DDH 54-59 Témoignage et Témoins

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Variations sur le témoignage et les témoins

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “Variations sur le témoignage et les témoins” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 54, avril 1953, p.42-48.

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La fragilité du témoignage humain est, aujourd’hui, à peu près universellement reconnue. A s’obstiner contre l’opinion commune, il n’y a plus guère que les juges et encore faut-il remarquer que les raisons de leur attitude sont loin d’être nobles et de relever de la conviction: la loi qui est toujours en retard sur le fait, le règlement de la profession qu’ils interprètent comme l’adjudant celui de la caserne, le dévouement au régime que les emploie, etc.

L’expérience est cependant concluante: l’histoire de la justice est jalonnée d’erreurs judiciaires qui sont le fait du témoin et du crédit qui lui est accordé.

Même quand le témoin est sincère, on ne peut être sûr de son témoignage. Je ne sais plus quel commissaire de police a raconté que, voulant être fixé sur ce point, il avait déguisé en gangsters trois de ses agents, qu’il les avait dotés d’une traction avant et lâchés dans la ville.

Ainsi équipée, la traction en question s’arrangea pour se faire remarquer, s’arrêta à un poste d’essence, fit le plein, prit à partie le pompiste et repartit. Un peu plus loin, les trois hommes en descendirent et s’engouffrèrent bruyamment dans une pharmacie, puis dans un bureau de tabac, puis dans un café où ils se disputèrent entre eux.

Une heure après, les policiers se mirent en chasse: non seulement en aucun des endroits où les prétendus gangsters s’étaient arrêtés et n’avaient pas pu ne pas être remarqués, personne ne put donner d’indications sérieuses sur leur signalement, mais encore, le pompiste ne fut même pas capable de dire la couleur et le numéro d’immatriculation de la voiture.

Il y a mieux: en novembre 1948, près de Couzon au Mont-d’Or, trois policiers furent agressés et grièvement blessés par un repris de justice dans le rapide Paris-Nice. L’un des trois succomba et l’affaire fit du bruit. Les deux autres donnèrent comme signalement de l’agresseur: taille 1 m. 80, fort accent italien. Quelques jours ou quelques semaines après on arrêta l’homme: taille 1 m. 66 et il était breton! Étant du métier, les témoins étaient pourtant gens avertis.

On pourrait multiplier les exemples et remonter aux causes célèbres qui, de Sacco et Vanzetti aux Rosenberg en passant par Almazian, Landru, Marie Besnard et le tout récent procès de Saint-Omer, ont défrayé la chronique: point n’est besoin, les faits sont dans toutes les mémoires.

Dans tous ces cas, il ne s’agit, la plupart du temps, que de témoins de bonne foi qui ont inopinément été appelés à dire ce qu’ils avaient vu et qui ont très sincèrement cru avoir vu ce qu’ils ont dit.

Il est d’autres cas dans lesquels le témoin est de mauvaise foi et il en est presque toujours ainsi en matière politique.

Quelques exemples empruntés à l’actualité le feront mieux voir.

 

Trois cas-types

Au cours de l’autre guerre, tous les journaux ou presque publièrent la photographie de l’enfant aux main coupées. Quelques années après la guerre, on établit facilement qu’il s’agissait d’un truquage photographique dont l’origine était au journal Le Matin.

Mais, en 1919, dans une réunion électorale, j’ai moi-même entendu un candidat du Bloc national expliquer aux paysans d’un village de l’Est qu’il avait été témoin sinon de la scène elle-même, du moins de ses conséquences dans les instants qui l’ont suivie.

Il y a quelques années, j’ai été violemment pris à partie par M. Louis Martin-Chauffier, dans Le Droit de vivre, parce que j’avais relevé dans un de ses ouvrages [note 1: L’Homme et la bête, p. 95. – Gallimard.] la phrase suivante:

“Il semble que rien ne leur plaise (aux S.S.) qui ne soit artificiel: et la margarine qu’ils nous distribuaient chichement prenait pour eux toute sa saveur d’être un produit tiré de la houille. (La boîte en carton portait: garanti sans matière grasse).”

M. Martin-Chauffier est sûr que la margarine est un produit tiré de la houille et il a vu la boîte en carton qui portait l’inscription “Garanti sans matière grasse “.

Comme il sort de l’Ecole des chartes (si je ne m’abuse) et comme, à la faveur de la libération, il a réussi à se faire publier dans beaucoup de journaux, d’opinions d’ailleurs assez contradictoires, il a fini par avoir un certain crédit et tous ceux qui l’on lu le croient.

Sans doute est-ce pour lui disputer ses lauriers qu’un autre intellectuel, M. Malterre, envoyé en Chine par le Parti communiste pour enquêter sur la guerre bactériologique, de retour, a écrit dans l’Humanité du 9 octobre 1952:

“Ces objections (celles de ceux qui prétendaient que les épidémies dont la Chine se plaignait pouvaient être dues aux mouches et aux rats ou souris) méconnaissent complètement le pas sanitaire gigantesque qui a été accompli par la Chine. Aucune parole ne peut le représenter. Je traiterai cela par des exemples: Il est bien difficile, en plein été, de trouver une mouche dans une grande ville de Chine, et celles-ci sont extrêmement rares même dans les villages. Pas un membre de la commission n’a été piqué par une seule puce, ni par un moustique et les rats et souris sont devenus pratiquement introuvables.”

M. Malterre est professeur de Faculté. Il est donc probable que sa vérité politique se confond dans son esprit, avec la vérité scientifique et qu’il enseigne cela aux étudiants qui suivent ses cours.

En vertu de quoi, dans quelques années, les enfants de ceux que M. Martin-Chauffier a persuadés que la margarine tirée de la houille était au surplus emballée dans des boîtes portant la mention “Garanti sans matière grasse” apprendront des élèves de M. Malterre devenus professeurs qu’il n’y a ni mouches, ni moustiques, ni puces, ni rats, ni souris dans les villes de la Chine communiste.

Et vive le Révérend Père Loriquet!

Un grand écrivain

Il y a quelques mois, j’ai signalé le cas de M. Erich-Maria Remarque qui, sans avoir la moindre idée des camps allemands de concentration, prétendait néanmoins que leur étude à laquelle il procédait dans son dernier ouvrage, l’Étincelle de vie, était un témoignage authentique [note 2: Cf. Défense de l’Homme n. 49.].

Mon excellent camarade Ch.-Aug. Bontemps me conseilla la prudence: à l’époque, seule la version anglaise de cet ouvrage avait été publiée et Bontemps, qui ne la connaissait pas, pensait qu’il convenait d’attendre la version française.

Aujourd’hui, cette version française est en circulation et, M. André Rousseaux, du Figaro littéraire, s’accorde avec M. Robert Kemp, des Nouvelles Littéraires, pour reprendre l’essentiel des arguments que j’avais avancés dans Défense de l’Homme.

C’est ainsi et on n’y peut rien: M. Erich-Maria Remarque avait beaucoup plus le souci d’exciter à la haine contre l’Allemagne pour servir une thèse politique que celui de témoigner objectivement, ce qui lui était d’ailleurs impossible.

Voici un autre témoin visiblement animé, lui, par le seul souci de gagner sa croûte: M. Virgil Georghiu.

En 1941, M. Virgil Georghiu, journaliste roumain, était correspondant de guerre accrédité auprès de la Wehrmacht qu’il accompagna en Russie jusque sur les rives du Dniester. Le reportage qu’il fit à cette occasion, il le publia en volume à Bucarest, la même année, sous le titre Les rives du Dniester brûlent et on y peut lire des choses comme celles-ci:

L’amabilité et la camaraderie dont firent preuve chaque soldat et chaque officier allemand à l’égard de tous les soldats roumains qui les rencontrèrent était étonnantes.

Vous n’aviez pas besoin de leur demander quoi que ce soit, car ils s’offraient d’eux-mêmes à vous rendre service.

Je voudrais tellement écrire un hymne brûlant pour ces hommes superbes.

Ou encore, cette description d’un convoi de juifs que des soldats allemands conduisaient au camp de concentration:

Dans ce convoi composé de plusieurs milliers d’individus se trouvent aussi une partie des juifs qui ont dévasté, incendié et pillé la ville de Balti et d’autres villes du nord de la Bessarabie.

Je me rapproche du convoi qui répand de lourds effluves.

De temps à autre, les youpins jettent des regards furtifs et chargés de joie diabolique sur la ville brûlée.

Ces amas de cendres sont leur œuvre.

Ce sont eux qui ont détruit la ville de Balti.

Et les voilà maintenant qui défilent avec leurs femmes et leurs vieillards comme la plus criminelle des armées de destruction devant leur oeuvre, les voilà qui défilent devant les ruines fumantes de la ville sous laquelle gisent les cadavres de ceux qu’ils ont tués.

Ce sont eux les auteurs de ces assassinats!

Ce sont eux qui ont enfermé les chrétiens dans les caves, dans les innombrables prisons secrètes de la ville, ce sont eux qui ont posé la dynamite, eux qui l’ont fait exploser.

Et combien d’entre eux n’entendirent-ils pas s’élevant de derrière le rideau de flammes, mêlés aux détonations, les cris des victimes implorant du secours.

Mais eux ont pris toutes les mesures afin qu’aucun de ceux qu’ils avaient enfermés et condamnés à brûler vifs, n’échappât… Combien la peine de mort est un châtiment clément pour eux et pour leurs crimes.

Dans ce reportage, il est question d’une actrice nommée Sidy Thal qui appartient à la race des bourreaux (cf. ci-dessus) de la débauche et du sacrilège, qui exécute:

… en petites culottes, sur l’autel d’une église, des danses obscènes dans cet endroit sacré.

Le plus beau de l’histoire, c’est que M. Virgil Georghiu vient de publier un nouvel ouvrage dont la traduction française nous parvient par le canal de l’Éditeur Plon sous le titre: La seconde chance.

Le personnage central en est Eddy Thal – on remarquera la similitude! – mais cette fois, elle appartient à la race des victimes irréprochables des horreurs antisémites commises par ces soldats allemands à l’intention desquels l’auteur aurait voulu, en 1941, écrire un hymne brûlant mais qu’il ne transforme pas moins en indescriptibles soudards en 1952…

Je suis oiseau, voyez mes ailes,Je suis souris, vivent les rats!

Il y a comme cela des gens qui savent s’adapter à tous les régimes.

Avant M. Georghiu, nous avions déjà eu M. Curzio Malaparte qui fut, lui aussi, correspondant de guerre “aux côtés des troupes allemandes”…

 

Un autre grand écrivain

En janvier 1944, je me trouvais au block 48 du camp de concentration de Buchenwald. C’est là qu’à l’occasion d’une conférence qu’il fit sur “L’Union soviétique de la Révolution à la guerre” je fis la connaissance de David Rousset. Je l’ai dit ailleurs: cette conférence était un monument de flagornerie destinée surtout aux communistes qui faisaient la loi dans le camp. On m’avait dit que David Rousset était trotskyste: j’ai cru qu’on s’était trompé. Après cette conférence, tous ceux qui y avaient assisté étaient, comme moi, persuadés qu’il était communiste stalinien.

