agissait que d’une autre imposture de génie, et si, allant au fond des choses, on découvrait un jour, qu’il y a lieu de parler, non plus d’une mission historique du prolétariat, mais d’une mission historique de l’homme, dans l’accomplissement de laquelle, le prolétariat restera, en tant que prolétariat, le facteur essentiel tant qu’il sera le prolétariat?

Sans doute nieriez-vous encore — sans quoi vous ne seriez pas Jourdain et là serait la vraie contradiction de notre temps! — qu’avant de poser le problème de la conquête du pouvoir il faut poser celui de la transformation des structures traditionnelles et, le sens de la révolte rejoignant celui de l’humain, définir celles dans lesquelles tous les prolétaires ayant enfin réintégré leur qualité d’hommes, pourront accomplir leur mission d’hommes.

Vous le nieriez, bien sûr, car cette prise de conscience au-delà du marxisme, rejetterait dans le Néant tous les sophismes auxquels vous avez donné l’Être et ne serait compatible, ni avec votre situation acquise, ni avec celle que vous entendez ménager aux issus de Jourdain et à leurs collatéraux.

Vous le nieriez, donc.

Mais cela n’aurait plus d’importance.

Car, dites-moi, qui vous entendrait?

* * *

Si on examine attentivement les cinquante pages de votre article, on s’aperçoit qu’arrivé ici, on n’a pas grand-chose de plus à vous dire: cinquante pages de syllogismes qui s’enchaînent dans un tintamarre de sophismes et de confusions des termes, chacun d’entre eux pouvant au surplus se résoudre dans une pétition de principe à prétention de postulat. En gros, voici ce que ça donne: le prolétariat est chargé d’une mission, il est infaillible et il en a confié l’accomplissement au parti communiste ce qui est bien la preuve que ce parti ne le trahit pas et que la sauvegarde de la Russie soviétique de Staline est la condition de ses espoirs. Le saucisson fait boire et boire désaltère: il est donc évident que le saucisson désaltère… Depuis le premier du nom, les Jourdain ont appris ce que c’était que la prose et la manière de s’en servir!

Bien entendu, loin de se désarticuler des faits, cette haute-voltige philosophique les intègre à son profit et voici comment cela se traduit: la Russie de Staline veut la paix, donc l’Amérique veut la guerre; donc aussi le parti communiste sert la cause de la paix en servant celle de la Russie et on ne peut lui reprocher d’aller chercher ses mots d’ordre à Moscou; donc la manifestation du 28 juin était de circonstance; donc enfin la grève du 4 juin, etc., etc. Ca s’étire à l’infini et, à partir du moment où vous avez dit que la Russie voulait la paix et l’Amérique la guerre, on sent bien que tout ce qui suit n’est que pour noyer le poisson.

La Russie veut la paix, l’Amérique veut la guerre: avec vos histoires de mission historique du prolétariat, vos couplets d’un lyrisme facile sur le sort des malheureuses metteuses en plaques et vos considérations figaresques sur le docker aux prises avec les subtilités du suffrage universel, c’est à cela que vous en vouliez venir. On s’en doutait un peu, remarquez: le contraire nous eût déçu!

Je vous demanderais bien comment on les traite en Russie, les metteuses en plaques, et les rapports qui peuvent exister entre les dockers et le suffrage universel. Mais c’est là, j’en conviens volontiers, une de ces questions que les marauds de mon espèce “couverts de merde, au sourire tendre et à l’oeil légèrement hagard” doivent se garder de poser aux gens de qualité. Au surplus, je vous le dirai franchement: l’impertinence n’est pas mon genre.

