DDH-60-63

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COURS NOUVEAU ?

par Paul Rassinier

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Article paru dans Défense de l’Homme, numéro 60, octobre 1953, p. 40-48.

L’Actualité politique, économique et sociale

Les grèves d’août

Il se peut qu’en dépit de la date qui était mal choisie, des objectifs qui étaient puérils et de la voie empruntée qui ne pouvait conduire bien loin, le mouvement de grève d’août — sur lequel tout est loin d’avoir été dit — prenne un jour rang parmi les succès de la classe ouvrière. Je conviens volontiers, pour ma part, qu’avoir obtenu la réunion de la Commission supérieure des conventions collectives, systématiquement reportée — reportée étant synonyme de refusée — depuis dix-huit mois, une recommandation du C.N.P.F. à ses ressortissants de ne plus payer de salaires au-dessous du taux horaire de 110 fr. au lieu de 100 une élévation si minime soit-elle des traitements de 302.000 fonctionnaires soit près d’un quart), la mise en pièces du projet gouvernemental sur l’âge de la retraite, et quelques menus avantages du côté de la S.S. et des A.F., est déjà un résultat. Mais il ne manquera pas de bons esprits pour penser qu’en comparaison de ce qui reste à obtenir pour accéder à la justice sociale, ce résultat est bien maigre. Et comment leur donner tort, si l’on veut bien tenir compte que, les nouvelles mesures étant appliquées, 5 millions de salariés ont encore moins de 25.000 fr. par mois pour vivre et 5 millions 1/2 d’autres, moins de 40.000 fr. ?

Si donc on veut porter des jugements sur les grèves d’août, pour éviter des discussions sans issues, il est recommandé de le faire à un autre niveau : en fonction de ce qu’elles représentent pour elles-mêmes, et non d’un résultat qui ne donne, après tout, que la mesure des possibilités d’une classe ouvrière toujours incapable de passer à l’offensive et, dans le mouvement de régression sociale que nous vivons depuis 1910, acculée à une défensive sans beaucoup de gloire.

Sous cet angle, elles constituent, à mes yeux, un événement d’une exceptionnelle importance. Une date mal choisie, des objectifs puérils, des moyens d’action désuets[1] par delà tous les inconvénients que cela signifie, c’est le propre des mouvements spontanés. Et un mouvement spontané qui, en quarante-huit heures, contre la volonté des leaders syndicaux de toutes les tendances qui les encadrent, entraîne l’adhésion de quatre millions de salariés soit le tiers du total et la presque unanimité de ceux dont le pouvoir d’achat est reconnu sans commune mesure avec le prix de la vie) c’est une chose qu’on avait jamais vue. L’avenir nous dira si cette chose qu’on n’avait jamais vue peut être considérée comme un indice de revirement dans la situation et de possibilités de passage, de la défensive à l’offensive. Mais, — tant il est vrai qu’on passe facilement du pessimisme à l’optimisme, — j’avoue que j’ai, dès maintenant, tendance à penser que si un mouvement a pu prendre une telle ampleur dans de telles conditions, un autre qui serait minutieusement préparé, dont les objectifs seraient sérieusement étudiés et les moyens d’action modernisés, serait incoercible.

On a beaucoup médit de la classe ouvrière. Par exemple, on a pris pour de l’avachissement — certains ont dit de l’aveulissement — le fait qu’elle n’était syndiquée que dans une très faible proportion guère plus de deux millions de syndiqués, soit 15 à 18 % des salariés), qu’elle fuyait les réunions, manifestations, etc…, il semble bien que ce soit seulement par manière de dire indistinctement sa méfiance à tous ceux qui, par ces jeux de passe-passe qu’on appelle la démocratie syndicale, et la démocratie tout court, se sont institués ses mentors, ont réussi à l’encadrer dans la division et se disputent crasseusement des faveurs qu’elle ne veut accorder à aucun d’entre eux. Mais qu’à tort ou à raison un mot d’ordre lui inspire confiance, elle est prête à passer à l’action : on l’a vu en 1936, et, en 1953, elle s’est même forgé ses propres mots d’ordre…

Qu’elle soit capable de se forger des mots d’ordre et de se définir un moyen d’action au niveau de la situation, c’est-à-dire qu’elle en ait une claire conscience, je ne le crois pas : les grèves d’août l’ont prouvé et j’ai assez souvent déploré que des luttes intestines sans merci  en soient arrivées à rendre totalement impossible toute éducation politique, économique, syndicale et sociale. Il y a certes, dans le sein de la classe ouvrière, un nombre appréciable de gens qui mettent en cause les structures et sentent la nécessité d’une révolution, mais, comme nous, ils n’ont que peu d’audience, la grande masse en est toujours à la revalorisation des salaires dans le cadre du régime. Et le cheminement des idées est lent !

L’expérience aidant, je ne désespère cependant pas de les voir, un jour, réussir à se faire entendre. Je compte d’ailleurs beaucoup sur les circonstances qui, étant donnée l’orientation politique actuelle, ne peuvent manquer de créer — peut-être plus tôt qu’on ne le pense — une situation objectivement révolutionnaire et d’être sans cesse plus favorables à leur promotion : un moment viendra où, quel que soit son degré de maturité et dans quelques dispositions d’esprit qu’elle se trouve, la classe ouvrière ne pourra absolument plus accepter les conditions matérielles de vie qui lui seront faites par le capitalisme. Dans cette éventualité, la seule chance de succès est, dès maintenant, une lutte impitoyable contre les cadres syndicaux, dans toutes les centrales.

Un tel conseil peut paraître paradoxal et comme une excitation à un redoublement des luttes intestines : il ne manquera pas de gens — surtout parmi les intéressés ! — pour le prétendre et qu’il y a mieux à faire. Mais les cadres syndicaux de toutes les tendances, on le a récemment vus à l’ouvrage et on les y voit encore : après avoir tout fait pour torpiller les grèves d’août, ils font tout, maintenant, pour en atténuer les effets et pour empêcher que se constitue un front cohérent de combat susceptible de renouveler l’exploit dans de meilleures conditions et, cette fois, avec toutes les chances de réussite. Je ne parle pas de la confédération générale des cadres qui ne rate jamais une occasion de proclamer son indéfectible attachement aux structures hiérarchisées du régime actuel. Mais comment qualifier l’attitude de F.O. et de la C.F.T.C. refusant conjointement de réclamer la convocation du Parlement — dont, il est vrai, il y avait peu a attendre sinon sa mise au pied du mur — au moment critique, puis déconseillant les manifestations de mécontentement provoquées par l’insuffisance des décrets gouvernementaux concernant la revalorisation des traitements des petits fonctionnaires ? De toute évidence, cette attitude ne pouvait avoir d’autre objet que de sauver le gouvernement Laniel pour ne point compromettre les prochaines élections à l’Élisée que, chacun de son côté, visent également le Parti socialiste et le M.R.P. Il y a bien les cadres de la C.G.T., mais, chaque fois qu’ils se mêlent à un mouvement, ou tentent d’en déclencher un, ils lui fixent tant d’objectifs étrangers à la condition ouvrière et manifestement inspirés de la politique du Parti communiste, qu’il n’est pas possible de ne pas penser que leur seul souci est de servir les intérêts de Moscou. Il faudrait donc être bien naïfs et avoir totalement perdu jusqu’au sens des mots pour parler de luttes intestines dans ces conditions : tous ces gens-là n’appartiennent plus à la classe ouvrière et ils n’ont aucune idée des luttes sociales. A la faveur des événements troubles de la libération, à grands coups d’épuration souvent sanguinaire, ils ont réussi à s’installer aux postes de commande du syndicalisme comme d’autres se sont parallèlement hissés aux postes de commande de la politique et de l’économie. Ils sont maintenant des permanents en pantoufles comme d’autres sont députés ou ministres pour la forme. Ils ont un « Job », ils en vivent et ils le défendent comme ils peuvent, c’est-à-dire par des moyens qui sont au niveau de leur mentalité de ronds-de-cuir.

La meilleure façon pour nos camarades de mener cette lutte contre ces imposteurs qui font, dans leur seul intérêt, prédominer sur les raisons d’être du syndicalisme toutes les influences qui lui sont étrangères et le rendent impuissant, me semble être, je l’ai déjà dit, de parler sans cesse de la refonte totale des structures par la réforme de la fiscalité et de la révolution par la grève générale. Le malaise social est si ample et si grave qu’on peut parler de crise sinon finale, du moins aigüe du capitalisme et que la politique gouvernementale met elle-même cet objectif et ce moyen à l’ordre du jour.

La politique gouvernementale

 Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire des gouvernements de la République, on ne trouve dans leur politique, et malgré leurs proclamations souvent violemment contradictoires, que des nuances souvent à peine sensibles. Aucun ne s’est jamais attaqué aux raisons fondamentales du malaise social : tous se sont bornés à des manipulations plus ou moins heureuses des rapports humains ou de classe dans le respect à peu près absolu de structures politiques, économiques et morales vieilles de près de deux cents ans. Un seul eût pu faire exception : celui de Juin 36, porté au pouvoir par un mouvement populaire dont l’idéologie était précisément à base de transformation complète des structures. Sous prétexte de parer au plus pressé, il a, au petit bonheur la chance, modifié quelques détails dans les rapports sociaux et, quand le moment fut venu de s’attaquer aux structures, son leader, buttant contre elles et comme désemparé, a, de bonne foi ou non, déclaré qu’il fallait d’abord faire une pause…

Depuis la libération, cette disposition au respect de l’ordre établi, a été la caractéristique commune de tous les gouvernements qui se sont succédés au pouvoir, qu’ils soient de gauche ou de droite, et il semble que ceux qui s’en sont le plus rendus coupables, soient justement ceux qui étaient le plus axés à gauche : rappellez-vous le « Retroussons nos manches », le « Produire d’abord, revendiquer après », etc. du communiste Ambroise Croizat, alors ministre du travail… En tout cas, jamais on n’a moins parlé de la nécessaire réforme des structures qu’en cette après-guerre. Qu’on soit en droit de trouver cela pour le moins paradoxal, de la part de gens qui voulaient nous conduire « de la Résistance à la Révolution » personne, je pense, n’y contredira.