Quand, en 1946, parut l’Univers concentrationnaire il me fut d’autant plus impossible d’oublier cette conférence que David Rousset le concluait ainsi:

 

“… Il serait facile de montrer que les traits les plus caractéristiques de la mentalité S.S. et des soubassements sociaux, se retrouvent dans bien d’autres secteurs de la société mondiale. Toutefois, moins accusés et sans commune mesure avec les développements connus dans le Grand Reich. Mais ce n’est qu’une question de circonstances. Ce serait une duperie, et criminelle, que de prétendre qu’il est impossible aux autres peuples de faire une expérience semblable pour des raisons d’opposition de nation. L’Allemagne a interprété avec l’originalité propre à son histoire, la crise qui l’a conduite à l’Univers concentrationnaire. Mais l’existence et le mécanisme de cette crise tiennent aux fondements économiques et sociaux du capitalisme et de l’impérialisme. Sous une figuration nouvelle, des effets analogues peuvent demain encore apparaître.”

A l’époque, ceci n’avait rien de commun avec la politique du Parti communiste dont le souci était d’utiliser au maximum les camps allemands pour masquer les camps russes. Et je fus étonné qu’un communiste comme m’avait semblé l’être David Rousset, pût tenir un tel langage. En 1948, pour se faire pardonner, M. David Rousset fit l’apologie des communistes dans Les jours de notre mort.

En 1949, notre homme a découvert les camps russes et, depuis, il a monté une commission d’investigation qui tend à prouver quotidiennement que, contrairement aux camps allemands, ces camps russes relèvent d’une conception unique au monde.

Longtemps, je fus à peu près seul à subodorer chez lui une extraordinaire aptitude au mimétisme politique et des desseins inavouables.

Aujourd’hui, David Rousset revenant d’Espagne et de Tunisie où il est allé enquêter sur place trouve que “le régime pénitentiaire est un régime de droit commun évolué” chez Franco et que, “dans les camps d’éloignement et les prisons tunisiennes, pour être médiocres, les conditions de vie ne sont cependant point inhumaines.”

Après avoir été conforme à la vérité soviétique, le témoignage de David Rousset l’est, maintenant à la vérité atlantique.

Sans commentaires.

Un témoignage interprété

Albin Michel publie actuellement sur papier bible, les œuvres de Romain Rolland. C’est ainsi que nous avons eu, successivement, Jean-Christophe, l’Ame enchantée, puis, ces temps derniers, Le journal des années de guerre (1914-1919).

On sait ce qu’est ce journal de guerre: en même temps qu’il écrivait Au-dessus de la mêlée, et les articles qui ont suivis, travestis et truqués pour les besoins de la cause dans les pays belligérants, Romain Rolland consignait ses impressions sur des carnets intimes. Il y a ainsi 29 carnets qui ont été déposés sous scellés à la bibliothèque de l’Université de Bâle en 1934, avec autorisation de publier intégralement à partir de 1955.

Mais, en 1934, Romain Rolland venait d’écrire Le Journal d’un homme de soixante ans et ses convictions de 1914-1919 avaient quelque peu évolué. En même temps qu’il faisait ce dépôt, il dicta donc à ses héritiers une version de ses carnets dans laquelle il fit certaines coupures et les autorisa à la publier avant 1955.

C’est cette version qu’Albin Michel nous donne aujourd’hui.

Mais avec l’assentiment de Mme Vve Romain Rolland, il a expurgé ce texte déjà expurgé par l’auteur lui-même.

On ne nous dit pas pourquoi. Toutefois, il est permis de supposer que c’est pour mettre Romain Rolland au goût du jour.

L’opération était assez difficile, Romain Rolland ayant beaucoup évolué — tout en restant sincère, tout le monde en convient — au cours de sa longue carrière littéraire et journalistique. en l’occurrence, elle tire toute sa valeur de celui qui la patronne et la préface: M. Louis Martin-Chauffier.

Car, qui mieux que M. Louis Martin-Chauffier, pouvait se livrer sinon à un tel truquage, du moins à une telle sollicitation des textes?

Il ne nous reste donc qu’à reporter nos espoirs sur 1955 et le loyalisme ou la loyauté de l’Université de Bâle.

Tristes temps.

De la façon de témoigner

M. Jacques Madaule est un historien. Mais il est aussi un catholique militant et, comme tel, il a quelque faiblesse pour la Russie soviétique. Le parti communiste avec lequel il entretient les meilleures relations l’a donc délégué sur place pour enquêter sur le régime stalinien.

De retour, il a donné des interviewes et publié, sur ce qu’il avait vu, des articles dans les journaux suivants: Défense de la Paix (octobre 1952), l‘Humanité (16 octobre 1952), Ouest-Matin (20 octobre 1952), Le Courrier de l’Ouest (1er nov. 1952). Une conférence de presse qu’il fit à Paris a été reproduite par France-U.R.S.S. (n. 87) et l’essentiel en a été rassemblé dans un tract que l’association France-U.R.S.S. de la Seine a diffusé à un million d’exemplaires.

Par exemple, quand M. Madaule parle pour France-U.R.S.S. ou pour l’Humanité, il se montre intéressé par l’effort de reconstruction, la volonté de paix de la Russie, son immense effort culturel et son extraordinaire esprit de tolérance religieuse. Quant aux conditions de vie du peuple elles sont excellents, il n’y a pas de chômage et la sécurité sociale assure une existence décente à tous les ouvriers pour leurs vieux jours.

Sur la tolérance religieuse, le lecteur pourra rapprocher ces deux textes tirés, le premier du tract édité par France-U.R.S.S. (communiste), le second du Courrier de l’Ouest (catholique).

1. – Du tract “France U.R.S.S.”:

“Nous avons pu constater qu’il existe en U.R.S.S. une certaine liberté religieuse. Je m’explique à cet égard. Les églises sont ouvertes au culte, je crois en assez grand nombre, en nombre suffisant pour les besoins du culte. Mais il n’y a pas d’enseignement religieux, ce qui, évidemment, du point de vue de ceux qui sont croyants, est grave. Mais aucun obstacle n’est apporté à la fréquentation des offices religieux.”

2. – Du Courrier de l’Ouest:

“Il y a 55 églises orthodoxes ouvertes à Moscou. Elles sont toujours remplies de fidèles, surtout de femmes. Aucun enseignement catéchiste n’est autorisé. Il n’y a pas de sermons aux offices. J’ai entendu parler d’un certain renouveau du sentiment religieux mais je n’ai pas été à même de le constater. Les autorités semblent se désintéresser de cette question. Elles autorisent de temps à autre l’ouverture d’une nouvelle église, mais ne ferment pas le musée des sans-dieu. La formation religieuse des enfants reste interdite. On joue à Stalingrad Notre-Dame de Paris en insistant assez lourdement sur son aspect anticlérical. En somme, tout se passe comme si on attendait patiemment que le régime ait définitivement triomphé de vieilles superstitions d’origine bourgeoise.”

Nuance!

Si on en croit le Bulletin d’Études et d’informations politiques internationales (B.E.I.P.I.) n. 80 du 15 janvier 1953, M. Jacques Madaule aurait fait, en date du 17 octobre 1952, une conférence à la salle du Musée social devant une assemblée du Comité d’action des gauches indépendantes.

Et c’est seulement là qu’il aurait, de bonne grâce et sans qu’on le lui demande, dit tout ce qu’il avait sur le coeur.

Par exemple qu’ayant demandé à visiter une république musulmane, on le lui refusa poliment.

Par exemple encore qu’ayant manifesté le désir d’entrer en contact avec les populations, les interprètes qui accompagnaient la délégation lui répondirent qu’il serait mieux renseigné en se contentant de leur contact à eux.

Par exemple enfin que M. Célestin Ferré, un socialiste qui faisait partie de la même délégation ayant insisté pour voir Thorez et pour visiter un camp de concentration, il lui fut répondu sur le premier point que ce n’était pas possible et, sur le second, qu’il n’y avait pas de camps de concentration en Russie. La délégation ayant eu, par la suite, tout à fait par hasard, l’occasion de voir travailler le long des routes des civils en loques surveillés par des policiers, les interprètes précisèrent qu’il s’agissait de pensionnaires des camps de rééducation.

Nuance (bis!)

C’est à cette conférence que M. Madaule aurait déclaré avoir eu des preuves de la rareté des produits en U.R.S.S. (queues devant les magasins), de l’inégalité des salaires, échelonnés, dit-il, de 500 roubles mensuels à 3.000, de l’existence des taudis à Moscou même, en nombre surprenant, etc. C’est aussi à cette occasion qu’il se serait plaint de n’avoir pu se procurer un plan de Moscou et le nombre des ouvriers employés par l’usine de tracteurs “Octobre rouge”.

En résumé et comme le fait judicieusement remarquer le bulletin d’où ces renseignements sont tirés, quand M. Madaule donne ses impressions à France-U.R.S.S., elles sont vagues, générales et favorables; quand il écrit pour le Courrier de l’Ouest, c’est-à-dire pour des catholiques, ses souvenirs se précisent au point de se contredire et les réserves commencent; enfin, quand il s’adresse à un auditoire choisi dans une conférence privée, il est à peu près objectif, quoique à contre-coeur.

Autrement dit, son objectivité est inversement proportionnelle au degré de communisme de son public.

Dès lors, la seule question qui se puisse poser est celle de l’honnêteté intellectuelle du témoin Madaule.

Et, subsidiairement, si elle est de même facture dans tout ce qu’il entreprend, du cas que l’on peut faire de ses travaux d’historien!

La magie du talent

On m’a dit que MM. Louis Martin-Chauffier, Erich-Maria Remarque, Virgil Georghiu et David Rousset avaient beaucoup de talent et qu’il n’y avait pas lieu de leur en tenir grief d’en mettre “la magie au service d’un idéal” qui était souvent nôtre. Au moins en ce qui concerne Virgil Georghiu et David Rousset, je me permettrai de faire remarquer que leur talent est tout aussi magique quand ils le mettent au service, le premier des nazis dans Les rives du Dniester brûlent, le second du capitalisme dans les témoignages qu’il a rapportés de Tunisie et d’Espagne.

On me permettra aussi de dire que je n’ai jamais mis ce talent en doute. J’avouerai même que lorsque ce philosophe tortu et poussiéreux qu’est M. Gabriel Marcel découvrit La vingt-cinquième heure de M. Virgil Georghiu et nous la révéla, je fus des premiers à applaudir.

A l’époque, j’étais personnellement plongé dans la littérature concentrationnaire et j’avais observé, non pas que La vingt-cinquième heure était plus proche de la réalité que tout ce qui avait été écrit sur le sujet, mais qu’elle était la réalité même. Le phénomène concentrationnaire y était situé dans son contexte historique et dans une perspective qui faisait de sa généralisation à l’échelle universelle, une impitoyable et inéluctable fatalité. La vingt-cinquième heure c’était cela: sur les ruines du capitalisme enfin mort, la naissance d’une société mécanisée dans laquelle ministres, députés, médecins, savants, techniciens, etc. sont transformés en kapos, prévôts et autres gardes-chiourmes au service de l’Etat, impersonnel, immatériel et tout-puissant Moloch. La mort de l’Homme-individu. La termitière dont un jour, Alain Sergent parla, ici même…

La remarquable précision de ses analyses et l’extraordinaire puissance de ses évocations firent que M. Virgil Georghiu passa pour un témoin authentique et sincère aux yeux du monde entier.