Pas davantage, je ne vous parlerai des camps, argument majeur des petits étripeurs patentés d’outre-Atlantique, avec lesquels il me serait souverainement déplaisant d’avoir la moindre chose en commun: il est tellement évident que, pas plus que les metteuses en plaques ou les dockers, les concentrationnaires, leur genre de vie et leur nombre, ne peuvent avoir la moindre signification, hormis de ce côté-ci du rideau de fer! Et encore: à condition que ce soit vous qui en parliez! Car, si Camus par exemple, évoque la metteuse en plaque, le docker ou le concentrationnaire, vieux (ou vieille) militant et l’appelle à son secours, il commet un intolérable abus de confiance. Makronissos ou tel camp de l’Afrique équatoriale sont, à coup sûr, des institutions qui dépassent en horreur Auschwitz lui-même, tandis que Karaganda ou Kolyma, voilà de bons petits camps, des amours de bons petits camps, des amours de paradis de bons petits camps.

Il y a en effet un éclairage qu’il faut savoir projeter sur les choses de ce monde et il en est des armées comme des concentrationnaires, des dockers et des metteuses en plaques. Les armées américaines, tenez: des ramassis des voyous à gages encadrés par des soudards prêts à répandre la terreur, à tout casser, à tout piller, à tout violer et même un peu plus. Tandis que l’armée rouge est une bonne petite armée de vaillants petits soldats qui montent la garde autour des conquêtes de la révolution et sont le dernier rempart de la liberté. Et la bombe atomique, donc! Un abominable engin de destruction et de mort, au service de l’Amérique capitaliste, tandis que, si elle était au service de la Russie, quelle garantie pour la paix! Il n’est pas jusqu’aux mineurs du Nord de la France ou du Borinage qui ne soient odieusement exploités par les capitalistes occidentaux sans vergogne, tandis que les stakhanovistes du Donetz descendent au fond de la mine en chantant et travaillent dans la joie, tant ils sont persuadés que c’est pour le socialisme et tant ils sont comblés de délicieuses heures supplémentaires à des salaires qui donnent leur vraie saveur aux alléchantes arêtes de poissons!

Je ne me placerai donc pas sur un terrain aussi glissant, — pour moi, bien entendu.

Ce qui m’intéresse, c’est cette façon vraiment originale qu’a la Russie soviétique de vouloir la paix, c’est cette élégance avec laquelle “jamais elle n’a fait un geste susceptible de déclencher la guerre” (p. 14). La prise de possession des Pays Baltes, de la Pologne, de la Roumanie, de la Hongrie, de la Yougoslavie, de la Bulgarie et de l’Allemagne de l’Est sont assurément une légende. De tels actes ne sont susceptibles de créer des complications internationales que si celui qui les commet s’appelle Hitler. Oh! je sais: Hitler envoyait ses armées à la conquête des pays qu’il voulait s’approprier. Staline, lui, n’a pas eu besoin de recourir à cet artifice: elles étaient sur place, ses armées, elles occupaient déjà ou encerclaient les nations menacées! Dès lors c’était un jeu que d’y porter au pouvoir le parti de son choix et de le mettre à même de l’exercer dans les formes qui sont d’usage en Russie depuis trente cinq ans. Et ce jeu vous permet de faire intervenir la casuistique mise au point par plusieurs générations de Jourdain, et de parler du fonctionnement normal des institutions démocratiques. Seulement, si en Grèce, on fait voter le peuple alors que le pays est occupé par les armées anglaises, vous parlez de vote sous la menace des armes, de truquage des opérations électorales, etc., et sans doute avez-vous raison. Mais, bien sûr, il n’est pas pensable que les effets de l’occupation russe en Europe centrale puissent être analogues à ceux de l’occupation anglaise en Grèce!

Et en Chine, et en Corée?

Et au Thibet? Au Thibet, dites-moi… Si vous avez pour la Chine et la Corée, un alibi de la même farine que pour l’Europe centrale, dites-moi donc celui que vous avez pour le Thibet!

Les Américains en font autant au Japon, en Allemagne occidentale, en France peut-être, en Italie, en Corée, et s’ils n’en ont pas fait autant avec la Chine, c’est seulement qu’ils n’ont pas pu? D’abord, ce n’est pas une raison: on ne confond pas son ennemi, en faisant ce qu’on lui reproche ou en prétendant lui interdire un comportement qu’on revendique pour soi. Et puis: qui vous dit le contraire?