Mais aussi puissants que soient les gouvernements, il y a deux choses contre lesquelles ils ne peuvent rien : l’évolution des événements et l’évolution parallèle des idées. Et voici que, maintenant, il faut bien parler de ces structures.

Autre paradoxe, c’est de l’autre côté de la barricade que vient l’initiative d’en parler. Dans les partis qui se réclament de la classe ouvrière, on a d’autres préoccupations et, dans les syndicats, on se tait sur ce point sous prétexte qu’il faut se garder de mêler les problèmes politiques et les problèmes sociaux.

Depuis juin donc, les grands ancêtres de 1789 hantent les nuits de tous les ministres en exercice et de tous les candidats à leur succession. Paul Reynaud et René Pleven s’en sont confessés quelque temps avant les grèves et, après, tous les journaux bien pensants leur ont fait écho. Au récent congrès du Parti radical, à Aix-les-Bains, M. Mendès-France, à qui on doit au moins reconnaître qu’il a de la suite dans les idées, n’a pas hésité à déclarer que nous étions en 1788.

Personnellement, — prescience ou prémonition ? — je m’étais mis au diapason sans le savoir, en consacrant, dans le N° de fin juin, un article aux analogies qu’on pouvait relever entre la situation actuelle et celle à la veille de la Révolution française.

Les raisonnements par analogie, surtout quand ils prennent l’Histoire pour objet, sont toujours assez aventureux. Mais plus on s’enfonce dans une situation dont il est de plus en plus difficile de dissimuler la gravité, plus je pense que nous sommes en train de vivre une période pré-révolutionnaire et que cette période pré-révolutionnaire a effectivement d’étranges ressemblances avec celle qui se sublima dans la Révolution de 1789.

Le problème à résoudre c’est, cela me paraît d’une évidence criante, celui de la distribution d’une production, existante certes, mais qu’un certain nombre de dispositions structurelles, empêchent irréductiblement d’arriver au consommateur. En 1789, les dispositions structurelles du régime se définissaient par les formes légales sinon toujours intactes de la propriété la féodalité), le système fiscal essentiellement indirect gabelles) quoique portant sur un nombre de produits infiniment moindre, les cloisonnements provinciaux de l’administration avec les frontières commerciales qui en étaient la conséquence et le pouvoir royal incontrôlé et incontrôlable qui assurait la durabilité du système par la hiérarchisation des classes sociales. Aujourd’hui, le pouvoir n’est plus royal mais parlementaire et théoriquement contrôlable — pratiquement… — mais le problème des cloisonnements, de provincial est devenu national, et il constitue à l’échelle internationale le même obstacle à la circulation de la production que jadis à l’échelle nationale. De féodale, la propriété est devenue individuelle et, quant au système fiscal, la bourgeoisie — et la petite bourgeoisie ! — ont reconquis pour leur compte tous les privilèges de l’ancienne noblesse et du clergé : les boutiquiers d’aujourd’hui, ce sont les fermiers généraux de 1789 et, toujours comme en 1789, les ressources de l’Etat sont couvertes dans la proportion des 4/5 par les impôts indirects, c’est-à-dire la gabelle ressuscitée et étendue à tout. Une seule différence : la nature de la propriété et de la production qui étaient essentiellement agricoles et qui sont aujourd’hui essentiellement industrielles. Je doute que cette différence ait une importance de principe.

Donc, par une loi qui porte les dates du 23 novembre et du 1er décembre 1790, l’Assemblée constituante issue, comme on sait, des États-Généraux, décida la création de deux impôts seulement : la contribution foncière sur le revenu net des terres[2] qui devait subvenir, à elle seule, aux 4/5 des dépenses publiques et la contribution mobilière personnelle qui devait fournir le complément. Du jour au lendemain, les classes possédantes qui vivaient, comme aujourd’hui, de la manipulation des impôts indirects furent ruinées et il n’est pas douteux que semblable mesure prise maintenant ruinerait de même tous les boutiquiers dont, pour la plupart, le seul moyen d’existence est la fraude fiscale.

Parallèlement fur décidée la réorganisation administrative de la France qui supprima les barrières douanières inter-provinciales et uniformisa le prix à l’échelle nationale et à des taux bien inférieurs à ceux qui étaient jusqu’alors pratiqués.

Est-il besoin de préciser à quel point les effets conjugués de ces deux mesures firent diminuer les prix intérieurs au stade du consommateur?

L’accession à la propriété individuelle et les mesures édictées pour la favoriser, vinrent par-dessus le marché et eurent un effet beaucoup plus psychologique dans la mesure où elles entraînèrent l’adhésion des masses) qu’économique et directement social.

La suppression des barrières douanières étant aujourd’hui susceptible des mêmes effets à l’échelle européenne, que jadis à l’échelle de la France seulement, les gouvernements de la République se sont, particulièrement depuis la Libération, engagés dans cette voie, pour se dispenser du reste et limiter les dégats. Malheureusement, si dans la plupart des pays intéressés, l’idée ne rencontre que peu d’obstacles d’ordre intérieur, il n’en est pas de même en France par la raison que les prix des industriels français étant de 40 à 60 % supérieurs à ceux des autres pays où le capitalisme a tout de même les dents moins longues, les 3/4 d’entre eux seraient ruinés du jour au lendemain. La tactique gouvernementale actuelle est donc d’obtenir un relèvement des prix de revient dans les autres pays, préalablement à l’unification : indépendamment des autres raisons de politique intérieure qui l’ont motivé, c’est dans cette manière de voir que s’inscrit le réarmement allemand. Envisagée selon ce processus, qui en appelle uniquement à l’âpreté au gain, l’affaire réussira sans doute, mais, alignant — à l’inverse des mesures de 1789 — les prix les plus bas sur les prix les plus hauts, si elle a des résultats sur le plan militaire et stratégique, il est exclu qu’elle aboutisse à une reprise économique par un accroissement du pouvoir d’achat et c’est pourquoi elle ne peut nous intéresser que par la méfiance qu’elle nous inspire.

A l’égard du système fiscal, l’attitude gouvernementale est tout autre : depuis le début du XIXe siècle, l’impôt est devenu un moyen d’augmenter le profit et même, pour certaines classes sociales, il est maintenant, sinon l’unique, du moins la plus importante source de profit. D’où la nécessité, pour tout gouvernement de n’y toucher qu’avec beaucoup de précaution et seulement dans la mesure où ils ne compromet pas les privilèges acquis. C’est dans ce sens qu’il faut interpréter les décrets-lois pris par le gouvernement Laniel, et la réforme de la fiscalité qu’il envisage. Tout récemment, à Chatelaillon, M. Edgar Faure a proclamé qu’il était indispensable et urgent de revenir à la fiscalité directe mais, en même temps, il envisage une diminution de l’impôt sur le revenu abattements à la base plus importants) et un appel au commerce et à l’industrie : saisisse qui pourra la cohérence de ce raisonnement. En réalité la politique de M. Edgar Faure pour le compte du gouvernement Laniel prend tout simplement la suite de ceux qui les ont l’un et l’autre précédés dans la carrière et semble bien tendre à réduire encore la part de l’impôt direct sur le revenu) pour augmenter, à la première occasion, les impôts indirects[3].

Pour échapper avec plus de chances de succès à la réforme de la fiscalité dans un sens rationnel on a inventé un mot, la productivité, dont le corollaire est la politique d’assainissement périodique de tous les marchés : produire plus pour faire baisser les prix de toutes les denrées par la concurrence dans l’abondance, ce qui dispenserait de toucher à la fiscalité indirecte, tel est le slogan du jour, et il faut reconnaître qu’il est astucieux. Le malheur est seulement que les exemples du vin, du sucre, des betteraves, du blé, des fruits, du poisson, du charbon, etc. s’insurgent contre la prétendue rigueur de ce raisonnement : quand il y a trop de vin, de sucre, de blé, de poisson, etc… on détruit les surplus et on appelle cette opération « l’assainissement des marchés ». Il n’y a pas de raison pour qu’on ne détruise pas un jour des locomotives, des maisons, des casseroles, des outils, etc. si un jour les marchés en étaient irrémédiablement encombrés. Ce matin même, j’ai lu dans les journaux que le rendement des cheminots avait augmenté de 61 % par rapport à 1938, que dans les charbonnages de France il avait augmenté de 28 % et de 225 % chez Péchiney : on n’a pas entendu dire que dans ces différentes branches, le pouvoir d’achat des salariés ait suivi la même progression. Mais, soyez-en sûr, quelqu’un a encaissé la différence… La productivité ? Il semble bien que son seul avantage soit de rendre nécessaire[4] la politique d’assainissement des marchés qui permet, comme dans le cas du mur de l’Atlantique, aux industriels de certains secteurs d’encaisser deux fois le même profit : une fois sur la production elle-même et une autre sous forme de subventions d’État, pour détruire ce qui est déclaré excédentaire. Un expédient au service du profit[5]. Voilà tout ce qu’est la productivité!

La politique gouvernementale telle qu’à nouveau vient de la redéfinir le gouvernement Laniel est donc sans issue. Qu’il le sache n’est pas douteux. Qu’il en éprouve quelque gène, il n’y parait pas : la rentrée parlementaire s’est effectuée dans le calme, comme s’il n’y avait pas eu les grèves d’août et on n’a discuté que pour la forme des raisons qui ont motivé la convocation anticipée — au fait : de six jours seulement! — du Parlement. D’où vient donc cette assurance qu’il affiche si ostensiblement dans de telles circonstances?