J’ai partagé l’opinion commune.

Mais quand M. André Parrinaud nous révéla l’existence de Les rives du Dniester brûlent, à mes yeux, avec tout son talent, M. Virgil Georghiu ne fut plus qu’un vulgaire salaud.

De même — et malgré tout leur talent aussi, — ne furent plus pour moi que de vulgaires salauds deux autres grands écrivains français que je ne nommerai pas ici pour ne point attirer d’ennuis à Lecoin et qui publièrent sur les camps allemands de concentration deux chefs-d’oeuvre d’art dont à peu près pas une ligne ne pouvait être considérée comme reflétant la vérité. Et quand j’appris que l’un d’eux avait travaillé à Lyon jusqu’en 1943, en étroite collaboration avec le capitaine Schwoenn de la Gestapo à la récupération des métaux non ferreux pour le compte de l’armée allemande, tandis que l’autre avait, jusqu’à la même date, été un important personnage des services de M. Pucheu avec de grandes et petites entrées au Ministère de l’Information de M. Paul Marion, cela ne fut pas pour me faire revenir sur mon opinion.

Le public eut beau faire une grande fortune à leurs ouvrages, mon siège était fait.

Je ne suis allé ni en Tunisie, ni en Espagne, mais quand je lis tous les jours dans les journaux les mieux pensants que M. Fehrat Hached a été lâchement assassiné, que les prisons beylicales sont surpeuplées, que des militants syndicalistes sont à jet continu envoyés dans des camps d’éloignement, que d’autres sont torturés pour obtenir d’invraisemblables aveux sur lesquels ils reviennent devant les tribunaux, qu’en Espagne Franco met en prison et souvent fusille avec la bénédiction de N.S. le pape les pauvres gens sur le visage desquels ses sbires lisent seulement le délit d’intention, M. David Rousset a beau me dire que les camps tunisiens sont des camps “d’éloignement” — éloignement, ça fait mieux que rééducation! — dans lesquels les conditions de vie ne sont pas inhumaines et que les prisons de Franco sont modernes et de type évolué (sic) avec “la magie de son talent” il ne fait que confirmer les réserves que j’avais faites sur ses témoignages antérieurs.

Que ceci serve de leçon à ceux qui lui avaient assez imprudemment fait confiance et dont les yeux finiront bien par s’ouvrir sur son “cas” pris en bloc.

Sur un plan plus général on a aussi voulu me dire en dernier argument qu’il était vain d’exiger de l’artiste qu’il fût un être moral et qu’il n’y avait aucune parenté entre l’art et la moralité. A ce propos, on m’a cité François Villon. Mais, où a-t-on vu que François Villon était un être immoral?

François Villon était un truand qui avait à son usage une morale assez peu en harmonie aussi bien avec celle de son temps qu’avec la morale tout court. Et il le savait. Il savait aussi que son comportement individuel n’avait rien de particulièrement louable et jamais il n’en disconvint. Jamais non plus il n’essaya de nous laisser de lui un portrait qui ne fut rigoureusement vrai, ni de son époque un témoignage contestable. Il fut donc un être essentiellement vrai, même quand la vérité lui était défavorable: il fut la vérité même et cette vérité avec laquelle il s’identifiait fut tout son art. Au-dessus de la morale et de toutes les morales, il était. Comme le sont tous les inadaptés et tous les révoltés sur lesquels on ne peut porter aucun jugement sans poser cette question: à qui la faute?

Vrai au point où il l’a été, François Villon ne pouvait être immoral. Car, toute la morale, c’est la vérité. Il se trouve que c’est aussi tout l’art et tout le talent. En dehors d’elle, il n’y a ni art, ni artistes: “le vrai, seul, est aimable et beau”. Le mensonge est toujours laid. Un beau désordre est un effet de l’art: un beau mensonge ou un crime parfait sont des effets du vice. L’art qui se ment à lui-même et aux autres n’est plus l’art, mais l’imposture. Qu’il y ait des imposteurs de génie, je n’en disconviens pas, mais ils sont des imposteurs et non des artistes. Il faut appeler les choses par leur nom: un chat est un chat et, souvent, le porc est un cochon.

Il y a cependant une chose que cet authentique truand de François Villon ne savait pas et c’est précisément qu’il était François Villon. Là est toute la différence entre lui et les truands de plume d’aujourd’hui qui ne savent ni qu’il ne faut pas confondre “la magie du talent” avec le génie de l’imposture, ni que le génie ou le talent qui ne reculent pas devant le mensonge ou le crime perdent les meilleures causes sous couvert de les servir.

Et qui, parce qu’ils sont des truands croient un peu trop volontiers qu’ils sont aussi des François Villon!

 

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Contribution à une définition de l’inflation

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “Contribution à une définition de l’inflation” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 55, mai 1953, p.11-14. La “Notule complémentaire” occupe les p. 14-16.

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La mort de Staline et les élections municipales n’ont pas réussi à détourner l’attention des problèmes cruciaux pour le régime.

Dans le premier, il est remarquable qu’on ait renoncé à monter, sur le thème central de la mort de l’Ogre, le roman feuilleton qui s’imposait, avec multiplication des circonstances mystérieuses, intervention de poison, piqûres, rebondissements, etc. La France ne manque pas de littérateurs au niveau de ces situations et, en bonne logique, on pouvait s’attendre à ce qu’il en fût ainsi. Or, il n’en a rien été: bien vite on s’est aperçu que la mort d’un homme ne signifiait pas celle des structures qu’il personnifiait, — qu’en gros, les événements restaient semblables à eux-mêmes et que, fût-ce avec moins de moyens ou de brio, ses successeurs continueraient dans le même sens la partie jusqu’au bout. Peut-être l’espoir qui nous a tous subjugués à l’annonce de cette mort ne sera-t-il pas déçu, mais encore faut-il, dès maintenant, nous persuader que ce sera seulement dans la mesure où les successeurs de Staline, ou bien se dévoreraient entre eux, ou bien, malgré leur parfait accord, tiendront moins bien que lui la situation en mains. De toutes façons, ni le gouvernement français, ni ceux qui se le sont associé dans le bloc atlantique ne pouvait officiellement partager cet espoir qui les eût acculés à l’arrêt de la politique de surarmement et au changement d’orientation de toute l’économie et c’est ce qui explique à la fois le discours de M. Bidault à la Tour Eiffel et la prudence des journalistes à ses gages.

Dans le second cas, il est tout aussi remarquable que les élections municipales n’aient pas donné lieu à plus de commentaires. En d’autres temps, on eût fait tout un plat de la liquéfaction du R.P.F. et des quelques 300.000 voix perdues par le Parti communiste. C’est que, ni à droite, ni à gauche on n’est très fier du résultat. A droite, où l’on est en train d’opérer un regroupement sous la bannière de notre sainte mère l’Eglise, on n’est pas très sûr que la liquidation du général à laquelle on vient de procéder soit une si bonne affaire: l’Eglise sait pertinemment que son goupillon n’a jamais été très fort s’il lui manquait l’appui du sabre. Or, de Gaulle, c’est le sabre, peut-être pour une longue période, écarté du goupillon. L’avenir du nouveau regroupement dépend donc maintenant des réactions de l’armée.

A gauche, on est en proie à la même incertitude et la raison serait déjà suffisante pour mettre une sourdine aux habituels cris de victoire. Ce qu’on s’y demande en premier lieu, c’est si, en définitive, ce regroupement sous le signe du goupillon ne sera pas plus dangereux que celui qui s’était précédemment opéré sous le signe du sabre et qu’on vient de mettre en pièces. En plus, il y a le Parti communiste dont les positions n’ont pas été sérieusement entamées. En plus, il y a aussi la situation financière qui, pour la première fois depuis fort longtemps, semble poser un problème de régime.

Le fait que cette situation financière ait brusquement pris le pas sur des événements comme la mort de Staline et les élections municipales qui sont des sujets en or, de véritables serpents de mer pour tous les pisse-copie officiels, eût déjà suffi à mettre en évidence son exceptionnel caractère de gravité. Plus symptomatique encore est cependant le ton sur lequel on en parle.

Nulle part il n’est, en effet, plus question de situer le débat sur le plan du cycle infernal des salaires et des prix, de célèbre mémoire. Pas davantage on ne reprend les thèmes tout aussi usés de l’incidence des impôts sur le prix de la vie, de la dévaluation ou de l’emprunt. Du plan pratique, les discussions sont passées sur le plan théorique et doctrinal, ce qui veut dire que la bourgeoisie est à court d’expédients. Tous les économistes distingués, tous les professeurs de droit économique sont mobilisés et il est question de régime du profit, de réforme de structures, du système fiscal, du rôle de la monnaie, du circuit de la distribution, de l’inflation, etc.

En bref, c’est tout le problème social qui est en délibéré. Et si, sous tous ces vocables, on continue à ne l’envisager que sous son seul aspect financier, il faut en voir la raison dans la force de l’habitude et l’inaptitude des Français à dominer leurs sujets de préoccupation. C’est ainsi que, depuis la chute de M. Pinay, une multitude de thèses a vu le jour sur l’inflation, phénomène auquel tout se ramène dans l’esprit des bons auteurs.

Malheureusement, comme en de nombreux autres cas, il s’agit, là encore, d’un mot qui a perdu son sens à force d’avoir été galvaudé. S’il n’est peut-être pas très important de le lui faire retrouver, c’est, en tout cas, un passe-temps comme un autre.

Du sens littéral au sens usuel

M. Littré, qui était un savant, nous dit que le mot “inflation” est un terme didactique et qu’il caractérise l’action d’enfler ou de s’enfler. Et, pour qu’on ne se méprenne point, il ajoute que “l’enflure est le résultat de l’inflation”. C’est tout, et c’est dire que le mot ne s’applique pas seulement aux questions monétaires comme l’usage le veut actuellement: la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf et qui s’enfla tant qu’elle creva, faisait de l’inflation.

Ce que je veux retenir de cette définition, c’est le caractère anormal qui est implicitement attaché à l’opération d’inflation: une enflure est toujours un phénomène anormal. La grenouille de quelques jours qui devient une grenouille de quelques semaines ou de quelques mois, grossit normalement: on ne dit pas qu’elle fait de l’inflation.

Ce caractère anormal qui est prêté aux choses à propos desquelles on parle d’inflation est d’ailleurs retenu par une autre autorité en matière de définition: M. Larousse. Mais M. Larousse fait un pas en avant par rapport à M. Littré, en ce sens qu’il limite l’emploi du mot aux questions monétaires. Ecoutons-le:

 

inflation (n. f.). Émission excessive de papier monnaie par une banque d’État. Ant.: déflation.

C’est tout, mais c’est clair: qu’on se réfère à l’un ou à l’autre, qu’on limite le champ d’application du mot aux problèmes financiers ou qu’on l’étende à tous les problèmes didactiques, une inflation reste un phénomène anormal selon l’un, excessif selon l’autre.

Or, on est arrivé à ce point qu’aux yeux de tous les politiciens, de tous les économistes distingués et de tous les professeurs de droit, n’importe quel accroissement du volume des billets en circulation est considéré comme une inflation, c’est-à-dire comme une chose anormale.

A cela, il y a une raison et c’est probablement qu’aucun d’entre eux n’est capable de s’abstraire du régime dans lequel nous vivons et de raisonner dans l’absolu comme il est de règle dans les laboratoires.