La morale de tout ceci, cherchez bien, ô cher et grand Jourdain de mes amours, elle est dans vos papiers de famille et c’est qu’il est toujours délicat de prendre parti dans une querelle de brigands: si vous prêtez de bonnes intentions à l’un, il se trouvera toujours, en face de vous, quelqu’un pour en prêter à l’autre – et ceci qui est vrai de vous, ne l’est pas moins d’un autre – jusqu’au moment où tout finit en mêlée générale. La paix, ils la veulent tous: Staline la veut, Truman la veut et Hitler ou Mussolini la voulaient aussi. Seulement, une chose est de le vouloir, une autre d’en créer les conditions et rien ne sert de bêler ou de hurler qu’on la veut si, volontairement et de parti pris, on ne fait rien pour sortir de celles qui la rendent nécessaire et inévitable.

Or, de part et d’autre du Rideau de fer, c’est ce qui se produit. Pas plus que celui des États-Unis, le régime économique et social de la Russie ne peut être considéré comme un facteur de paix. Si les Américains ont besoin de vendre pour éviter l’asphyxie économique, les Russes ont besoin d’acheter et c’est pour les mêmes raisons. Mais tandis que les premiers s’obstinent à vouloir vendre au-dessus du prix, les seconds entendent acheter au-dessous. Là-dessus se greffent toutes les questions idéologiques qui rendent ce simple problème d’échange plus insoluble encore, et dénuent de tout sens tous les discours qu’on peut faire sur la coexistence des deux régimes.

C’est ce climat qu’il faut changer.

“Vous n’avez qu’une fille et moi je n’ai qu’un fils…” dit, dans Le Cid, Don Diègue à don Gormas. Mais ni Staline, ni Truman ne songent à marier leurs produits ou leurs besoins.

Car, de part et d’autre du Rideau de fer, ce mariage entraînerait de telles transformations dans les structures des deux régimes que le pouvoir d’État finirait par y tomber en quenouille et que ce serait la mort, aussi bien des classes dirigeantes de droit divin aux États-Unis, qu’en Russie, celle de la bureaucratie de droit bolchevique.

Et c’est pourquoi, sans trop me soucier de savoir s’il est plus ou moins facile chez l’un que chez l’autre de trouver sa pitance quotidienne, sans me demander s’il y a plus ou moins de prisons ici que là et si le régime y est plus ou moins dur, je renvoie les compères dos à dos.

Pour l’un comme pour l’autre, nous sommes de la chair à canons et c’est tout ce qui importe.

* * *

Sans doute, ricanerez-vous que, votre article ayant paru au début du mois d’août, j’ai mis le temps pour vous dire ce que j’en pensais. Comment ne pas convenir encore de ceci?

C’est que, au bas de vos cinquante pages, j’avais remarqué la mention “A suivre”. J’attendais donc la suite.

Or, au début de septembre, cette suite n’était pas encore venue et pas davantage en octobre.

J’allais me demander ce qui se passait quand je me suis aperçu qu’entre août et octobre, il y avait eu une déclaration de Staline sur la coexistence pacifique du bolchevisme et du capitalisme, et que les allusions que vous faisiez à ce problème dans cette première partie de votre article n’en étaient plus très orthodoxes. Il vous faut donc seulement le temps de remettre la seconde partie au goût du jour. Elle paraîtra peut-être en novembre… Mais c’est égal, j’aurais bien voulu connaître la version originale de cette seconde partie!

Quoi qu’il en soit, ceci d’ailleurs ne pourrait prouver qu’une seule chose et c’est que vous êtes Jourdain jusqu’au bout. Comme vous en tirez gloire, ceci non plus n’a pas beaucoup d’importance.

Il reste que, pas plus qu’à Camus vous en me demandiez mon avis.

Excusez-moi donc, ou d’avoir tant tardé ou de vous l’avoir osé donner et croyez aux sentiments avec lesquels “tout couvert de merde, le sourire tendre et l’œil légèrement hagard” j’ai quand même l’honneur d’être, aussi humblement que possible, ce qu’il vous a plu et peut vous plaire encore de décider.
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Ça va faire du joli!

par Paul Rassinier

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Ce texte a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 50, novembre 1952, p.12-14.