D’où elle vient, on ne le sait pas exactement. Probablement a-t-il une arrière pensée qu’on ne discerne encore pas bien. Toujours est-il qu’un bruit court dont plusieurs journaux et revues Carrefour, Libération, le Rayon Z alias André Frossard de l’Aurore, Les Documents de Roger Mennevée, etc…) se sont fait l’écho, — dans les termes suivant pour ce qui concerne Carrefour du 9 septembre :

« Sait-on que l’éventualité d’un gouvernement dirigé par une personnalité non parlementaire, civile ou militaire, investie ou non par l’Assemblée, a été envisagée sans hostilité par plusieurs ministres en exercice ? »

Vous avez bien lu : … « non parlementaire, civile ou militaire, investie ou non par l’Assemblée… »

En d’autres termes, plusieurs ministres en exercice envisageraient un coup d’État.

On ne sait pas dans quelle mesure cette information peut être prise au sérieux, mais il n’y a pas de fumée sans feu et l’agitation du Maréchal Juin, ces temps derniers, comme les réactions qu’elle a provoquées n’ont rien, ni qui soit de nature à infirmer cette thèse, ni de rassurant : il se pourrait que, pour sauver les privilèges qu’ils ont hérités dans leur formes même de la Noblesse et du Clergé, les descendants des bourgeois de 1789 aient envisagé un 18 brumaire ou un 2 décembre…

Si cette information était fondée, les leaders politiques et syndicaux qui se réclament de la classe ouvrière ne seraient que plus coupables de maintenir celle-ci en éta d’alerte — ou de faire semblant ! — autour de moyens d’action d’une inefficacité certaine et sur des objectifs qui trahissent une désarmante indigence idéologique.

Donner un sens à l’action ouvrière

 L’Histoire officielle s’est attachée à donner un sens et une portée exclusivement politique c’est-à-dire détachés des contingences objectives à la convocation des États-Généraux de 1789 et à la Déclaration de droits de l’homme. Aujourd’hui encore, il n’est pas facile de faire admettre que si le pouvoir royal se résolut à convoquer les États-Généraux dont il avait fait fi pendant plus de 400 ans, ce fut sous la pression d’un fait exclusivement économique : la situation financière. Il n’est pas non plus facile de mettre en valeur les points les plus importants des « Cahiers de doléances » rédigés préalablement à cette convocation, au cours d’une enquête, décidée elle aussi par le pouvoir royal, dans toutes les villes et campagnes du royaume, sur les besoins et les aspirations des populations.

Si on parcourt ces cahiers, on s’aperçoit que les libertés individuelles revendiquées y occupent une place importante, mais qu’une place plus importante encore est faite aux problèmes de la propriété, de la liberté des échanges et des impôts. Sur ce dernier point, ils étaient unanimes pour réclamer la suppression radicale des tailles, des gabelles, des péages, des douanes intérieures, des droits d’entrée dans les villes et, d’une manière générale, de tous les impôts indirects. La plupart d’entre eux déclaraient d’ailleurs que « tous les impôts existants n’ayant pas été consentis par la nation étaient illégaux » ce qui était une manière de traduire leurs aspirations démocratiques et de donner à leur formulation son caractère révolutionnaire.

A la partie constructive, on demandait à peu près partout la réduction du système fiscal à quelques taxes dont on précisait qu’elles devaient être directes et payées par tous, chacun « en fonction de ses facultés ». A Coutances, à Comminge et en Touraine, pour ne citer que ces exemples, on allait jusqu’à deux impôts : le personnel sur le revenu de la fortune acquise) et le réel sur le revenu en cours). Il n’est guère qu’à Nantes et à St Brieux qu’on ait souhaité voir les impôts calculés, non sur le revenu, mais sur la valeur vénale des propriétés. Le seul impôt direct admis était le droit d’enregistrement sur les transactions concernant les propriétés immobilières et encore n’était-il envisagé que comme la rémunération d’un service rendu[6].

Le caractère économique et social de ces « doléances » ne parait pas discutable et il ne parait pas davantage discutable qu’à ce stade et dans cette formulation, ce caractère économique et social soit tout aussi politique au sens littéral du mot, puisque sont mis en cause les principes fondamentaux de l’administration de la Nation.

Aujourd’hui, on est obligé de préciser ces choses et de discutailler autour du caractère des « doléances » sur lesquelles le pouvoir, pour démocratique qu’il se prétende, ne semble pas disposé à se renseigner : en 1789, l’élite intellectuelle de la Nation n’était pas encore byzantinisée et, dans son esprit, le politique, l’économique et le social, c’était tout un.

A vrai dire, c’est surtout depuis 1906 que ces distingos nous ont été imposés et parce qu’en 1906 il y a eu la Chartes d’Amiens qui a proclamé l’indépendance du syndicalisme. On oublie simplement une toute petite chose et c’est que l’indépendance proclamée à Amiens visait, en même temps que l’État, les mouvements politiques, philosophiques ou religieux, non leur contenu et que, par ce moyen, les syndicalistes de l’époque voulaient échapper à l’influence des éléments étrangers à la classe ouvrière qui s’y infiltraient par le canal de la politique et n’eussent pas manqué, tôt ou tard, de placer la C.G.T. dans la dépendance plus ou moins directe de l’État en lui assignant le rôle à peu près exclusif de soutien d’une action parlementaire quelconque. Il ne s’agissait donc que d’une indépendance purement organique et qui, en aucun cas, n’excluait pour la C.G.T., la possibilité de reprendre à son compte les mots d’ordre de mouvements dont l’idéologie était la même que la sienne. Cela est si vrai que la Charte d’Amiens réaffirmait la nécessité de la suppression du salariat comme but principal du syndicalisme bien que le Parti socialiste de l’époque prétendît poursuivre le même but. Laissant au Parti socialiste le soin de mener sa lutte dans ce sens par tels moyens que bon lui semblerait — au nombre desquels figurait en bonne place l’action parlementaire ! — la C.G.T. prétendait seulement mener la sienne par des moyens qu’elle définirait elle-même et plus particulièrement par l’action directe — c’est-à-dire à l’écart des subtilités parlementaires — contre le patronat. De fait, à l’occasion de tous les combats qu’elle mena dans la suite, pour l’amélioration immédiate des conditions de vie des travailleurs augmentation des salaires, etc…) jamais elle ne manqua de rappeler que les problèmes de la rétribution du travail ne seraient définitivement résolus que par la suppression du salariat.

Or, la suppression du salariat était tout à la fois un problème politique, économique et social : comme en 1789 la suppression des impôts indirects et, comme aujourd’hui, la distribution de la production à ceux qui la créent. Comment ne pas tenir compte que dans ce problème actuel de la distribution, celui de la fiscalité directe est de nouveau le plus lourd pour la masse des salariés ? Si, cependant, on demandait aux divers tronçons du syndicalisme, issus de cette C.G.T. qui voulait la suppression du salariat, de le mettre à l’ordre du jour de leurs préoccupations, ils invoqueraient la Charte d’Amiens pour répondre qu’il s’agit d’un problème exclusivement politique. C’est la raison pour laquelle la C.G.T., la C.G.T.-F.O. et la C.F.T.C. n’ont pas de doctrine fiscale, c’est-à-dire d’opinion sur la question cruciale du moment et qui conditionne les profondes réformes de structure, seules susceptibles de garantir aux salariés, une fois pour toutes, la part qui leur revient dans les richesses qu’ils créent. Que ce soit aussi la raison de leur impuissance ne fait pas de doute.

Proclamer que la réforme de la fiscalité dans le sens de la suppression de tous les impôts indirects est un mot d’ordre syndical et, à l’occasion de toutes les revendications sur le thème de la revalorisation du pouvoir d’achat, en faire le premier objectif à atteindre, est donc du devoir de tous les syndicalistes. Ce faisant, ils auront, en outre, l’appréciable avantage d’apporter une solution définitive au problème de l’action directe lequel ne se posera plus s’il est admis que patronat, Etat et gouvernement ne sont, comme l’autre qu’un seul dieu en trois personnes. Et ils inscriront à nouveau le mouvement ouvrier dans ce qu’avait d’objectif la tradition révolutionnaire de 1789.

Ce que les paysans d’autrefois ont réussi contre la propriété féodale de la terre et le pouvoir royal autocratique qui était sa garantie juridique, les ouvriers d’aujourd’hui peuvent le réussir contre la propriété industrielle dont la forme est tout aussi féodale et la garantie juridique à peine moins autocratique. Le problème qu’ils ont à résoudre n’est pas différent quoi qu’on dise : c’est le même qui s’est seulement mis à l’échelle de notre temps, c’est-à-dire qui est passé du plan de la civilisation agricole à celui de la civilisation industrielle. Et il leur est proposé, sinon dans les mêmes termes, du moins dans des termes identiques. Le parallélisme est à tel point rigoureux que — je l’ai déjà dit — s’ils entreprennent sérieusement un jour de le résoudre, ils auront à redouter de voir leur action détournée de son sens par les boutiquiers-petits-bourgeois-parvenus, comme le fut celle des paysans de 1789 par les bourgeois. Attention aux petits bourgeois des carrières dites libérales dont les attaches avec le négoce sont certaines et qui se sont infiltrés dans le mouvement ouvrier ! En 1906, leurs tentatives de déviation du mouvement ouvrier vers l’action parlementaire avaient rendu nécessaire la Charte d’Amiens en 1953, leur influence contrebalance celle des fonctionnaires dans le Parti socialiste et ils ont en mains le Parti communiste, ce qui explique pourquoi le premier est si timoré devant la nécessaire réforme des structures et pourquoi toute la politique du second tend à gonfler encore l’appareil de distribution de la production avec tous ses inconvénients.

C’est intentionnellement que je ne m’attarde pas aux moyens d’action que les syndicats devraient envisager s’ils en arrivaient à considérer que l’allègement de l’appareil de distribution et la suppression des impôts indirects sont une étape nécessaire sur la route qui conduit à la suppression du salariat et à la société communautaire : il va de soi que seule la grève générale est au niveau d’un tel objectif et que tout le reste n’est que littérature de diversion.