Argument à décharge

J’ai déjà expliqué ces choses: à l’échelle mondiale, nous vivons dans un système d’échanges par l’intermédiaire de la monnaie, qui a été conçu au temps où les Phoeniciens échangeaient les bois du Liban contre l’étain des Cassitérides. A cette époque, des gens qui n’étaient pas des savants, avaient établi un rapport de valeur entre la production totale et la production d’or du monde connu. Depuis, on se comporte comme si on prétendait que ce rapport n’a pas changé.

Cependant, les faits se sont insurgés contre cette prétention et il a fallu successivement doubler la monnaie d’or de la monnaie de papier, puis inventer la monnaie de compte ou scripturale. Ceci tient à ce que la production d’or a augmenté dans des proportions considérablement plus faibles que le total de la production dans tous les autres domaines. Ainsi a été rompu l’équilibre entre la production et la consommation qui existait au temps des Phoeniciens. Ainsi se pose le problème de l’abandon de l’étalon-or au profit de l’étalon-marchandises ou de l’étalon-travail. On voit le drame: l’étalon-or officiellement abandonné ouvre la voie à toute une série de réformes au bout desquelles il y a la mort du profit…

En bonne logique, il devrait y avoir au moins deux sortes d’économistes distingués, de politiciens et de professeurs de droit, chacun des clans ayant sa définition de l’inflation: ceux qui sont partisans de l’étalon-or et ceux qui sont partisans de l’étalon-marchandises ou de l’étalon-travail. Pour les premiers, il y aurait inflation monétaire chaque fois qu’on serait obligé d’augmenter le volume de la monnaie papier plus vite que n’augmente la production de l’or. Pour les seconds, il n’y aurait jamais inflation tant que le volume des moyens monétaires ne serait pas capable d’absorber la production totale des richesses créées par le travail des hommes, seul moyen d’établir l’équilibre entre la production et la consommation. En fait, c’est ce qui existe.

Mais, au préalable, il eût d’abord fallu définir l’unité marchandise par l’unité travail.

Précisément, c’est ce que personne n’a fait et c’est pourquoi les seconds se laissent influencer par les premiers au point de raisonner comme eux et de se croire, comme eux, toujours au temps des Phoeniciens.

C’est aussi pourquoi n’importe quel accroissement des moyens monétaires est considéré par tout le monde comme étant une inflation. Alors qu’il est des accroissements très normaux du volume de ces moyens monétaires.

La leçon de l’exemple

Si l’on continue de prétendre qu’aucun système d’échange ne se conçoit qu’à base d’étalon-or, on s’engage par là-même à harmoniser entre elles la production de l’or et le total de toutes les autres productions à peine de renoncer à l’indispensable équilibre production-consommation. C’est la quadrature du cercle: il est en effet à jamais exclu que l’augmentation de la production soit parallèle dans l’un et l’autre domaine. Au maximum, on peut, par la pratique du malthusianisme économique, modeler l’ensemble de la production sur celle de l’or. Mais alors c’est continuer dans la voie tracée par vingt siècles d’Histoire et on sait où cela conduit: une faillite par siècle, quelques guerres et quelques chambardements sociaux, — la faillite du Directoire après celle de la rue Quincampoix… En bref, c’est s’en remettre à la vieille pratique de la dévaluation systématisée, c’est-à-dire du vol légal des classes pauvres par les classes riches: on conseille aux gens d’épargner et, ensuite, on décrète que ce qu’ils ont épargné perd 99% de sa valeur par demi-siècle. C’est évidemment une solution et, quand tout le monde l’accepte, comme il semble bien que se soit le cas, on ne risque rien à la déclarer essentiellement morale.

Mais, dans ce cas, il y a toujours inflation des moyens de paiement.

Si, au contraire, on admet que, quoi qu’on fasse, les moyens de paiement ont tendance à se modeler sur la production globale, peut-être vaudrait-il mieux consacrer cet état de fait par une loi et admettre aussi que l’augmentation du volume des moyens de paiement doit être parallèle à celle du volume de la production. Mais, alors, poussée jusqu’à ses extrèmes conséquences, cette doctrine conduit tout droit à l’économie distributive, c’est-à-dire à la prise au tas, c’est-à-dire encore à la mort du profit et du régime capitaliste.

Il n’y a pas de solution intermédiaire.

Quelque dépit qu’en aient les économistes distingués, les politiciens et les professeurs de droit, la tendance est à la deuxième conception, sinon dans les esprits, du moins dans les faits.

Il faut donc se demander si, au cours d’une période donnée, par exemple de 1938 à 1953, l’augmentation des moyens de paiement a suivi la même courbe que celle de la production globale.

Tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’en France, l’ensemble de la production industrielle est à l’indice 140 environ par rapport à 1938, date à laquelle le montant des billets en circulation était d’environ 110 milliards de francs. Alignés à l’indice 140, ces 110 milliards, toujours en francs de 1939, devraient s’être transformés en 154 milliards, soit, en francs de 1953 (environ vingt-cinq fois plus, puisque le pouvoir d’achat du franc est environ vingt-cinq fois moindre), 3850 milliards. Or, le montant actuel des billets en circulation est de l’ordre de 2 100 milliards de francs. On peut donc émettre encore 1 500 milliards de papier monnaie sans qu’il y ait inflation. Seulement, pour que cette opération se justifie économiquement, il faut délibérément abandonner l’étalon-or, c’est-à-dire ruiner ceux qui l’ont thésaurisé, en l’occurence les classes riches. Et, pour n’en point compromettre les effets, il faut accepter toutes les réformes de structure qui en découlent. Manifestement, les classes riches ne sont pas décidées à accepter ainsi de se suicider. A titre de référence historique, on peut citer l’exemple de la noblesse et du clergé en 1789: condamnées à mort et le sachant, ces deux classes privilégiées ont préféré mourir en combattant et en invoquant dans le même temps Dieu et tous les articles de la foi chrétienne. C’est la même attitude qu’adopte aujourd’hui la bourgeoisie qui leur a succédé.

Avec, croit-elle plus de chances de l’emporter car elle n’a en face d’elle, ni les hommes décidés à la mettre en échec, ni les théoriciens capables de les encadrer et de codifier la foi nouvelle par voi de conséquence toujours dans les limbes.

Mais mon propos ne visait qu’à définir l’inflation dans son acception classique, c’est-à-dire périmée et dans son acception révolutionnaire…

Au lecteur de confronter cette définition avec celle qu’à l’occasion des mesures qu’ils sont en train de prendre pour tenter une nouvelle fois de redresser la situation, nos ministres lui en donneront.

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Notules complémentaires

Un ministre à la hauteur

Parlant du rôle que peut jouer l’épargne pour stimuler l’expansion économique, M. Bourgès-Maunoury a récemment déclaré:

“Je pense que cette épargne stérilisée représente la vraie réserve de pouvoir d’achat grâce à laquelle le pays doit pouvoir sans inflation poursuivre l’accélération de son rythme de production.”

Par épargne stérilisée, le Ministre entend l’or que les français aisés ont réussi à se procurer soit par le canal du marché noir, soit légalement dans les banques depuis que le commerce de l’or est libre.

Pour bien le comprendre, il faut savoir que M. Bourgès-Maunoury est partisan de l’étalon-or.

Il pense donc que si les détenteurs d’or souscrivaient en masse — et en or! — à quelque nouvel emprunt, la Banque de France pourrait émettre des billets en contre-partie de cet or et les remettre au Trésor.

A ses yeux, il n’y aurait pas inflation.

Mais il n’oublie qu’une chose: la contre-partie en billets de l’or qui se trouve chez les particuliers existe déjà, puisqu’elle a servi à l’acheter. Et elle circule: quand un particulier achète en banque ou au marché noir de l’or avec des billets de banque généralement dissimulés, pratiquement, cela revient pour lui et pour tout le monde à remettre dans le circuit de la monnaie papier qui n’y était pas. Si, réussissant à récupérer cet or, la Banque de France émettait des billets en contrepartie, l’opération consisterait à mettre en circulation une seconde quantité de papier gagé par la même quantité d’or.

Et, au regard de l’économie classique, il y aurait inflation.

Mais, dans notre étrange époque, pour être Ministre — et des Finances, s’il vous plaît! — on n’est pas tenu de savoir cela.

 

Un professeur de droit émérite

M. Robert Mossi, professeur de droit à la Faculté de Grenoble, s’est emparé de la déclaration de M. Bourgès-Maunoury et en a fait le sujet d’un article dans le Monde du 24 février.

M. Robert Mossi est socialiste. En conséquence, il pense que la monnaie doit être gagée non plus sur l’or, mais sur l’ensemble de la production.

Avant de se prononcer et de dire s’il y a ou s’il n’y a pas inflation dans l’exemple cité par M. Bourgès-Maunoury, pour être logique avec lui-même, il devrait donc se demander quelle quantité de monnaie on peut émettre sans qu’il y ait infliation, en se référant à l’augmentation du volume de la production pendant une période donnée.

Comme nous, il arriverait à cette conclusion que, par rapport à 1938, on peut émettre sans danger environ 1500 milliards de nos francs actuels.

Si l’or détenu par les particuliers excède 1500 milliards de nos francs actuels — ce qui nous étonnerait tout de même! — les billets émis en contrepartie constitueraient une inflation. Mais, dans le cas contraire, un simple et un des plus normaux accroissements du volume de la circulation monétaire.

Or, M. Robert Mossi, professeur de droit, ne s’étant pas demandé tout cela, conclut néanmoins à une inflation.

On ne comprend plus, ou plutôt… on comprend trop!

L’arbitre

M. Robert Barthié, adepte de l’Économie franche (École suisse dont le protagoniste fut Sylvio Gesell avec une théorie qui est un compromis entre l’étalon-or et l’étalon-marchandise) a voulu départager le ministre et le professeur.

Voici donc ce qu’il écrit dans l’Écho de la finance du 20 mars 1953:

 

“Il ne fait aucun doute que cette émission de papiers – même entièrement gagée – correspond de toute évidence à un phénomène d’inflation monétaire par accroissement du volume des signes monétaires mis en circulation. Il faut en revenir à cette constatation indiscutable que tous “moyens de paiement”, tous “crédits”, toute “émission de titres ou valeurs mis en circulation” constituent une inflation monétaire.”

Et d’autre part:

 

“Mais le véritable problème est celui qui consiste à déterminer le point ou le moment où cet accroissement du volume monétaire est une utilité ou une nécessité pour le développement de la production et des échanges, et celui où il devient nocif par excès relatif au quantum de la production.”

Les deux paragraphes se suivent.

On ne comprend pas davantage: tout au plus peut-on souligner la contradiction entre les deux affirmations.

Si “le véritable problème consiste à déterminer etc.” (ce qui est évident à nos yeux), avant de se prononcer sur l’appellation qui convient à l’opération proposée par M. Bourgès-Maunoury, il faut faire le calcul que nous reprochons à M. Robert Mossi de n’avoir point fait.

M. Roger Barthié eût ainsi évité, lui aussi, de confondre accroissement et inflation.

Ceci dit, si on nous le demandait, nous conviendrions volontiers qu’en régime capitaliste, n’importe quel accroissement du volume des signes monétaires est toujours une inflation et qu’il en sera ainsi tant qu’on aura pas abandonné l’étalon-or.