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Je sens bien que je devrais consacrer cette chronique aux élections américaines: encore sous le coup du résultat, tout homme qui pense s’interroge avec angoisse et cherche dans ce qu’il lit des données lui permettant de se faire une opinion sur ce que peut être l’évolution ultérieure des événements quand un général prend sous son aile le destin du monde.

Je n’en ferai rien cependant: sur cette question, tout a été dit. Le parti démocrate paie aujourd’hui le comportement de Roosevelt dans les événements de 1939-45 et de Truman, depuis la fin de la guerre. Acculé à aligner sa politique générale sur celle du parti des soudards, il a dû accepter le combat électoral sur un problème de débouchés extérieurs proposé dans ces termes: l’Asie ou l’Europe? Contre Truman dont les préférences allaient à l’Europe — quitte à accepter la guerre sur deux fronts à des milliers de kilomètres — l’Amérique s’est prononcée pour l’Asie. Il reste seulement à savoir comment Eisenhower s’y prendra pour reconquérir le marché asiatique. Naturellement, il sera plutôt porté à résoudre le problème en militaire si ce n’est à la Mac Arthur et, sous cet angle, il y a tout à redouter. Mais, la politique de Truman elle-même, ne le condamnait-elle pas à réagir un jour en militaire?

Ceci étant dit, les petits problèmes de notre Europe occidentale et particulièrement ceux qui sont en débat devant l’opinion publique française, ont, à mes yeux, sinon plus d’importance, du moins un intérêt plus accessible.

Et comment les aborder autrement que par ce qui se passe au Parlement?

La politique financière

Au Parlement, on innove en matière de politique budgétaire. Le 7 juillet, les députés sont partis en vacances pour rentrer le 22 octobre. Par ce moyen, ils se sont dispensés de discuter le budget complémentaire de l’année en cours: on ne saura donc jamais le montant du déficit de l’expérience Pinay pour l’année 1952, si ce n’est dans quelques années sous la forme d’une avalisation par décret, de quelques dépassement de crédits, ou par des reports dissimulés adroitement dans l’exercice 1953 actuellement en discussion. Au début du mois, un personnage important de la commission des finances a lancé le chiffre de 656 milliards. A quoi M. Paul Reynaud a rétorqué que le déficit atteignait 800 milliards. En mars dernier, quand l’expérience Pinay prenait le départ, bien que nous en soyons pas dans le secret des Dieux, nous avions, nous, parlé de 700 à 900 milliards probables. Mais, comme on le sait et comme il se doit, nos supputations et notre opinion comptent peu: nous n’avons pas qualité pour discuter de ces choses!

Toujours est-il qu’étant partis en vacances pour trois mois et demi, les députés se trouvent aujourd’hui dans l’obligation de faire trois séances par jour pour examiner le budget de 1953 dans les délais impartis. Le règlement de la profession ne comportant que deux séances par jour – et encore: sans obligation aucune d’y assister – cela fait une séance supplémentaire. Or, chaque séance supplémentaire coûte la bagatelle de deux à trois millions: nous ne sommes donc pas très loin de la vérité si nous nous mettons à penser que nos députés partent en vacances pour pouvoir faire des heures supplémentaires, c’est-à-dire améliorer encore leur budget particulier au détriment de celui de la Nation. Si on tient compte, par ailleurs, qu’ils ne sont pas plus obligés d’assister aux séances supplémentaires qu’aux séances ordinaires, on est bien obligé de convenir qu’il s’agit, là, d’un argent facilement gagné. En général, la séance supplémentaire est l’alibi du député qui va rejoindre sa maîtresse – la séance ordinaire aussi, notez bien – ce pourquoi il est payé au tarif double. Et vive la République!