N.B. — Je remercie les lecteurs de « Défense de l’Homme » qui ont fourni le plus fort contingent des lecteurs de mon Discours de la Dernière chance où cette question de la réforme des structures par celle de la fiscalité et de l’appareil de distribution, est traité en détail. Grâce à leur fidélité, l’édition est aux deux tiers écoulée. Il me reste donc quelques centaines d’exemplaires et je rappelle qu’on peut encore se procurer l’ouvrage contre 600 francs à Mme Rassinier-Pons à Mâcon, C.C.P. Lyon 3046-71.


1. Voir le dernier n° de Défense de l’Homme, dans lequel j’ai dit pourquoi la date me paraissait mal choisie, les objectifs puérils et les moyens d’action désuets

2 . C’est de cette mesure que les économistes de l’école dite Georgiste (au nombre desquels A. Daudé-Bancel) tirent, aujourd’hui encore, argument pour réclamer le remplacement de tous les impôts par un impôt foncier unique. Je fais remarquer que l’impôt voté par la Constituante de 1790 était avant tout un impôt sur le revenu — donc direct — et qu’il n’était foncier que parce qu’à l’époque le revenu était essentiellement foncier. Aujourd’hui, le revenu est essentiellement industriel et c’est pourquoi les points de départs de l’école georgiste sont à leur tour dépassés.

3 . Les gouvernements justifient leur préférence pour les impôts indirects par des facilités de recouvrement que n’offre, paraît-il, pas l’impôt direct. En réalité, c’est parce qu’ils rendent plus, sont plus facilement détournés de leur destination et sont payés par les pauvres.

4 . D’autant plus nécessaire que, produire pour exporter est devenu un rêve : tous les Etats se suffisant à eux-mêmes ou à peu près et tous les pays sous-développés étant intégrés dans la politique économique d’un Etat, on ne voit pas bien à qui la France pourrait arriver à ” fourguer ” ce qu’elle appelle ses excédents.

5 . Cela est si vrai que les gouvernements qui ont le plus prôné la productivité, sont ceux qui, parallèlement, ont le plus freiné la production. Exemple : René Mayer qui ferma des mines de charbon et importa du charbon d’Amérique ; Pinay qui réduisit les investissements productifs, etc.

6 . Sur cette question, on lira avec profit une étude particulièrement documentée parue sous la signature de Max Toureau, dans Terre et Liberté, n° 5 de fin septembre

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PROBLÈMES PAYSANS

par Paul Rassinier

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Ce texte fut publié dans Défense de l’Homme, numéro 61, novembre 1953, p. 3-8

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L’Actualité politique et économique

En France, à part les ouvriers agricoles qui sont une toute petite minorité, les paysans ne sont pas des prolétaires et, s’il leur arrive parfois d’être en difficulté, jamais ils ne sont malheureux au sens où on l’entend des ouvriers des villes. C’est sans doute la raison pour laquelle les militants du socialisme ou du communisme au sens littéral, c’est-à-dire libertaire des mots, ne s’intéressent que très rarement et seulement en termes vagues ou allusifs, aux problèmes de la terre. Peut-être aussi ne sommes-nous pas très familiers de ces problèmes avec lesquels, vivant dans les villes, nous n’avons que des contacts espacés et sur lesquels les données que nous possédons sont forcément assez imprécises. Il n’en reste pas moins que 40 % de la population française vivent du travail de la terre et que si, dans ces 40 %, il y a de gros propriétaires terriens en tous points semblables aux grands propriétaires industriels, les autres, c’est-à-dire l’immense majorité, vivent de leur propre travail et n’exploitent personne ou très peu de monde. A ce titre, toutes transpositions étant faites, le problème de leur intégration dans l’économie générale se présente pour les révolutionnaires, à peu près dans les mêmes termes que celui de l’intégration de la classe ouvrière.

La France est le pays de la polyculture et c’est un avantage qu’elle tient de sa situation géographique. Mais elle est aussi, et par excellence, le pays de la petite propriété rurale et c’est un inconvénient qui lui vient des voies historiques de son évolution.

En 1789, la Révolution a donné la terre aux paysans qui la travaillaient et la possibilité de se la transmettre par voie successorale. C’était un calcul de la bourgeoisie qui ambitionnait de relayer les classes privilégiées, qui voulait parallèlement, consacrer un état de fait en ce qui la concernait et qui, pour se dépêtrer des paysans, leur abandonna cet os à ronger sur lequel ils se jetèrent avec beaucoup d’appétit. Aujourd’hui, nous mesurons la conséquence de ce calcul et doublement : ce faisant, la Révolution de 1789, communiqua aux paysans le goût qu’elle avait elle même de la propriété individuelle et favorisa un morcellement de la terre qui est de nos jours le plus grand obstacle à l’industrialisation  de l’agriculture en ce sens que les revenus du petit paysan propriétaire de son lopin de terre sont insuffisants pour lui permettre la modernisation de ses moyens de production. La leçon n’a pas profité. Depuis 1789 toutes les révolutions ont commencé par partager la terre entre les paysans : voyez la Russie de Lénine, la Chine de Mao-Tse-Toung et même la révolution espagnole dans laquelle l’influence anarchiste était cependant importante… La révolution espagnole a échoué, mais, en Russie, le sieur Groutchew vient de nous mettre au courant des premières conséquences du procédé sur le quantum de la production. Et le tour de Mao-Tse-Toung viendra sûrement. Disons seulement que si, en 1789, on était excusable de ne pas penser que la révolution passait par l’association des producteurs agricoles dans la coopérative et non par la propriété individuelle vouée au morcellement par la pratique de l’héritage, il n’en est plus de même depuis le milieu du XIXe siècle qui lança l’idée.

En France, les premières conséquences du morcellement apparurent en 1881, après cent années de pratique de l’héritage : fabriqués en majeure partie dans des propriétés de plus en plus minuscules, avec un outillage anachronique et par conséquent une main-d’oeuvre considérable, les produits agricoles français étaient tous plus chers que ceux de l’étranger.

M. Jules Méline, d’illustre mémoire, était alors ministre de l’agriculture : pour protéger les produits français sur le marché intérieur, il inventa de frapper tous les autres de droits de douane s’ils s’avisaient de se présenter à nos frontières. L’agriculture française put ainsi continuer à se morceler à l’infini et en toute tranquillité. A produire à des prix de plus en plus élevés aussi.

Dans quelques régions vinicoles comme la Champagne et le Midi de la France ou de monoculture comme le Nord, le Centre, la Beauce, subsistaient bien encore quelques grandes propriétés que la pratique de l’héritage n’avait point trop entamées : ou bien elles appartenaient aux descendants de nobles et étaient immenses au départ, ou bien leurs propriétaires avaient corrigé les effets de l’héritage par le malthusianisme des naissances, les mariages de raison, les investissements dans l’industrie, etc… Dans ces propriétés, quand elles n’étaient pas concédées à des fermiers odieusement exploités dans les formes du méteil, on employait des ouvriers agricoles souvent nombreux et très peu payés et on produisait à des prix de revient bien inférieurs à ceux de la petite propriété. Seuls les produits de ces entreprises purent continuer à soutenir la concurrence sur les marchés extérieurs. Pas longtemps cependant, car les grands propriétaires fonciers de Russie, de l’Europe centrale et méridionale disposaient d’une main-d’œuvre moins chère encore que leurs concurrents français et, d’autre part, aux États-Unis, une agriculture de type extensif à base de monoculture et de grande propriété s’industrialisait à un rythme inouï. A la veille de la guerre de 1914, l’agriculture française était déjà virtuellement exclue des marchés mondiaux.

Mais les mesures de protectionnisme douanier prises par M. Jules Méline restèrent : de 1881 à 1953, elles ne cessèrent de s’aggraver, orientant des entreprises agricoles de plus en plus petites vers la recherche d’un profit de plus en plus dense. Il s’ensuivit que les cultures de faible rendement furent abandonnées sans considération de leur utilité, et les terres peu productives ou d’un traitement difficile laissées en friche : de 1912 à 1953, les terrains abandonnés sont passée de 3,5 millions à 6 millions d’hectares, si on en croit les statistiques. Il s’ensuit aussi que 40 % de la population française produisent à peine un peu plus que ce qu’il faut pour subvenir aux besoins alimentaires d’une nation aux deux tiers sous-alimentée, tandis que 23 % de la population des États-Unis sont, parait-il, à la veille de satisfaire les besoins du monde entier à son niveau actuel.

Bien entendu, les méthodes américaines ont aussi leurs inconvénients : sur le plan social, l’exploitation industrielle de la main-d’oeuvre et, sur le plan technique, la ruine des sols conséquence de la recherche du profit par l’utilisation des engrais artificiels et la systématisation de la monoculture, compléments et corollaire de l’industrialisation dans le cadre du capitalisme.

La grande et la petite propriété étant également exclues par leurs inconvénients il faut donc trouver une troisième solution et nous sommes quelques uns qui continuons à penser que cette troisième solution se trouve dans la suppression de la propriété tout court et son remplacement par des associations libres de travailleurs exploitant le sol en coopération.

Nous savons très bien que nous ne sommes pas à la veille de faire triompher cette manière de voir. En France et, d’une manière générale, dans tous les pays de petite propriété, elle se heurte à une tradition qui se dit révolutionnaire, que des révolutions de type prolétarien ont réaffirmée, et qui, en réalité, nourrit dans l’esprit de chaque petit paysan l’espoir de devenir un grand propriétaire. Dans les pays de grande propriété où la production est industrialisée, elle se heurte au profit qui est une institution d’Etat. Dans les deux cas, des courants de masse en faveur de la coopération ne sont pas en vue et l’exemple de la Suède où elle a été expérimentée avec succès ne semble pas devoir faire tache d’huile avant longtemps.