Une grave erreur

MM. Bourgès-Maunoury, Robert Mossi et Roger Barthier commettent tous trois la même et grave erreur qui fausse tous leurs raisonnements: l’Epargne qu’ils confondent volontiers avec la thésaurisation et à laquelle ils prêtent gratuitement la vertu de ralentir la production en retirant du papier-monnaie de la circulation.

Or, l’épargne a justement un rôle contraire.

S’il n’y avait ni banques, ni caisse d’épargne, les particuliers chez qui on ne réussira jamais à tuer le souci d’économiser pour les mauvais jours, tant que durera le régime capitaliste, n’auraient qu’un moyen de le faire: entasser les billets dans les lessiveuses de célèbre mémoire, sous la pile de draps de la vieille armoire ou dans le “bas de laine”… Comme les caisses d’épargne et les banques existent, ils les y portent pour avoir un intérêt minime et malgré le risque de la dévaluation. Et les caisses d’épargne comme les banques les investissent dans les “affaires”.

Loin de ralentir la production, l’épargne la stimule donc. Elle offre même aux capitalistes la possibilité de se concerter et de choisir le genre de production qu’ils stimuleront. Inutile de préciser qu’elle n’est d’ailleurs conçue et encouragée que pour cette double raison.

Dans la mesure où elle consiste à acheter de l’or, la thésaurisation ne ralentit pas non plus la production: que ce soit au marché noir ou au maché officiel, les billets qui servent à acheter cet or sont remis dans la circulation. Dans le cas seulement où les transactions s’opèrent au marché noir, les billets partent à l’étranger et leur vitesse de rotation se ralentit du temps que l’achange met pour les présenter aux guichets de la maison France. Mais ce genre de transaction se fait de moins en moins, autant dire pas du tout, depuis que le marché de l’or est libre en France et c’est sous l’angle du trafic de devises qu’il faut l’envisager et le traiter, non sous celui de l’épargne et de la thésaurisation.

De Pinay à Mayer

Arrivant au pouvoir, M. René Mayer a dû demander 50 milliards à la Banque de France sous la forme d’une avance de 25 milliards et d’une élévation de 25 milliards du plafond des avances. Puis il a dû lui emprunter encore 80 milliards. Aujourd’hui, il a de nouveau besoin de 240 milliards. Pour justifier tous ces besoins, M. René Mayer nous dit que le budget voté en décembre dernier est en déficit d’environ 800 milliards, soit 200 de plus que celui de l’année précédente.

Naturellement, bien qu’il ne le dise pas en clair et se borne à le laisser entendre, cela est le résultat de l’expérience Pinay.

Si on veut bien se reporter au N . 53 de Défense de l’Homme, on y trouvera le bilan de l’expérience Pinay, précisément chiffré aux quelque 400 milliards dont la trésorerie a besoin aujourd’hui.

M. Pinay a réduit les investissements, contracté des dettes à l’Union Européenne des paiements, augmenté le déficit de la balance commerciale, etc. et, en contre-partie, il n’a augmenté en un an, que de 130 à 150 milliards le montant de la circulation monétaire au lieu des 350 habituels.

Ce faisant, il a mis au compte de son successeur les dettes qu’il contractait et dont il était évident qu’un jour ou l’autre il faudrait les payer.

C’est ce qui arrive.

Pour n’être point en reste, par le même procédé, M. René Mayer va contracter des dettes qu’il fera porter au compte de son successeur.

Ainsi, l’un et l’autre pourront prétendre qu’ils ont limité au minimum, à la fois l’accroissement et l’inflation des moyens de paiement.

M. Pinay prétend même que sous son règne il n’y a eu ni l’un ni l’autre!

Mais cet accroissement se fait quand même par la force des choses: il est seulement en retard sur la production et il ralentit la production en limitant la consommation.

C’est la raison de la crise et de toutes les crises.

 

La Thérapeutique Mayer

En conclusion de ces savantes discussions entre ministres et professeurs de droit, M. René Mayer annonçait vers le milieu de ce mois qu’il augmenterait les tarifs des chemins de fer, taxerait les transports routiers, frapperait l’alcool de nouveaux droits et procéderait à un abattement de 10% sur toutes les dépenses civiles après avoir rigoureusement contrôlé les dépenses militaires.

Comme on le voit, M. René Mayer a de l’imagination.

Toutes ces mesures sont présentées sur le thème général de la réforme constitutionnelle, c’est-à-dire du renforcement des pouvoirs de la bourgeoisie.

En fin de compte, c’est de cela surtout qu’il est question, et de cela seulement.

En attendant, nous allons à grands pas vers une crise ministérielle et il serait rare que M. René Mayer l’évitât avant les vacances parlementaires, s’il y réussit avant que ces lignes paraissent.

Peut-être même, les vacances parlementaires seront-elles, comme à l’accoutumée, le seul moyen d’éviter la crise ministérielle.

Ainsi s’achemine-t-on vers un certain totalitarisme. C’est à craindre.

 

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“Et tourne, tourne le moulin qui ne moud pas le grain…”

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “Et tourne, tourne le moulin qui ne moud pas le grain… ” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 56, juin 1953, p.4-10.

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M. Mendès-France n’est pas des nôtres. Il est pourtant difficile de se défendre d’une certaine sympathie pour ce grand bourgeois qui se tient volontairement à l’écart du pouvoir et qui, bien qu’avec moins de fougue et de brio, semble tenir dans sa classe sociale, en 1953, sinon le rôle, du moins la place qu’en 1789, Mirabeau tenait dans la sienne.

L’an dernier, il avait déjà prononcé à la tribune du Palais-Bourbon, un discours très remarqué qui mettait en cause la structure du régime (fiscalité et distribution) et l’orientation de son économie (guerre d’Indochine et guerre tout court). Au bout de ce discours, s’il eût été pris en considération, il y avait le transfert des investissements budgétaires du militaire au social et, par voie de conséquence, la fin des hostilités, en Indochine au moins. Il y avait aussi le transfert de l’assiette de l’impôt de l’indirect au direct, un raccourcissement sensible du circuit de la distribution et une répartition du revenu national qui eût accordé au travail, sinon une part plus équitable, du moins une part plus grande. Mais le Parlement n’a pas pris ce discours en considération: les trafiquants sur les piastres et autres devises veillaient. A l’époque, on n’a donc pas su sur quelle ligne de repli M. Mendès-France avait fixé l’arrêt des répercussions que ces premières réformes n’eussent pas manqué de développer en chaîne.

C’est le discours qu’il vient de prononcer en tant que Président désigné chargé de dénouer la récente crise ministérielle qui nous fixe sur cette ligne d’arrêt ou de repli: rétablissement de la libre concurrence, encouragement de la productivité, développement des exportations, rationalisation des services publics, des entreprises nationalisées, de la Sécurité sociale, indépendance de la France dans le bloc Atlantique mais garantie de ses droits aux colonies, réforme constitutionnelle et procédure par décrets. Sur ces différents points, M. Mendès-France apportait au conservatisme social, l’assurance qu’il ne transigerait pas avec le quatrième État. Même, il avait atténué grandement le passage de son premier discours qui concernait l’Indochine… Moyennant quoi il se croyait autorisé à reprendre son thème favori sur la structure du régime et l’orientation de son économie, l’assortissant de cette déclaration d’une indiscutable pertinence: “Il n’y a pas de stabilité politique, donc parlementaire, sans stabilité économique, c’est-à-dire sociale.”

Bien sûr, M. Mendès-France nous fait encore sourire quand il prétend concilier les institutions dites républicaines et la procédure par décrets ou la stabilité économique, avec la libre concurrence, c’est-à-dire la défense voire la conquête de marchés extérieurs qui supposent l’une et l’autre un appareil militaire donc un élément de perturbation économique. Je ne sais cependant pourquoi ces contradictions ou ces incohérences dont l’importance n’est pas négligeable, ne nous apparaissent que comme des failles aisément franchissables dans deux discours qui, juxtaposés, forment un tout rationnel et gros d’un immense espoir. Un ensemble, en tous cas, qui rend un autre son que les palabres habituelles des Pleven, Pinay, Mayer, Raynaud et autres Bidault.

Aussi bien, plus encore que leur contenu et quelle que soit l’opinion qu’on en ait, ce qui compte surtout, ce sont les circonstances dans lesquelles ces deux discours ont été prononcés. Le lendemain du jour où M. René Mayer fut contraint par un vote de défiance, d’aller porter sa démission au Président de la République, un de ses ministres, M. Pleven faisait écrire par un journaliste à ses gages, que nous étions dans “une situation financière aussi grave qu’en 1789”. Désigné après Diethelm et Guy Mollet pour dénouer la crise, M. Paul Raynaud renchérit encore: “La France d’aujourd’hui a besoin de réformes plus profondes que celle de 1789”.

Décidément 1789 est à la mode chez les professionnels de la Présidence du Conseil! Prémonition ou prise de conscience?

De fait, on pourrait sans trop de peine dresser un parallèle assez rigoureux entre la France de 1789 et celle de 1953: à 175 ans d’intervalle, entre les situations financières, les hommes qui défilent pour les dénouer et les solutions qu’ils proposent, les analogies sont frappantes. Les historiens nous disent qu’à la mort de Louis XV, le déficit budgétaire était de l’ordre de 25 millions, que les dettes accumulées et immédiatement exigibles se montaient à 335 millions, et qu’en outre, en 1774, on avait dépensé 78 millions sur les impôts récupérables en 1775. La monarchie était à tel point en désaccord avec l’opinion qu’en 1771, le premier ministre, de Maupéou, avait décidé de dissoudre par édit de justice, des Parlements provinciaux, d’ailleurs quasi muets, pour renforcer une autorité gouvernementale à peu près indiscutée. Le ministre des Finances, l’abbé Terray, ne voyait d’autre moyen d’en sortir que la banqueroute et il le disait ouvertement. Cependant, quelque part en France un intendant relevait toute une province (le Limousin) par des mesures économiques audacieuses complètement détachées de la doctrine gouvernementale alors en vigueur, uniformément axée sur l’augmentation des impôts et l’emprunt à jet continu: Turgot. Il prônait l’amélioration de l’assiette de l’impôt par celle du niveau social de vie des classes déshéritées. Un banquier de Genève, Necker, lui faisait bien écho mais très timidement et en plaçant ses espoirs surtout dans les économies d’Etat.

Où je veux en venir? A ceci: il est probable que si on alignait les chiffres cités par les historiens, sur les indices actuels, ceux qu’on obtiendrait seraient assez voisins de ceux au moyen desquels on évalue aujourd’hui le déficit des différents titres du budget. D’autre part, qui ne voit que M. Paul Reynaud partisan de la dévaluation systématique de la monnaie en même temps que d’une réforme constitutionnelle qui mettrait le Parlement à sa discrétion, c’est à la fois M. de Maupéou et l’abbé Terray? Que M. Pinay, c’est Necker? Et qu’en face d’eux, M. Mendès-France, s’il peut être considéré comme le Mirabeau de la bourgeoisie aux abois, c’est aussi M. Turgot?