Le plus beau de l’histoire, c’est qu’à ce rythme et à ce prix, le budget ne sera quand même probablement pas voté le 31 décembre. Peut-être arrivera-t-on à définir les dépenses, mais il restera les ressources correspondantes à trouver. Le débat qui oppose les partisans de l’emprunt aux partisans de l’impôt n’est donc pas à la veille d’être clos.

A propos des dépenses où nous en sommes seulement, ça ne va déjà pas si bien: on parlait récemment de crise ministérielle, mais, qui veut prendre la succession?

C’est qu’elle n’est pas jolie, la succession!

La politique économique et sociale

J’avais pensé que M. Pinay ne pourrait pas échapper à un examen sérieux des résultats de son expérience, au moment du vote du budget de 1953, c’est-à-dire en novembre-décembre. J’étais un naif. Le métier de président du Conseil a des ressources diplomatiques dont le commun des mortel ne peut avoir aucune idée. C’est ainsi qu’à la rentrée parlementaire, les discussions ont été adroitement orientées vers les problèmes extérieurs et particulièrement vers le problème du réarmement allemand, ce qui a permis d’alimenter la presse avec ce qu’il a été convenu d’appeler “le cas Schumann”. Or, le cas Schumann, c’est la bouteille à l’encre, on en peut discuter pendant des années sans épuiser le sujet. C’est d’ailleurs ce qui se passera: à la moindre alerte, au moindre signe qui permettra de penser que la situation économique et sociale de la nation risque de venir sur le tapis, M. Pinay fera poser par un complice “le cas Schumann” et, complaisamment, les 619 muets du sérail décideront que les problèmes extérieurs ont la priorité.

Et l’économie française, lentement mais sûrement, continuera d’évoluer dans les voies de l’asphyxie.

Mais, se poussant du col, M. Pinay pourra, lui, continuer à nous abreuver de ses rodomontades.

Un jour viendra sûrement où il faudra déchanter, mais quand?

Et dans quel marasme?

Pour l’instant, il n’est encore possible de trouver aucun crédit dans l’opinion, si on met en cause l’expérience Pinay. Il faut bien en convenir: l’homme trouve des échos favorables, jusque dans les sphères de la population où il en devrait trouver le moins. J’ai, pour ma part, entendu des syndicalistes, des socialistes et non des moindres, non pas vanter l’expérience Pinay, mais dire qu’il n’y avait pas autre chose à faire et qu’il en sortirait sûrement quelque chose…

Pourtant, comment ne pas se rendre à l’évidence?

Au risque de me répéter, l’expérience Pinay postulait l’équilibre du budget, le coup d’arrêt à l’inflation, la baisse des prix, le remplacement de l’impôt par l’emprunt.

L’équilibre du budget? M. Paul Reynaud, président de la commission des finances, nous dit qu’il y a 800 milliards de déficit.

L’arrêt de l’inflation? Quand M. Pinay a pris le pouvoir, 1864 milliards de billets étaient en circulation: nous approchons de 2100. Le rythme de l’augmentation est par conséquent le même que sous les gouvernements précédents.

La baisse des prix? Les locomotives baissent, les avions baissent, les tanks baissent, le papier baisse, les services n’augmentent pas, mais le pain ne baisse pas, la viande ne baisse pas, le vin ne baisse pas, le beurre monte, le lait monte, l’huile monte, etc., etc. L’indice général est calculé sur 213 articles dont 200 au moins n’entrent pas dans la composition du budget familial de l’ouvrier. Dans ce domaine, ce qui est sûr, c’est qu’il y a une baisse à peu près générale des prix de gros sur le marché mondial mais cette baisse n’arrive pas à descendre dans les prix de détail sur le marché national et la ménagère revient toujours du marché en récriminant à juste titre. Encore faut-il préciser que cette baisse des prix de gros sur le marché mondial n’est pas le fait de M. Pinay mais de la conjoncture.

Le remplacement de l’impôt par l’emprunt? On a vu ce qu’il en a été, péniblement, le gouvernement a trouvé 195 milliards quand il en escomptait 580. Il reste en outre qu’il est impossible, maintenant, de renouveler l’opération.