On ne voit cependant pas comment il peut être possible de poursuivre hors de ses voies :

— dans les pays de petite propriété le rassemblement des terres seul susceptible de permettre l’industrialisation de la production agricole et l’ajustement des populations rurales à cette production, c’est-à-dire de réaliser les deux conditions primordiales du bon marché ;

— dans les pays de grande propriété où la production est déjà industrialisée, la suppression du profit qui, tout en étant la cause essentielle de la cherté, justifie l’existence de l’État par les appels réitérés que ses bénéficiaires ne cessent de lui adresser, — en matière d’exportation, notamment.

On ne voit pas comment et ce n’est pas la politique des gouvernements, lesquels sont, cela va de soi, résolument contre la coopération, qui peut nous indiquer la voie : au moins en ce qui concerne le gouvernement français, on l’a bien vu à l’occasion du récent mouvement de mécontentement qui a conduit les paysans à dresser des barricades sur toutes les routes.

Les raisons précises du mécontentement paysan

 Ce qui précède dit assez qu’elles n’ont rien de social, rien qui dépasse l’intérêt individuel, par conséquent, rien de noble : les paysans veulent seulement vendre plus cher tous leurs produits. A leur décharge : en sus des structures économiques dans lesquelles ils sont emprisonnés et dont ils ne réalisent même pas la nocivité, ils envoient au Parlement plus de députés et de sénateurs que toutes les autres catégories sociales réunies (cependant plus nombreuses !) et tous les partis se disputent leurs voix sur le plan de la surenchère. Les paysans savent donc qu’ils ont un niveau de vie à défendre et il se trouve présentement que, dans leur esprit, ce niveau de vie est celui des années de l’occupation allemande.

Or — et il faut avoir le courage de le dire — si, à la veille de la guerre, le niveau de vie de la population paysanne était voisin de la gêne, à la faveur de l’occupation, il s’est élevé à un niveau bien au-dessus de ce qu’il est décent d’imaginer et il s’y est maintenu pendant les années de contingentement qui ont suivi.

Durant toutes ces années, dans une Europe coupée du reste du monde par la guerre d’abord, par la destruction des moyens de transports ferroviaires ou maritimes ensuite, les produits de la terre partaient au prix fort, les prix de revient, la structure de la propriété et l’archaïsme des formes de la production comptaient peu. A l’abri du besoin, les paysans ne jetaient leurs produits sur les marchés qu’à un rythme assez étudié pour ne pas compromettre les prix, pratiquaient les stockages et, malgré les réquisitions, maintenaient le cheptel à un niveau supérieur à celui de 1938, à la barbe des pouvoirs publics. A quoi ils ont employé le pactole qui s’était soudain mis à couler vers eux, on ne le sait pas bien. Dans la plupart des cas, ils ont amélioré l’habitat — qui en avait rudement besoin, soit dit en passant -acheté de la terre et introduit quelques machines.

Mais les plus belles choses ont le pire destin : un jour, les relations commerciales entre les continents se sont trouvées rétablies et, du même coup, nos produits agricoles en concurrence jusque sur notre propre marché intérieur avec ceux de l’Amérique.

On a de nouveau eu recours au procédé breveté de M. Jules Méline, mais le fleuve Pactole était tari.

La récession économique — décidément, ces tristes temps auront inventé tous les euphémismes ! — aidant, les difficultés de trésorerie qui se sont mises à affecter toutes les trésoreries, ont affecté aussi celles des paysans qui ont dû mettre sur les marchés la viande qu’ils avaient accumulée dans leurs étables, juste au moment où, dans les villes, par suite du chômage grandissant, le pouvoir d’achat des salaires était ramené à un niveau qui obligeait les clients éventuels à en acheter de moins en moins.

L’État ayant pour une fois négligé d’intervenir par des achats massifs, les prix baissèrent à la production. Qu’ils n’aient pas baissé, ou seulement dans des proportions plus faibles à la consommation est certain.

Mais c’est une autre histoire.

Et c’est ici qu’intervient la politique du gouvernement.

La politique du gouvernement

 On n’a pas encore réussi à rendre sensible à l’opinion que la politique de la baisse du gouvernement était illusoire : la raison en est la statistique.

Depuis que cette politique a été inaugurée par M. Pinay, l’indice des 213 articles est passé de 146,3 à 141,2 : baisse d’environ 4 %, dit le gouvernement. Et personne ne lui rétorque, ni que les fameux 213 articles sont une base de discussion sophistiquée, ni que, durant le même temps, la moyenne hebdomadaire des heures de travail dans l’industrie est passée, elle, de 52 à 43, ce qui correspond à une baisse du pouvoir d’achat de l’ordre de 17 % et établit la rupture du rapport entre les salaires et les prix.

Là est tout le problème.

Mais, dans l’histoire de la baisse du prix de la viande à la production, le gouvernement s’est comporté comme s’il ne se présentait pas dans ces termes : cédant aux paysans, il a procédé à des achats massifs de bétail sur pied à des prix bien supérieurs à ceux qui résultaient du jeu, pour une fois normal, de l’offre et de la demande. Du même coup, la viande n’ayant, grâce à lui, pas baissé à la production, il se dispensait de la rendre obligatoire à la consommation et de mécontenter tous les intermédiaires du gros chevillard au détaillant. Conséquence : la masse de viande qui ne trouve pas preneur sur le marché intérieur en raison de l’insuffisance du pouvoir d’achat, achetée à la ferme au prix fort par le gouvernement comme l’alcool, sera jetée sur le marché extérieur au prix mondial, c’est-à-dire faible. Et les exportateurs encaisseront, sous forme de subvention la différence que le consommateur paiera sous la forme d’impôts.

Il est clair que l’opération du gouvernement ne visait qu’à sauver les paysans sans modifier la structure de la propriété et les intermédiaires sans abaisser le taux des marges bénéficiaires. Ainsi conçue, elle a un double mérite : permettre la conjonction des deux catégories sur le terrain électoral et isoler la classe ouvrière qui en fait seule les frais. C’est une politique de compromis et non une politique de baisse par principe. Malgré cela, dans le même temps qu’il empêche la baisse du prix de la viande à la production, c’est-à-dire à tous les stades, le gouvernement peut continuer à mettre l’accent sur sa politique de baisse et réussir à la faire prendre au sérieux.

Le même phénomène s’était déjà produit l’an dernier, à propos du lait.

Quand les paysans mettent moins de viande sur le marché, forcément, ils disposent de plus de lait, puisque c’est la viande à l’étable qui produit le lait. Or, pendant les années d’occupation et de contingentement, l’augmentation du cheptel a fait que notre production de lait est passée de 140 millions d’hl. à 170 millions. Pour pallier les effets de cette catastrophe, le gouvernement a subventionné des entreprises dites : « Bon lait, France lait, etc. », destinées à absorber les trop pleins pour maintenir les prix à la production. Ces entreprises ont transformé le lait en poudre ou l’ont mis en boîte et pendant quelques années, elles ont joué un rôle régulateur, sinon des prix, du moins du marché intérieur du lait et de ses succédanés. Mais, de même que notre lait, notre beurre et nos fromages étaient trop chers pour soutenir la concurrence sur les marchés mondiaux, les produits qu’elles fabriquaient l’étaient aussi et ne pouvaient ambitionner que notre marché intérieur. Et voilà qu’un jour, ce marché intérieur s’est, à son tour, trouvé saturé.

C’était aux environs de mars-avril 1952, Pinay régnant. Pendant un certain temps, ayant trop de lait, nous avons encore importé du beurre de l’étranger pour permettre à notre lait d’alimenter ces entreprises dans lesquelles s’entassaient des produits transformés dont elles ne savaient que faire. Puis, il a fallu s’arrêter : le budget national tout entier y aurait passé !

Contrairement à tout ce qu’on était en droit d’espérer, le gouvernement décida d’augmenter le prix du lait à la production, mais, comme il ne pouvait pas l’augmenter à la consommation, pour que les marges bénéficiaires des intermédiaires du lait ne baissent point, on décida de leur donner l’autorisation, soit d’écrémer le lait, soit de l’additionner d’eau, ce qui revient au même. Fort heureusement, le gouvernement n’a pas encore décidé, comme pour l’alcool et la viande, d’acheter le lait au prix fort dans les fermes pour le jeter sur le marché mondial au prix faible.

Mais, ayant trop de lait, nous importons des beurres et des fromages, nous payons des impôts pour subventionner des « Bon lait » ou des « France-lait », nous buvons du lait écrémé ou additionné d’eau et les paysans, qui ne sont pas contents du prix fixé par le gouvernement, ont jeté sur le marché la viande qui produisait le lait, ce qui a été la cause de la récente crise.

Je citerais bien encore volontiers l’exemple du vin.

Et celui de la betterave, où par le même procédé, le gouvernement a engorgé le marché de l’alcool pour empêcher le prix du sucre et du vin de baisser et ne s’est soucié, comme dans le cas de la viande et du lait, que de réaliser la conjonction des petits producteurs agricoles et des intermédiaires sur le terrain électoral.

Mais à quoi bon ?

Le bout de l’oreille

 Dans l’Express (Directeur E. Servan-Schreiber) du 24 octobre dernier, j’ai trouvé l’appréciation suivante de notre situation économique :

 « Les évaluations des spécialistes sont qu’il serait possible, avec le potentiel actuel, d’obtenir une augmentation de 25 % de la production industrielle. Il est vrai que, dans cette hypothèse, le revenu créé amènerait une demande de denrées alimentaires qui dépasserait les possibilités de développement de la production agricole et que, même dans le secteur de la production industrielle, l’augmentation globale de 25 % ne pourrait pas être réalisée sans qu’apparaissent sur certains points des pénuries génératrices de hausse des prix, et par conséquent d’inflation. C’est donc à un niveau plus modeste qu’il faudrait limiter le développement de la production, mais il est certain qu’une augmentation de 7 % de la production industrielle, par rapport au niveau actuel, serait sans danger et donc souhaitable. »

Une augmentation de la production industrielle de l’ordre de 25 % étant possible, le gouvernement s’y refuse et les « spécialistes » ne lui conseillent que 7 %.