L’Histoire nous apprend encore qu’après l’avoir nommé intendant général des Finances, Louis XVI renvoya Turgot sous la pression des notables et que ceux-ci lui préférèrent successivement Necker-Pinay, puis M. de Calonne et M. de Brienne qui étaient quelque chose comme les Bourgès-Maunoury, les Bidault ou les Pleven de l’époque.

Qu’après M. de Calonne et M. de Brienne il y ait eu la culbute de la noblesse et du clergé ne signifie certes pas que nous auront mathématiquement et immédiatement celle de la Bourgeoisie après M. Bourgès-Maunoury ou M. Bidault ou M. Pleven. Non: la Bourgeoisie a beaucoup plus de “jeu” dans les structures économiques d’aujourd’hui que n’en avaient la Noblesse et le Clergé dans celles d’hier. En particulier, elle a mis au point un mécanisme du crédit et de la dévaluation monétaire qui eussent permis à l’abbé Terray de faire banqueroute sans prononcer le mot et sans provoquer de remous. Depuis cinquante ans, la Bourgeoisie au pouvoir rembourse les dettes qu’elle a contractées par des dévaluations successives qui ne sont autres que des banqueroutes partielles: l’abbé Terray n’y avait pas pensé, ni Necker, ni Calonne, ni Brienne.

D’autre part, deux fois — et peut-être plus, si on tient compte des expéditions coloniales — en cinquante ans, la guerre qui ruinait autrefois les classes sociales au pouvoir et qui les enrichit aujourd’hui par le truchement du crédit et de la dévaluation, a sauvé la Bourgeoisie: on s’explique alors l’esprit de décision avec lequel elle prépare la 3e guerre mondiale. Enfin, en 1789, entre la Noblesse et le Clergé au pouvoir et la Bourgeoisie, il existait un rapport des forces favorables à la Bourgeoisie: en 1953, entre la Bourgeoisie au pouvoir et la classe ouvrière, il existe un rapport des forces défavorable à la classe ouvrière. L’Histoire nous dit qu’en 1770-71, pour dissoudre les Parlements provinciaux, M. de Maupéou dut recourir aux mousquetaires et qu’il fallut les rétablir dans leurs prérogatives en 1775: aujourd’hui, un quelconque Paul Reynaud pourrait procéder à la plus autocratique des réformes constitutionnelles, supprimer les libertés qu’il voudrait, manipuler à sa guise le suffrage universel, abolir le droit de grève, etc. qu’il n’y aurait que peu de réactions. La classe ouvrière a perdu toute conscience d’elle-même hormis de sa propre impuissance et les députés qui marchent habituellement au chèque sont prêts à marcher au fouet pour sauver leur manne! Si l’on tient compte que la mentalité du bureaucrate syndical a tendance à se modeler sur celle du député devant lequel il se comporte en courtisan dans l’espoir d’en obtenir une de ces innombrables “planques” dont les institutions sont farcies, on peut dire que le régime perdure sur le népotisme en escalier, c’est-à-dire de bas étage.

Sur la Noblesse et le Clergé de 1789, la Bourgeoisie de 1953 a cet avantage qu’en face d’elle il n’y a rien et qu’elle est seule à jouer le jeu.

Dès lors, M. Mendès-France était destiné à avoir encore moins de chances que Turgot, lequel n’en eut déjà guère.

 

Non, en face de la bourgeoisie il n’y a rien

Tandis que M. Mendès-France revient à Turgot et fait ainsi de la stabilité économique étayée par d’autres rapports de classes, la condition de la stabilité politique, quelles sont les préoccupations des leaders de la classe ouvrière?

J’ai justement sous les yeux un texte qui traduit assez bien une disposition d’esprit commune à tous les leaders de la classe ouvrière, à quelque tendance (réformiste ou révolutionnaire) qu’ils appartiennent et sur quelque plan (politique, syndical ou culturel) qu’ils sévissent.

Ce texte a été adopté à l’unanimité par une dizaine, une vingtaine ou une trentaine de militants dont le premier souci est de savoir s’ils sont des communistes libertaires, des anarchistes-communistes ou des socialistes libertaires. Il a été publié par le journal Le Libertaire (28 mai) et voici ce qu’il dit:

Le passage de la société de classes à la société communiste sans classes ne peut être réalisée que par la REVOLUTION, par l’acte révolutionnaire brisant et liquidant tous les aspects du pouvoir, de plus en plus unifié (pouvoir politique, économique, culturel) de la classe dominante.

La révolution n’est possible que dans certaines conditions objectives (crise finale permanente, agonie du régime de classes) et lorsque les masses, orientées et rendues de plus en plus conscientes de la nécessité révolutionnaire par l’organisation communiste libertaire, sont devenues capables de réaliser la liquidation de la structure de classes.

L’acte révolutionnaire, par le pouvoir direct des masses, détruit immédiatement les bases de la société de classes

1. par la collectivisation ou la coopération (selon les possibilités) des moyens de production et de répartition;

2. par la gestion de l’économique et l’administration du social… etc.

Suit un 3me paragraphe qui n’entre pas dans le sujet.

On pourrait déjà remarquer que ces militants qui ne savent pas encore s’ils sont des anarchistes-communistes, des communistes-libertaires ou des socialistes-libertaires, ne sont pas non plus très fixés sur la différence qui peut exister entre la Révolution et l’acte révolutionnaire puisqu’ils emploient indistinctement l’un et l’autre mot pour désigner la même chose. Mais ce n’est pas non plus le sujet.

Ce qui l’est, par contre, c’est cette contradiction si naivement étalée et qui consiste à déclarer:

1. la révolution n’est possible que dans certaines conditions objectives;

2. il faut faire la révolution pour détruire les bases de la société de classes, par la collectivisation, la coopération, la gestion de l’économique et l’administration du social, c’est-à-dire pour réaliser les conditions objectives.

Ici ressuscite la controverse qui opposa jadis Marx à Bakounine, James Guillaume et tant d’autres après l’avoir opposé à Proudhon.

Faut-il s’enfermer dans ce cercle vicieux, ramener la Révolution aux dimensions d’un acte révolutionnaire dont le but unique serait de prendre le pouvoir pour transformer les structures ou, au contraire, faut-il faire de la Révolution le couronnement, par le prise du pouvoir politique, d’une suite d’actes révolutionnaires dans le domaine des structures?

Ce problème n’est pas de ceux qui se résolvent sur le plan théorique. Et, sur le plan pratique, pour être relativement nombreux, les exemples n’ont encore fait l’objet que d’études très sommaires.

On sait que, s’autorisant de Marx, un grand nombre de leaders de la classe ouvrière, plaçant la prise du pouvoir au centre de leurs préoccupations, en sont venus à envisager cette prise du pouvoir par le bulletin de vote, c’est-à-dire en croyant — sincèrement ou non — pouvoir se dispenser de l’acte révolutionnaire. Bien entendu, ils n’ont jamais pris le pouvoir, par conséquent jamais transformé les structures autrement que dans la mesure où elles se sont transformées d’elles-mêmes par la force des choses, et ils s’en accommodent assez bien.

On sait aussi qu’en France la classe ouvrière ayant, par acte révolutionnaire, pris le pouvoir politique à deux reprises (en 1848 et en 1870) alors que les conditions objectives n’étaient pas réalisées, elle ne put le conserver.

On sait enfin que l’acte révolutionnaire qui porta, en Russie, le prolétariat au pouvoir politique en 1917, en a fait la proie de la dictature sous couvert de le conduire à la Révolution et que, plus près de nous, la Révolution espagnole a échoué dans les mêmes conditions de non-réalisation des conditions objectives.

Dans la mesure où ces constatations peuvent avoir quelque valeur, il semble bien qu’elle permettent de conclure que, pas plus que ceux qui veulent conquérir le pouvoir politique par le bulletin de vote, ceux qui prétendent s’en emparer par l’acte révolutionnaire, n’ont pu faire la Révolution. Ceci permit un jour à un humoriste de dire que la classe ouvrière était l’innocente victime des réformistes sans réformes et des révolutionnaires sans révolution, dans les deux cas, d’un banal exercice de salivation auquel se livrent quelques rêveurs désintéressés, dont la bonne foi ne peut être mise en doute, et un plus grand nombre d’imposteurs qui sont beaucoup plus suspects.

Au lecteur désemparé qui, après cela, se demanderait ce qu’on peut bien faire pour n’être victime ni du rêveur, ni de l’imposteur, ni de leurs entreprises connexes, il ne semble pas qu’on puisse donner de meilleure réponse que la reconstitution — évidemment schématique — des conditions et des formes dans lesquelles s’est déroulée la mieux connue des révolutions: celle de 1789.

De la Révolution de 1789 à celle qui est à faire

On identifie volontiers la révolution de 1789 et l’acte révolutionnaire qui, de 89 à 93, fit passer le pouvoir politique des mains de la Noblesse et du Clergé dans celles de la Bourgeoisie. En réalité la Révolution, c’est-à-dire la transformation des structures avait commencé bien avant: avec les affranchissements que les seigneurs revenant ruinés des croisades (cinq siècles auparavant!) avaient dû consentir aux serfs pour redorer leur situation financière; avec la découverte de l’Amérique (trois siècles auparavant!) qui, des affranchis, fit des artisans et des commerçants; avec les emprunts que les nobles qui ne travaillaient pas, avaient dû, pour maintenir leur train de vie, contracter auprès de leurs affranchis devenus artisans tout au long du XVIIe et XVIIIe siècle; avec des affranchissements nouveaux qu’ils durent consentir, pour les mêmes raisons, à leurs serfs restés attachés à la glèbe et qui, progressivement, passèrent de la condition de serfs à une autre, très voisine de celle de nos fermiers actuels, etc. En 1789, le servage, s’il était encore inscrit dans la loi, ne l’était plus guère que par anomalie dans les faits. Ramassant les dépouilles des nobles qui s’appauvrissaient dans la dignité d’une condition sociale leur interdisant le travail, les affranchis devenus artisans ou commerçants firent sans rien dire leur petite pelote et, à la mort de Louis XV, les structures économiques étaient à peu près entièrement dans leurs mains. Dès lors, ce ne fut plus qu’un jeu pour eux de conquérir le pouvoir politique et l’acte révolutionnaire qui les y porta fut, bien plus que d’eux, le fait des classes sociales restées, dans la lettre, attachées à la glèbe et qui, du bourgeois au noble en passant par l’abbé, nourrissaient de leur travail toute une hiérarchie parasitaire. S’il prit le caractère violent que l’on sait, l’initiative en vint de la noblesse et du clergé qui, placés devant le fait accompli, non seulement se refusèrent à l’enregistrer, mais encore, prétendirent par la force, renverser la situation. Ce à quoi, le peuple — et non la bourgeoisie! — s’opposa par le même procédé. Les deux forces violentes qui s’opposèrent donc et par lesquelles cet acte révolutionnaire se définit, furent celle du pouvoir royal et celle du peuple. Le bourgeois de 1789, lui, n’était pas un violent: il tira seulement parti de la violence des autres au moment où il avait la partie gagnée.