Par contre, l’indice de la production industrielle qui atteignit 153 par rapport à 1938 est aujourd’hui au-dessous de 140 et nous abordons une crise de chômage. Le maintien du pouvoir d’achat à un niveau excessivement bas en est la cause: la masse des consommateurs n’a cessé de réduire encore son maigre train de vie.

C’est clair:

Quand quelqu’un cesse d’acheter,

Quelqu’un cesse de vendre.

Quand quelqu’un cesse de vendre,

Quelqu’un cesse de produire.

Quand quelqu’un cesse de produire,

Quelqu’un cesse de travailler.

Quand quelqu’un cesse de travailler,

Quelqu’un cesse de gagner.

Quand quelqu’un cesse de gagner,

Quelqu’un cesse d’acheter.

Ainsi se ferme le cercle.

A continuer dans cette voie, on ne saurait manquer d’obtenir des résultats catastrophiques.

Si on tient compte que toutes les entreprises se mettant d’un seul coup à produire moins avec le même outillage et les mêmes frais, produisent par conséquent à un prix plus élevé, on conviendra que ceci n’arrange pas les choses. C’est ainsi qu’en un temps où tout baissait sur le marché mondial, les entreprises françaises n’ont pu suivre le mouvement: il en est résulté un ralentissement dans le rythme de nos exportations et un accroissement de notre déficit à la banque des règlements internationaux.

Ce déficit, il faudra bien un jour le prendre en compte, c’est-à-dire le faire entrer dans le budget de la nation. En même temps, il faudra aussi prendre en compte le chômage et les moins-values qui sont la conséquence de la mévente. Par l’emprunt, il ne peut en être question. Alors, par l’impôt et nous nous retrouverons au point de départ de l’expérience Pinay.

Pour le jour où nos députés prendront conscience de cela, on peut prédire une hausse des prix qui dépassera tout ce qu’on peut imaginer. Nous paierons d’un seul coup l’addition que les autres gouvernements avaient pris l’habitude de nous présenter à doses moindres mais répétées.

Ce qu’il y a de changé?

C’est précisément ce que je vous demande…

En attendant…

En attendant, les journalistes de talent dont, chaque matin la radio vante les mérites, en sont réduits aux ressources de leur imagination qui est ce qu’elle est. Le type du genre est M. Émile Servan-Schneider, des Échos, qui a ses grandes et ses petites entrées dans les conseils du gouvernement.

Voici donc ce qu’écrivait cet homme dont l’opinion compte:

“La crise dont souffre l’industrie du vêtement masculin n’est pas une crise aigu e provenant de l’accumulation des stocks ou d’un déséquilibre entre la production et la consommation, mais d’une dépression permanente dont la persistance est autrement dangereuse: le Français consacre une part trop restreinte de ses ressources à son habillement. C’est moins là, en vérité, une question de pouvoir d’achat global qu’un problème de répartition des postes à l’intérieur du budget familial.”

Dans le même temps que M. Servan-Schreiber écrivait ces choses, il y en avait un autre qui est ministre de la reconstruction et de l’urbanisme et qui en disait autant du logement: “Le Français ne consacre pas assez à son logement et toutes les raisons de la crise sont là.”

Mon marchand de primeurs prétend que le Français consacre une trop petite part de son budget à l’achat de fruits et que c’est pour cette raison qu’il faut faire un alcool coûteux

Bientôt, le vigneron du midi protestera parce que la Français consacre une trop petite part de son budget à l’achat du vin!

Pauvre budget familial! En somme, l’ouvrier français y consacre une trop petite part à l’achat de tout. Mais M. Baumgartner, gouverneur de la Banque de France, prétend, lui, que les Français dépensent trop.

Allez vous y reconnaître!

Surtout si vous voulez bien penser que le budget familial de l’ouvrier français tourne autour d’une moyenne de 20.000 fr. par mois quand il n’y a pas de chômage.

Admirez donc avec moi les talents de cet ouvrier qui réussit à la fois à y faire entrer trop de choses selon les uns et pas assez selon les autres.

 

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