Et, malgré cela, tout le monde ou à peu près, continue le plus sérieusement du monde à parler de productivité.

Et les yeux des militants de la classe ouvrière ne se décillent pas !

Ce qui, dans cette appréciation, est grave et se rattache directement au sujet de cet article, c’est la raison invoquée à l’appui de cette thèse malthusianiste : l’accroissement de la demande sur le marché des denrées alimentaires qui ne manquerait pas de résulter de l’accroissement du pouvoir d’achat, lui-même résultant de cet accroissement de production si facile à réaliser

Comme on ne veut pas changer les formes de cette structure et comme on se refuse à l’orienter vers la coopération qui les changerait à la longue, la situation est sans issue.

Elle est d’autant plus sans issue que sur le plan spécifiquement industriel, si le capitalisme et son gouvernement recherchent l’augmentation de la productivité, c’est-à-dire du rendement qui accroît le profit seulement, ils ne tiennent sûrement pas à l’augmentation d’une production à laquelle ils ne voient plus de débouchés, ni sur le marché intérieur, ni sur le marché extérieur.

Nous continuerons donc à vivre à un niveau très bas dans cet état de malthusianisme généralisé qui annihile les effets de tous les progrès techniques et compromet la modernisation de tous les secteurs de la production.

Mais notre gouvernement, lui, pourra continuer à se poser en défenseur des petits en tous genres qui produisent à des prix si élevés (garantis par l’État !) que, n’osant se présenter sur le marché mondial, ils sont au surplus inaccessibles à un pouvoir d’achat que leur élévation ne cesse d’amenuiser sur le marché intérieur.

Nous avons une chance extraordinaire que les chemins de fer et l’adduction d’eau dans les villes aient été inventés avant le dirigisme d’État : l’honorable corporation des cochers de diligence et celle des porteurs d’eau (non moins honorable, d’ailleurs) ne manqueraient pas de représenter au gouvernement qu’un grave préjudice leur est causé. Et le gouvernement prendrait la défense du petit cocher de diligence et du petit porteur d’eau comme il prend celle du petit propriétaire paysan, du petit détaillant, du petit boucher, du petit chevillard, etc…

Quant à poser des voies dans la nature et des robinets sur les éviers, ce serait midi.

Au fond, c’est peut-être parce que personne n’a pris, en son temps, la défense du petit porteur d’eau et de la pe-ti-te di-li-gen-ce que le progrès, de ce côté-là, n’a pas été ralenti.

Et aussi, sans doute, parce que nos madrés ministres savent que c’est le meilleur moyen de défendre le gros propriétaire foncier et le gros industriel qui, lui, peut se moderniser et se trouve quand il veut, en situation de « manger » les petits.

Ce que nos ministres semblent ignorer c’est que, par ce procédé, ils mettent l’agriculture de ce pays, grande et petite, en situation d’être « mangée » par l’agriculture étrangère. Et l’industrie, grande et petite, de l’être également par ses consœurs d’outre-frontières ou d’outre-mers.

Sans préjudice d’autres catastrophes, comme la guerre, qui peuvent surgir à tout moment dans cette atmosphère de « récession » économique grosse de toutes les exacerbations.

Mais, ils gardent le pouvoir, nos gouvernants.

Et c’est là l’essentiel — même s’ils doivent, un jour, régner sur des ruines !

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JOURNAL DE LA COUR ET DE LA VILLE

par Paul Rassinier

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D.D.H. n° 62, décembre 1953, p. 7 à 11

Personne n’ignore que, pour ses déplacements, le Président de la République utilise un train spécial. Et personne, non plus, que le train présidentiel est somptueusement aménagé. Il comprend trois ou quatre voitures habituellement garées et soigneusement entretenues, à la gare d’Orsay. En déplacement, le Président ne doit pas manquer du confort dû à son rang, cela va de soi.

Sur un signe du Président, soit qu’il ait décidé d’aller rendre hommage au bon roi Henri à Pau, inaugurer un barrage à Donzère-Mondragon ou une foire commerciale à Trifouilly-les-Oies, le train présidentiel prend le rail.

L’opération nécessite toute une armée de larbins et de policiers : sur le parcours, toutes les préfectures sont alertées : de jour et de nuit, les voies sont inspectées, vérifiées, surveillées. Chaque kilomètre de rail est pourvu d’une imposante garde où se mélangent les employés de la S.N.C.F., les gendarmes et les policiers. Et, jusqu’au passage du train, tout le monde est sur les dents. Du moins, quand il passe, est-on sûr que le Président est dedans, qu’il y dort, qu’il y joue à la belote ou qu’il s’y entretient, avec sa suite, des affaires de l’État. Le train présidentiel, objet de tant de soins, n’est pas un simple chapeau de Gessler.

Il n’en est pas de même de l’avion de M. le Haut-Commissaire en Indochine.

M. le Haut-Commissaire en Indochine est aussi un grand personnage de la République. Toutefois, il n’a pas été possible de le doter d’un train spécial pour ses déplacements dans cette partie de l’Empire qui est confiée à sa garde vigilante : si les wagons existent, les rails sont coupés un peu partout. Et à quoi bon un train qui ne pourrait jamais circuler ?

On a donc doté M. le Haut-Commissaire en Indochine d’un avion, ce qui lui permet d’aller d’une ville à l’autre en surmontant — pardon : en survolant — aisément toutes les difficultés.

Vous pensez bien que cet avion, quand il prend le vol, c’est aussi toute une affaire et on imagine difficilement qu’il ne soit pas accompagné, au moins d’une escadrille de protection.

Seulement, quand il prend le vol, M. le Haut-Commissaire n’est pas toujours dedans.

Du moins en était-il ainsi, au temps de M. Bollaert, et M. Bollaert lui-même, mis en cause dans l’affaire des piastres, n’hésite pas à le proclamer bien haut pour sa défense.

L’avion de M. le Haut-Commissaire Bollaert n’était cependant pas tout à fait un chapeau de Gessler : une fois, par exemple, il partit de Hong-Kong et on sut dans la suite — tout à fait par hasard, entre nous — qu’un peu de M. le Haut-Commissaire était à bord en la personne de sa fille. Vous pensez si elle s’ennuyait à Saïgon, la pauvre mignonne, et M. Bollaert lui avait dit :

— Tu n’as jamais vu Hong-Kong, chérie, si tu veux profiter de l’occasion…

Elle en profita et tout se passa très bien à l’aller.

Au retour, ce fut différent : Mlle Bollaert était toujours dans l’avion, mais, en plus, il y avait une valise contenant 1.350.000 piastres et une veste de capitaine avec quelques autres dizaines de milliers de piastres cousues dans les épaulettes. De capitaine, il n’y avait pas l’ombre et, d’autre passagers, pas davantage.

On n’a jamais su à quel capitaine appartenait cette veste et on ne le saura jamais : personne n’a osé poser la question et personne ne la posera. Si elle n’était pas de capitaine, et qu’elle m’appartienne, la police m’aurait identifié depuis longtemps.

Quant aux 1.350.000 piastres, un douanier un peu trop curieux voulut savoir à qui elles appartenaient. Pour répondre, il n’y avait, dans l’avion, que Mlle Bollaert et la veste du capitaine : tous deux se turent. Là-dessus, des mauvaises langues ont voulu insinuer que, peut-être, elles appartenaient à Mlle Bollaert.

Ah ! mes amis !

On ne sut la vérité que beaucoup plus tard, et c’est encore M. Bollaert qui la vint dire à la barre du Tribunal :

« Quinze millions de piastres du Viet-Minh avaient été prises par nos troupes, et on avait décidé de lui en restituer 5.000.000 contre 1.350.000 piastres du Viet-Nam, — précisément celles sur lesquelles la douane était tombée. »

Ni le Président du Tribunal, ni ses juges assesseurs, ni le substitut du Procureur de la République, ni même l’avocat du défendeur, ne demandèrent  à M. Bollaert ce que « on » avait fait des 10 autres millions de piastres, et, s’ils avaient, eux aussi, été rendus au Viet-Minh, à quel taux, par qui et par quelle voie.

Il est vrai que cette question eût été sans intérêt, voire déplacée, la bonne foi de M. Bollaert, de sa fille, de l’avion et de la veste du capitaine ayant été reconnue et proclamée par la commission parlementaire d’enquête sur le trafic des piastres.

Et, il y a peu de chances qu’on la pose à M. Diethelm, autre grand personnage de la République dont le nom a été prononcé par les mauvaises langues à l’occasion de ce trafic de piastres : M. Diethelm a déjà fait savoir qu’il avait bien effectué plusieurs transferts, mais qu’il en avait reçu l’autorisation de M. Bollaert, ce qui le place, lui aussi, au dessus de tout soupçon.

Quelques indiscrets ayant eu le mauvais goût de s’enquérir directement auprès des fonctionnaires de la douane et de l’office des changes en poste à Saïgon, ceux-ci répondirent que, couverts par le secret professionnel, ils n’étaient tenus de répondre que sur plainte régulière de M. le Ministre des Finances.

Or, le Ministre des Finances n’en est pas à quelques millions de piastres près, il a déjà décidé de passer tout cela par pertes et profits et de ne pas porter plainte.

Si bien que M. Diethelm, M. Bollaert, sa fille, l’avion, la veste du capitaine et quelques autres ayant aisément prouvé une innocence qui allait déjà de soi, personne ne connaîtra jamais le nom des voleurs.

∞∞∞∞

Quelques semaines avant la signature de l’armistice en Corée, un grand journal de New York avait annoncé qu’ « une grande inquiétude s’était soudain emparée des milieux industriels américains », rien qu’à l’annonce de la nouvelle.