On aurait cependant tort de croire qu’en 1789, les conditions objectives de la prise du pouvoir politique étaient parfaitement réalisées: c’est pourquoi il y eut l’Empire et une tentative de restauration de la monarchie absolue après sa chute. Les conditions objectives ne furent parfaitement réalisées qu’en 1830 et, à partir de cette date, le pouvoir ne fut plus disputé à la Bourgeoisie par le Prolétariat qu’en 1848 et encore en 1870 on pouvait considérer comme une classe montante dans les nouvelles structures du régime. Le problème de la révolution qui se posait, au siècle précédent, entre la Noblesse et le Clergé d’une part, la Bourgeoisie de l’autre, n’a plus cessé de se poser entre la Bourgeoisie et le Prolétariat. Or, en ce domaine, le Prolétariat s’est montré bien inférieur à la Bourgeoisie en ce sens qu’en plus d’un siècle de combat, il n’a pas réalisé contre elle les conditions objectives de sa révolution, c’est-à-dire qu’il ne s’est pas opéré, d’elle à lui, le transfert du pouvoir sur le plan des structures qui s’était opéré de la Noblesse et du Clergé à la Bourgeoisie. Le Prolétariat n’a pas su profiter contre elle des failles du système comme elle en avait profité contre la Noblesse et le Clergé.

Ses leaders peuvent toujours revendiquer le pouvoir politique en son nom: c’est du verbalisme révolutionnaire et rien de plus, – la place qu’il occupe présentement dans les structures économiques ne justifie pas cette revendication.

Il eût pu en être autrement car…

Il pourrait y avoir quelque chose en face de la bourgeoisie

Le conditionnel hypothétique est rarement une forme acceptable de raisonnement: avec des si… On m’excusera donc de l’employer par exception. Aussi bien, je ne me propose de manier que ce que je crois être des évidences.

A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, le mouvement ouvrier prétendait s’appuyer sur trois formes d’action: le socialisme, le syndicalisme et la coopération. Parallèlement aux sections socialistes dans lesquelles les anarchistes étaient l’aile marchante, et aux syndicats auxquels ils fournissaient des cadres, on vit donc naître et prospérer un peu partout des coopératives de consommation qui se réclamaient de Ker Hardie et des pionniers de Rochdale. Dans l’esprit de leurs fondateurs, ces coopératives n’étaient pas de simples magasins de détail: du stade de la consommation, elles ambitionnaient de passer à celui de la production. Il y eut même des coopératives de production qui se créèrent directement, sans prendre le soin de s’assurer d’abord un débouché à la consommation: le familistère de Guise, la verrerie d’Albi, les pipiers de St Claude, etc., ce qui était assez imprudent, l’expérience l’a confirmé. Mais rien ne permet de penser qu’en procédant à l’inverse et en partant de la coopérative de consommation, les lois qui la protègent aidant, on n’eût pas réussi à conquérir aussi le secteur de la production. En 1901, dans un discours retentissant prononcé à la tribune de la Chambre, Jaurès qui entrevoyait par ce canal le passage des moyens de production et d’échange dans les mains de la classe ouvrière s’était, en tout cas, permis de prophétiser comme premier résultat la mort irrémédiable du petit commerce de détail, destiné qu’il était à être absorbé pour une faible partie par le grand magasin assurant sa propre production et, pour le reste, par la coopérative de consommation dont rien ne pouvait empêcher qu’un jour elle assurât, elle-même, sa propre production.

A l’époque, personne ne pensa que Jaurès s’aventurait sur un terrain mouvant.

Charles Gide et, je crois bien, Daudé-Bancel, partageaient son opinion.

Personnellement, j’ai toujours soutenu cette thèse, je la soutiens encore et, si je ne me trompe, je suis en noble compagnie.

Par contre, si je ne me trompe pas – en passant: l’exemple de l’Angleterre où près de la moitié des habitants sont inscrits dans des coopératives de consommation et où, dit-on, un cinquième des salariés sont employés par des coopératives de production, n’est pas de nature à me faire revenir sur mon opinion, et pas davantage la Suède – il n’est pas exagéré d’avancer que la coopération eût placé la classe ouvrière devant la Bourgeoisie en déconfiture, dans une situation aussi favorable que le fut jadis cette même Bourgeoisie devant la Noblesse et le Clergé.

Elle eût, en tout cas, constitué un ciment puissant entre les différentes fractions du mouvement ouvrier sur le plan syndical en ce sens qu’elle l’eût maintenu au contact des réalités matérielles et empêché de s’égarer dans un incroyable byzantinisme au moyen de spéculations sur des abstractions qui lui sont pour la plupart inaccessibles.

Au lendemain de la guerre de 1914-18, les partis politiques — ceux de la classe ouvrière! — placés en dehors des contingences par leur conception et leur structure, en ont décidé autrement. Avec leur concours, la Bourgeoisie a pu tuer la coopération au profit du commerce libre de détail.

Et la classe ouvrière ainsi maintenue à l’écart des structures économiques, n’a pas plus de prise sur elles que n’importe quelle machine à fabriquer des chaussettes. Par voie de conséquence, elle est aussi maintenue à l’écart de la structure sociale. La Bourgeoisie l’utilise à sa guise: comme la machine! Et elle ne lui accorde ni un meilleur sort, ni une meilleure place.

Sommes-nous pris de court par les événements? Est-il trop tard pour arracher la classe ouvrière au verbalisme révolutionnaire gratuit et aux entreprises lénifiantes du réformisme? Pour orienter ses efforts dans le sens de la construction économique, comme M. Mendès-France essaie de le faire au sein de sa classe dans le but de lui conserver le pouvoir politique?

C’est la question qui est posée.

Mais la classe ouvrière n’a pas de Mendès-France qui soit bien à elle pour l’aider à la résoudre.

Et si la Bourgeoisie se refuse à utiliser le sien, c’est-à-dire à garder le contact avec les structures et la possibilité de les contrôler, elle aura beau porter ses efforts sur le renforcement du pouvoir politique à son profit, ce ne sera que du verbalisme contre-révolutionnaire et tout aussi gratuit. Un jour ou l’autre, ça craquera. Et, ce jour-là, sur la mer houleuse des événements livrés à eux-mêmes, Révolution et contre-révolution, Bourgeoisie et classe ouvrière réfugiées chacune dans son verbalisme et également détachées des contingences, apparaîtront comme deux monstrueux bateaux ivres dont l’inévitable rencontre enfantera un indescriptible chaos.

Que la Bourgeoisie fasse preuve d’un tel aveuglement, c’est tant mieux et c’est dans l’ordre: c’est toujours ainsi que les classes au pouvoir finissent par en être chassées.

Ce qui est grave, c’est que la classe ouvrière fasse preuve du même aveuglement et qu’au moment où la place va être libre, elle se révèle si incapable de l’occuper qu’elle ne le voit même pas.

* * *

Au moment où je termine cet article (20 juin) on ne sait pas encore comment cette crise ministérielle se résoudra sur le plan parlementaire: M. Georges Bidault n’a pas plus obtenu l’investiture que M. Mendès-France et M. André Marie pas plus que M. Bidault.

La Bourgeoisie a-t-elle confusément senti que faire confiance à l’un ou à l’autre, c’était s’abandonner à M. de Calonne ou à M. de Brienne, c’est-à-dire lâcher purement et simplement les pédales?

Dans ce cas, ayant écarté Mendès-Turgot, il ne lui reste plus que Pinay-Necker.

M. Pinay reviendra-t-il? C’est possible: tout est possible et même qu’après le nouvel échec qu’on en risquerait alors rien de prédire à M. Pinay, M. Mendès-France soit appelé et, cette fois, investi. Mais rien ne sert de supputer sur les chances des uns et des autres d’accéder à un pouvoir politique qui tombe en quenouille.

Aussi bien, le régime est condamné et il n’y a rien à faire: quand les deux aiguilles de l’horloge sont sur midi, on ne peut plus empêcher les douze coups de sonner. M. de Calonne viendra donc à son tour, puis M. de Brienne…

Souhaitons qu’ils ne viennent trop tôt ni l’un ni l’autre et que, d’ici là, de ce côté-ci de la barricade, nous ayons encore le temps… de mettre nos montres à l’heure!

 

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De la suppression des gabelles

par Paul Rassinier

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Ce texte, intitulé “De la suppression des gabelles” a été publié dans la revue Défense de l’homme, n. 59, septembre 1953, p.4-7.

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J‘étais en Allemagne quand le vent de la grève s’est si soudainement mis à souffler sur la France et, quand je suis rentré, il était tombé.. C’est donc à travers les journaux allemands que j’ai suivi le mouvement. Et comme ils n’étaient ni très chauds, ni par conséquent très prolixes, comme, d’autre part, à mon retour, j’ai trouvé dans les journaux français les interprétations les plus diverses et les plus contradictoires, je n’ai de ce mouvement qu’une opinion assez floue. J’eusse donc préféré attendre pour en parler. Mais l’ami Lecoin a des exigences et il se trouve que, par un fâcheux hasard, ces exigences se tournent vers moi qui, paraît-il, ai paressé pendant presque tout l’été.

Le dernier article que j’ai publié dans cette revue (numéro de fin juin) dit assez que je ne m’attendais pas à un mouvement d’une telle ampleur et surtout à une époque de l’année où les vacances jouent contre toute entreprise révolutionnaire. Tout ce qu’ils ont écrit depuis prouve que les chefs syndicaux, à quelque tendance qu’ils appartiennent, et les hommes du gouvernement, eux non plus, ne s’y attendaient pas. Dans les rares et courts entrefilets qu’ils ont consacrés à ce mouvement, les journaux allemands et particulièrement ceux des sociaux-démocrates et des syndicalistes ont traduit cette impression pour leur public. Et les journaux français de toutes les nuances m’ont paru, tout recoupements faits, la confirmer.

Ces derniers, cependant, sont susceptibles d’inspirer deux ordres de réflexions, selon que l’on considère ceux qui sont au service du gouvernement et des classes dirigeantes, ou ceux qui font profession d’être au service de la classe ouvrière.

Et, en dépit qu’on se puisse proclamer heureux de ce sursaut de colère, parti contre tout espoir, d’un peuple bafoué avec un tel esprit de système et sans vergogne, ces deux ordres de réflexion convergent dans une certaine amertume.

Les caractéristiques du mouvement

Il est parti d’un noyau de militants du rang de F.O. dans les services publics, à Bordeaux. A Paris, les dirigeants confédéraux de F.O. ont d’abord été effrayés, puis ils se sont laissé porter par le courant qui a progressivement gagné les services publics de toute la France, puis le secteur privé. J’ai lu quelque part qu’il y eut quatre millions de grévistes sur les quelque 13 millions de salariés que compte le pays.

Le mot d’ordre était à peu près partout le même: sous des formes diverses, une revalorisation du pouvoir d’achat soit par révision de l’échelle des indices, soit par l’octroi d’indemnités à certaines catégories. Ce mot d’ordre s’inspirait visiblement de la décision gouvernementale de refondre le régime de toutes les retraites dans un sens désavantageux pour les intéressés alors qu’une indemnité supplémentaire mensuelle de 25.000 fr. venait d’être octroyée aux conseillers d’État et aux députés, avec effet rétroactif à dater du 1er avril. Or, les députés et les conseillers d’État gagnaient déjà 150.000 fr. par mois et on conçoit aisément qu’aux yeux des facteurs dont je me suis laissé dire qu’ils débutaient aux environs de 17.000 fr. par mois, cette mesure ait été une provocation. Mais…

Quant au moment choisi, on ne peut pas dire qu’il ait été heureux: au mois d’août, tous les fonctionnaires de l’enseignement sont en vacances et c’était se priver de l’appui de tous ceux qui, dans les autres services, étaient également en vacances. Enfin, c’était par avance renoncer à gagner au mouvement le secteur privé, la grève ne pouvant être envisagée avec beaucoup de chances de succès à une époque de l’année où l’activité est réduite dans tous les domaines de la production.