Le vocabulaire des hommes est très limité : si vous étiez à l’écoute, le dimanche matin 29 novembre, vous avez pu entendre qu’à l’annonce des propositions de discussion en vue d’un armistice, prêtées à Ho Chi Minh par un journal suédois — et, depuis, confirmées par la presse du Viet-Minh – « une grande inquiétude s’était emparée des milieux français de Saïgon. »

Et, si vous avez lu l’Aurore du lendemain 30 novembre, vous aurez vu à quel point cette inquiétude y est traduite :

— Traiter avec Ho Chi Minh ? Nous ne sommes pas pressés, y dit M. Robert Bony.

Avec la belle assurance et la tranquillité d’esprit des gens, une fois pour toute débarrassés du souci de se faire personnellement tuer.

∞∞∞∞

 Nous avons souligné en son temps que, lors de sa déclaration en vue d’obtenir l’investiture de l’Assemblée, M. Mendès-France avait dit des choses fort pertinentes sur l’Indochine.

Nous nous croyions en droit d’attendre qu’il les répétât le 27 octobre dernier, dans le débat sur la guerre d’Indochine.

Pas du tout : ce jour-là, M. Mendès-France était à Londres et, afin que personne ne put utiliser son bulletin de vote contre le gouvernement, il s’était fait mettre en position d’absence par congé.

M. Mendès-France ne veut pas compromettre ses chances des succéder à M. Laniel en janvier prochain, par des prises de position intempestives à l’Assemblée.

Mais il continue à dire de temps à autres des choses fort pertinentes.

Ceci, par exemple :

« Notre pays n’échappera pas à la décadence, il ne sortira du marasme, il ne rétablira sa puissance, il ne sauvegardera son indépendance qu’à la condition que toutes sortes de privilèges légaux ou clandestins exercés au dépens de l’intérêt général disparaissent, comme prirent fin, sous l’ancien régime, d’autres privilèges, nobiliaires ou corporatifs. »

Et puis ceci, qui est une invitation non déguisée à une nouvelle nuit du 4 août, adressée aux privilégiés sus-nommés :

 « Il y a des heures cruciales dans l’histoire des peuples où certaines renonciations, certains sacrifices, ne sont pas seulement des primes d’assurance contre le pire, mais, j’ose le dire, des sortes de placements, car la plus heureuse et la plus sage des spéculations pour l’individu, c’est assurément de miser sur les progrès et la prospérité de la communauté tout entière. »

Et puis encore ceci, qui est une manière de prendre acte que les partis de gauche ont généralement fait une politique de droite, quand les circonstances les portaient au pouvoir :

 « … C’est une vérité trop ignorée en France, ceux qui veulent améliorer le régime économique et social du pays ne peuvent y réussir que s’ils s’imposent une politique financière droite et impeccable. Pour parler plus nettement, les partis de progrès n’ont chance de réaliser leur idéal que s’ils s’obligent à plus de rigueur financière que les partis conservateurs. Les erreurs leurs sont moins permises qu’à ces derniers, car elles compromettent durablement leurs efforts et sacrifient le sort de ceux-là mêmes que la gauche prétend défendre. »

Mais, c’était au Père Lachaise, sur la tombe de Caillaux, le 21 novembre.

Depuis sa fameuse déclaration d’investiture, à l’Assemblée, M. Mendès-France se montre beaucoup plus prudent et ces thèmes explosifs qu’il pourrait sortir à propos de n’importe quel article du budget actuellement en discussion, il les garde soigneusement dans ses archives.

Se croyant près du but, M. Mendès-France a, paraît-il, décidé de se comporter en homme politique et non en tribun.

Requiescat in pace.

∞∞∞∞

 Le 13 septembre 1944, le conseil de guerre départemental de l’Aveyron a condamné à mort un pauvre type suspecté de collaboration.

Bien entendu, si pauvre qu’il soit, le malheureux se pourvut immédiatement en cassation.

Mais le Commissaire du gouvernement, qui n’aimait pas beaucoup ces manières, demanda qu’il fût néanmoins exécuté, ce qu’on fit le 15 septembre.

A l’époque, on ne badinait pas, dans l’Aveyron.

Et voilà-t-il pas que, le 26 octobre 1945, soit un peu plus d’un an après, la Chancellerie se mêla de déclarer que le conseil de guerre départemental de l’Aveyron étant une juridiction irrégulière, ses décisions devaient être tenues pour nulles ?

Mais l’homme était mort.

On nous dit que le Commissaire du Gouvernement auteur de cet exploit est un Professeur d’une de nos meilleures Facultés de Droit.

Et qu’il a la conscience tranquille.

Bien sûr, voyons !

∞∞∞∞

 La France a trop de blé. Si le gouvernement laisse ce blé sur le marché, son prix baissera, paysans et boulangers seront mécontents.

Le gouvernement a donc décidé récemment d’en exporter 6 millions de quintaux.

Et voici comment l’opération se présente :

Par décret du 31 juillet 1953, le prix du blé français a été confirmé à 3.650 fr. le quintal. Or, sur le marché mondial, il ne vaut que 2.145 fr. Les Américains, pris soudain de la folie du Dumping, offrent même le leur à 2.000 fr., rendu dans n’importe quel port.

L’office national professionnel des céréales a donc acheté 6 millions de quintaux de blé à 3.650 fr. pour le revendre 2.145 fr. — au maximum ! — à l’étranger.

Comme cela, au moins, le prix du pain ne baissera pas en France.

Mais il paraît que cette opération fait quand même partie du plan de baisse généralisée et systématisée, du gouvernement.

∞∞∞∞

 Cette opération sur le blé ayant remarquablement réussi, le gouvernement l’a aussitôt renouvelée sur le vin : il faut être équitable dans la vie et on ne peut pas refuser aux vignerons ce qu’on accorde aux producteurs de blé…

Le gouvernement vient donc d’acheter, à 400 fr. le degré hecto, 250.000 hectolitres de vin dont 200.000 destinés à l’Allemagne occidentale et 50.000 à la Hongrie, et qu’il revend sur la base de 300 fr. le degré hecto. Perte sèche importante.

Mais le prix du vin ne baissera pas plus que celui du pain.

Naturellement, le gouvernement est en train de mettre en place le dispositif qui lui permettra de réaliser la même opération sur la viande.

∞∞∞∞

 Toujours la productivité… Si on raisonne sur la S.N.C.F., on s’aperçoit qu’en 1929, elle employait 502.400 agents et, en 1952, 415.800. Or, le trafic a été du même ordre de grandeur pour ces deux années. On en déduit, qu’évaluée en unités kilométriques par heure de travail, la productivité a été, en 1952, bien supérieure à ce qu’elle était en 1929.

Appliqué aux charbonnages de France, le raisonnement donne ceci :

En 1927, 227.000 ouvriers du fond sortent 52,9 millions de tonnes de charbon ; en 1950, 178.000 mineurs du fond en extraient la même quantité ; en 1951, 167.000 ouvriers du fond sortent 55 millions de tonnes ; en 1952, 169.220 mineurs arrivent à tirer du fond 55.355.000 tonnes de charbon, c’est-à-dire un chiffre supérieur à celui de la meilleure année d’avant-guerre (55.100.000 tonnes) où l’on employait 208.778 mineurs de fond, travaillant 330 jours ouvrables contre seulement 285 jours en 1952.

Et à Péchiney (aluminium et produits chimiques) que, pour un même personnel, la production de 1 en 1938 est passée à 1,4 en 1950, à 1,9 en 1951 et 2,25 en 1952.

Inutile de vous dire que les actions Péchiney ont une cote confortable en bourse.

Ni que les salaires de l’entreprise sont comme ceux de toutes les entreprises, inférieurs en pouvoir d’achat d’environ 30 % à ce qu’ils étaient en 1938.

La productivité, c’est ça.

Et si vous arrivez à en convaincre beaucoup de responsables syndicaux qui se disent syndicalistes, écrivez-le moi, s’il vous plaît.

∞∞∞∞

 Deux tribuns populaires étaient unis par une amitié auprès de laquelle celle de Castor et Pollux n’était rien. La solidité de cette amitié s’expliquait par un idéal qui leur était commun et qu’ils s’efforçaient de concert, de faire prendre en considération par les foules du 7e secteur (3e, 4e et 10e arrondissements) de Paris.

Vous avez déjà deviné qu’il s’agit de MM. Georges Hirsch et Priou Valjean, tous deux militants du Parti socialiste S.F.I.O.

Vinrent les dernières élections municipales : au nom de l’amitié et de l’idéal, MM. Georges Hirsch et Priou Valjean se trouvèrent sur la même liste.

Catastrophe : un seul des deux pouvait être élu.

Et M. Georges Hirsch en tira la conclusion suivante : il fallait écrire à tous les électeurs pour leur demander d’affecter son nom d’un signe préférentiel.

Au nom de l’amitié et de l’idéal, toujours.

Les électeurs suivirent ce conseil et il fut élu.

Mais, au nom de l’amitié et de l’idéal, M. Priou Valjean ne l’accepta pas ainsi : il contesta illico l’élection de M. Georges Hirsch.

L’incident est maintenant réglé : on a trouvé un « job » à M. Georges Hirsch — dont toute la vie se passa de « planque en planque » entre les théâtres nationaux, le journalisme plus ou moins officiel, et le conseil municipal de Paris — il a démissionné et M. Priou Valjean prendra sa place au conseil municipal comme suivant de liste.

Mais, pendant des mois, les démêlés que les deux amis avaient entre eux, revêtirent à leurs yeux beaucoup plus d’importance que ceux qu’ils avaient de concert avec le régime capitaliste.

Vous pouvez me croire.

Et, vive la sociale, quand même !

∞∞∞∞

 Et pour finir, voici la toute dernière de M. Max Brusset, député indépendant de la Charente-Maritime, et maire de Royan.