J’entends bien que le coup a porté, mais je n’en professe pas moins que les temps ne sont plus où on peut se payer le luxe d’une grève qui n’entraîne l’adhésion que de 4 millions de travailleurs sur 13, sur des mots d’ordre de revalorisation des salaires: l’heure est de nouveau à la grève générale et c’est le régime dans ses structures fondamentales qu’il faut mettre en cause. Hors cela, il n’y a plus de salut!

Vanité de la revalorisation des salaires

Au début du siècle, la bourgeoisie unie sur le terrain politique était assez divisée sur le terrain économique. Elle n’avait pas encore pensé à créer la Confédération générale du patronat français: les conquêtes coloniales lui offraient des débouchés qu’elle se disputait par la concurrence et elle ne sentait pas le besoin de s’unir. Le profit était à peu près illimité, les entreprises étaient rentables et, par voie de conséquence, la législation économique et surtout commerciale était inexistante ou quasi. On pouvait donc concevoir une grève se soldant par une augmentation du pouvoir d’achat, c’est-à-dire une augmentation des salaires ou traitements sans répercussion sur le coût de la vie. De fait, c’est ce qui se passait: le combat était beaucoup plus dur à mener contre un pouvoir politique et économique plus autoritaire, dans une société dont l’armature plus solide était moins menacée et, parallèlement à une répression souvent sauvage, la grève se soldait généralement par quelques menues améliorations. Et le pain, la viande, le lait, le beurre, etc. restaient au même prix. Les grèves étaient partielles et locales, leurs résultats aussi. Bien sûr, la grève dans un endroit l’encourageait dans un autre, mais il fallait plusieurs années, et que tous les travailleurs du pays aient été séduits par elle et pour que tous les résultats heureux partiels se traduisent dans les prix qui étaient déjà nationaux quoique sans législation.

Rien de tout cela ne se conçoit plus aujourd’hui: les revendications ne s’expriment plus que par catégories sur le plan national et les avantages obtenus par une catégorie nationale s’étendent dans les semaines qui suivent aux autres catégories. Dans le même temps, les textes en vigueur traduisent en inconvénients ces avantages dans les prix. On a même observé de façon à peu près constante que toutes les augmentations des prix se faisaient régulièrement en deux temps: une première fois en prévision d’une augmentation des salaires qui menaçait et une seconde, l’augmentation des salaires étant consacrée dans les textes. (Si on tient compte que, dans leur période d’ascension, les prix mondiaux se répercutaient eux aussi en deux temps dans les prix nationaux, on peut mesurer l’étendue des dégâts et combien c’est peu dire que quand les salaires montent par l’escalier, les prix empruntent l’ascenseur!)

Il est donc vain de se cantonner comme avant 1914 dans des revendications à base d’augmentation des salaires si on sait que ce qui est accordé sous la forme salaire est automatiquement repris – avec usure! – par le moyen des prix et seul un mouvement syndical sclérosé peut se contenter de continuer ce petit jeu. La vanité de l’opération apparaît encore mieux si on veut bien convenir que les avantages accordés au secteur privé se répercutent automatiquement dans le secteur public, nécessitant l’augmentation des impôts, troisième facteur d’augmentation des prix dans un régime où le système fiscal est essentiellement indirect.

Il faut donc trouver autre chose.

Autre chose, c’est entendu, mais quoi?

 

Les gabelles

Dans la révolution de 1789, la gabelle, ou impôt sur le sel, a joué un rôle important. C’était un impôt indirect et c’était pour ainsi dire le seul qui affectait terriblement les pauvres gens. La révolution l’a supprimé: aujourd’hui, la gabelle existe sur tout ce qui se consomme: dans l’assiette des impôts, le prélèvement directement relié au degré d’aisance entre pour à peu près un quart, et la gabelle est étendue à tout pour le reste. Sous cet angle, on a fait une révolution pour rien et la bourgeoisie a repris, à son bénéfice, les prérogatives de l’ancienne noblesse et du clergé. C’est avec la gabelle généralisée qu’on paiera l’augmentation de 25.000 fr. par mois accordée aux conseillers d’Etat et aux députés et c’est encore à elle qu’on aura recours pour payer les quelques centaines de francs mensuels qui seront accordés incessamment et à tour de rôle aux facteurs et aux catégories les plus défavorisées.

Il faut qu’un gouvernement soit totalement dépourvu de sens pour penser qu’envisageant de réaliser ces augmentations si maigres soient-elles, il pourra en même temps pratiquer une politique de détaxation et le fait qu’il l’envisage publiquement prouve à quel point il a perdu la tête: on ne peut pas diminuer les recettes de l’État et augmenter ses dépenses. Les deux opérations sont irréductiblement contradictoires et inconciliables.

Bien sûr, il y a l’opération rêvée par M. Mendès-France et qui consisterait à diminuer les dépenses militaires pour augmenter les dépenses civiles. Je ne nie pas que jusqu’à épuisement total on puisse transférer la totalité des dépenses militaires au civil mais cela nécessite une autre politique extérieure et, manifestement, on ne s’oriente pas vers une politique de paix totale à la fois vis-à-vis de la Russie [note 1: La Russie non plus ne s’oriente pas vers la Paix et c’est comme une entente tacite entre les dirigeants des différents pays adhérents ou non à l’O.N.U] et vis-à-vis des peuples coloniaux ou sous mandat. Il n’y a donc pas grand-chose à espérer de ce côté dans l’immédiat. Je dis bien: dans l’immédiat car ceci n’est pas une profession de foi, mais une constatation inspirée par le fait que c’est dans l’immédiat qu’il faut trouver une solution de principe.

Cette solution, je la vois bien dans la suppression de toutes les gabelles, assortie d’une révision de l’impôt direct: en Allemagne, d’où je viens, un professeur de lycée qui gagne 950 marks par mois paie 210 marks mensuels d’impôts directs retenus à la source. Mais les impôts indirects sont très faibles et, pour toutes les catégories, la vie est approximativement 20% moins chère parce que le pourcentage des commerçants dans la population y est beaucoup plus faible et plus court le circuit qui conduit les richesses du producteur au consommateur. Le même phénomène s’observe en Angleterre, en Amérique et dans tous les pays du monde ou à peu près. La France est probablement le pays où le circuit est le plus long avec les marges bénéficiaires les plus larges. Seulement, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique et ailleurs, c’est l’impôt direct qui entre pour la plus grande part de l’assiette générale de l’impôt. Et ce sont les grosses fortunes qui sont les plus frappées: en France, c’est en proportion de ce qu’on mange qu’on paie l’impôt.

En premier lieu, réforme fiscale, donc.

Opérée dans les sens que j’indique, il ne sera besoin d’aucun décret pour que le circuit de la distribution se raccourcisse: tous ces boutiquiers qui encaissent l’impôt chez le consommateur et qui ne le reversent pas dans les caisses de l’État perdront automatiquement le bénéfice de la fraude qui est leur seul moyen d’existence et se supprimeront d’eux-mêmes.

En conséquence de quoi l’État pourra se passer des services d’un certain nombre de gabelous!

En conséquence de quoi aussi le combat pacifiste sera beaucoup plus clair et plus susceptible de résultats heureux.

A bas toutes les gabelles!

 

Les moyens

Après ce qui précède, point n’est besoin de s’étendre longuement sur les moyens à employer pour arriver à ce but: il n’en est qu’un, la grève générale.

Je sais: le mot d’ordre de la grève générale est considéré comme étant d’un autre siècle et c’est précisément le drame. Mais les classes dirigeantes étroitement unies sur le plan économique par le truchement du C.N.P.F. se moquent éperdument de la grève partielle tournante ou non, qu’elles arriveront toujours à vaincre sinon en la détournant de son sens, du moins en anéantissant ses effets au moyen de la législation économique en vigueur. Par ailleurs, la classe ouvrière éternellement vaincue par l’absence d’initiative de ses leaders, risque de se trouver un jour mûre pour l’aventure. Nous souffrons terriblement du manque d’éducation syndicale qui a été la caractéristique essentielle de ces trente dernières années. Elle vient de se mettre en grève dans la proportion d’un tiers contre le voeu de ses leaders, pour une amélioration de son niveau de vie; un jour peut venir où, en l’absence d’une orientation claire, on quittera le boulot en ordre dispersé, derrière des mots d’ordre divers ou contradictoires et où le plus fort en gueule réussira la canalisation du mécontentement général dans un sens diamétralement opposé à ses intérêts.

L’aventure est au coin de la rue et les classes dirigeantes l’ont bien senti dont tous les journaux apeurés conseillent de lâcher du lest ou de faire semblant.

Dans une telle situation, il ne suffit plus que F.O. considère comme une victoire d’avoir réussi à prendre en mains la direction des opérations contre la C.G.T. et le Parti communiste. Une victoire de ce genre aurait un arrière-goût de défaite si elle n’était suivie à bref délai d’une proposition claire du genre de la grève générale pour une refonte complète des structures et plus particulièrement de la réforme de la fiscalité assortie du raccourcissement du circuit de la distribution.

Mais voilà: la plupart des dirigeants syndicaux qui ne sont pas influencés par le Parti communiste, professent qu’un tel mot d’ordre est d’essence politique et refusent de la promouvoir au nom de l’indépendance syndicale.

C’est encore une raison de plus pour moi de souligner à quel point le mouvement ouvrier français est doctrinalement en retard sur le mouvement ouvrier allemand si éprouvé au cours de ces dernières années et c’est sur cette constatation que je terminerai: le 15 août, à Bielefeld, sur la même affiche qui proclamait l’indépendance du mouvement syndical, le D.N.B. (centrale unifiée des syndicats allemands) et S.P.D. (Parti social-démocrate) invitaient la classe ouvrière à une grande manifestation de protestation contre la politique du chancelier Adenauer.

J’ai assisté à cette manifestation: pas une dissonance! Personne n’a pensé que le D.N.B. était asservi au S.P.D. ou vice-versa [note 2: Pourtant, s’il est un pays où le syndicalisme a été asservi par le parti socialiste c’est bien l’Allemagne. Tant mieux si, depuis lors, il y a quelque chose de changé outre-Rhin. – La Rédaction]. Et si je la cite en exemple, ce n’est pas pour son contenu ou son sens qui étaient l’un et l’autre assez peu significatifs, hormis d’une certaine mièvrerie, mais pour montrer qu’en Allemagne on trouve naturel qu’un mouvement syndical et un mouvement politique puissent se rencontrer dans une action concertée.

En France, ils font grand cas de leur indépendance mutuelle qu’ils claironnent dans tous les azimuths (voir le communiqué de F.O. renonçant à la convocation du Parlement) mais les syndicalistes accrédités prennent leurs consignes qui au Parti communiste, qui au Parti socialiste, au M.R.P. ou au R.P.F. et sont tous des politiciens dans la coulisse, c’est-à-dire au sens le plus méprisable du mot.

Qui nous sortira de là?

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