Dans son journal, « Le Sud-Ouest » du 26 octobre, M. Max Brusset, après avoir protesté contre les grèves qui ont tant fait souffrir les étrangers à dollars en visite chez nous, s’en prend aux congés payés et à leurs bénéficiaires qui en profitent pour se baguenauder un peu partout à la mer ou à la montagne, comme si tout leur était permis. Or, il y a un endroit où les bénéficiaires des congés payés devraient par pudeur éviter de se rendre : les villégiatures de luxe où se donnent rendez-vous, pour l’été ou pour l’hiver, la clientèle étrangère bien « rembourrée ».

On n’avait pas prévu ça, évidemment.

Mais écoutez plutôt M. Max Brusset :

 « Sans doute serait-il excessif de créer des « zones de tourisme populaire » en essayant d’interdire les stations « de luxe » aux titulaires des billets de congés payés comme certains trains où ils n’ont pas accès. Du moins, ne serait-il pas souhaitable qu’ils soient canalisés vers des endroits où, tout en pouvant profiter des beautés de la nature, des ardeurs du soleil et des bienfaits de l’air marin ou du climat salubre de la montagne, leur présence ne constituerait pas un prétexte pour la clientèle aisée à se retirer pour leur laisser la place et à s’enfuir à l’étranger. »

Autre inconvénient et il a son importance : les foules prolétariennes qui se déplacent « au hasard des goûts individuels » et se dirigent vers des lieux « qui étaient fréquentés naguère par la société » (M. Brusset dixit) se trouvent brusquement au contact du luxe ce qui renforce « leur haine du bourgeois », et fait prendre un sens concret à leur besoin de « lutte contre le capitalisme ».

La parole est maintenant au gouvernement.

On espère que, d’ici peu, le Ministre de l’Éducation nationale publiera une nouvelle carte de la France.

Avec, indiqués en rouge, les lieux de villégiature où pourront se rendre les touristes pauvres et, en bleu, ceux qui, réservés aux touristes riches, leur sont rigoureusement interdits.

Sous peine de procès-verbal.

N.-B. — Un correspondant qui se dit « heureux d’avoir enfin trouvé une étude des problèmes paysans dans une revue prolétarienne » me fait remarquer que, dans mon dernier article, j’aurais dû donner quelques chiffres et non me borner seulement à indiquer qu’en gros, les agriculteurs représentent 40 % de la population. Voici donc, pour ceux que cela peut intéresser, ce qui ressort, sur ce sujet, des publications de l’office national de la statistique pour l’année 1946 :

Population active de la France : 20 millions de personnes.

Agriculteurs (sur ce chiffre), 7.400.000 personnes.

Sur l’étendue des exploitations agricoles :

57 % du total ont moins de 10 hectares.

80 % ont moins de 20 hectares.

96 % ont moins de 50 hectares.

On n’a pas de données très exactes sur le niveau actuel de vie des paysans. La C.G.A. prétend que le revenu social de la paysannerie se montait, en 1951, à 113.000 fr. par tête et par an.

Depuis que cet article a été écrit, un paysan authentique nous a envoyé une lettre qu’on lira ici en janvier avec ma réponse. Les chiffres qu’il donne corroborent ceux-ci mais sont plus précis et montrent mieux encore la nocivité de la structure de la propriété paysanne.

 

 

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LE VENT DE LA PANIQUE 

Paul Rassinier

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Défense de l’homme, n° 63, janvier 1954:

– LE VENT DE LA PANIQUE

– p. 30 et 31.– L’ACTIVITE DIPLOMATIQUE: TOURNANT?,

– p. 44 à 45 lettre de J. Thibaud,

– p. 46 à 47, réponse de P. Rassinier.

LETTRE D’UN PAYSAN

 J’ai lu dans le n° 61 de Défense de l’Homme, l’article de Paul Rassinier sur les problèmes paysans. Certains passages de cet article m’ont quelque peu étonné. J’en ai conclu que l’auteur n’avait que de lointains rapports avec le monde dont il parle.

Je n’ai rien d’un dialecticien et je m’excuse d’apporter une contradiction à un écrivain qui se situe manifestement à un échelon intellectuel bien supérieur à mon humble niveau. Voici 41 années que j’exerce – sans interruption – ce métier de cultivateur qui soulève contre lui tout un hourvari à certaines époques. C’est la seule raison que je puisse invoquer pour soumettre aux lecteurs de cette revue quelques remarques, d’un point de vue que je crois autorisé, sur les failles de l’argumentation employée par Rassinier pour expliquer les « fluctuations » de la condition paysanne.

Paul Rassinier, en faisant une analyse sommaire du malaise paysan, émet cette singulière idée que les raisons du mécontentement paysan « n’ont rien de social, rien qui dépasse le niveau de l’intérêt individuel, par conséquent rien de noble: les paysans veulent vendre plus cher tous leurs produits… »

En adoptant cette argumentation, on pourrait fort aisément en dire autant du mécontentement des ouvriers et des fonctionnaires. Lorsque ces derniers obtiennent une augmentation de salaire, il serait facile de s’en prendre à leur vénalité et le cultivateur pourrait prétendre qu’ils contribuent ainsi à la cherté des produits manufacturés ou à l’augmentation des charges fiscales déjà écrasantes. Ce raisonnement serait absurde et si l’ambition de faire vivre sa famille n’a rien de noble, je me demande un peu où il faudrait aller chercher des quartiers de noblesse!

Rassinier parle du Pactole qui a coulé vers les paysans – nous retrouvons là la fameuse légende des lessiveuses -; pour répondre à cette assertion, il est utile de situer la répartition de la paysannerie:

Il y a, en France, environ 900.000 exploitations de 1 à 5 hectares; 540.000 exploitations de 5 à 10 hectares; 600.000 exploitations de 10 à 20 hectares; 380.000 exploitations de 20 à 50 hectares; 19.000 exploitations de 100 à 200 hectares et 6.600 exploitations dépassant 200 hectares.

Si l’on considère que le revenu moyen d’un cultivateur exploitant 10 hectares dans des régions de productivité moyenne n’atteint pas le gain d’un quelconque salarié et qu’il faut une exploitation supérieure à vingt hectares pour arriver à vivre sans trop tirer le diable par la queue, on peut facilement fixer le volume des flots du Pactole qui ont déferlé sur plus de deux millions d’exploitants qui n’avaient pas grand-chose à vendre.

Lorsqu’il s’agit du paysans, beaucoup en sont restés aux âpres portraits des romans de Balzac.

Depuis Balzac, une certaine évolution s’est tout de même manifestée dans les campagnes. Certes, on y rencontre encore des gens obtus, égoïstes et avares – mais toutes les vertus ne nichent pas non plus dans les murs des cités. On trouve aussi, de plus en plus, des paysans qui nourrissent un certain idéal et qui s’inquiètent sérieusement de l’avenir d’une société qui n’offre plus de sécurité à personne dans le monde du travail.

Le problème paysan est beaucoup plus complexe que d’aucuns l’imaginent. Il est à peu près insoluble parce que embrouillé à plaisir par les politiciens et les gros manitous de cette C.G.A. qui feint de parler au nom de la paysannerie tout entière, alors qu’elle ne groupe strictement que les gros exploitants.

Dans la région du centre, un tract circule actuellement, sous l’égide d’un groupement indépendant. Ce tract préconise la lutte contre l’impôt menée jusqu’à ses plus extrêmes conséquences. Il s’élève contre l’administration extravagante de la Sécurité sociale et des Allocations familiales, contre les taxes massives que perçoit l’État sur la viande et sur beaucoup de produits agricoles ou industriels, contre le projet d’office de la viande qui permettrait à l’État de caser encore quelques milliers de parasites dans des bureaux inutiles. Il s’élève aussi contre la guerre d’Indochine qui se poursuit pour le bénéfice des trafiquants.

La presse fait l’ignorante et s’est bien gardée de signaler cette initiative qui va à l’encontre des projets de la C.G.A. et des politiciens de tout acabit.

Les petits exploitants ne sont guère partisans de cet office de la viande que s’obstinent à réclamer les gros manitous de la C.G.A. Ce n’est pas en vendant la viande à l’État que nous allègerons les charges exorbitantes qui pèsent sur le producteur. Aussi bien le problème de la viande n’existe pas dans certaines régions qui tirent leurs principales ressources de la culture et non de l’élevage. Les producteurs de pommes de terre, par exemple, qui voient cette année les cours s’effondrer au-dessous du prix de revient seraient parfaitement fondés à demander la création d’un office qui achèterait leur production au-dessus des 8 fr. le kilo actuels. De même, les producteurs de fruits qui vendent, cette année, 20 fr. le kilo les pommes qui arrivent à 80 ou 100 fr. sur les marchés de la ville. La recherche de l’équilibre des prix amènerait la création d’une effarante quantité d’offices d’achat.

Il est tout de même stupéfiant, et Paul Rassinier semble l’ignorer, que l’État, pour respecter des accords commerciaux destinés à favoriser l’exportation de nos produits industriels, puisse acheter à des cours supérieurs à l’étranger, des produits agricoles qui sont déjà en excès chez nous. C’est ainsi qu’il a été introduit pendant les sept premiers mois de 1953 pour quatre milliards de fruits et trois milliards de légumes.

En ce qui concerne la viande (chevaux de boucherie, bovins, porcins, viande de boeuf, porc, mouton), nos importations se sont élevées à 2 milliards 788.380.000 francs contre 557 millions d’exportations.

La volaille elle-même n’est pas à l’abri de cet extravagant trafic; 3.000 quintaux de volailles vivantes sont venus augmenter nos réserves déjà excédentaires.

Pour les produits laitiers, nous avons importé, toujours dans les sept premiers mois, 964.640 quintaux de lait condensé et 172.312 quintaux de beurre. Rassinier est dans l’erreur quand il attribue la cause de la crise à l’acte des paysans mécontents du prix du lait et jetant sur le marché les vaches qui produisaient le lait. L’industrie laitière est pratiquement inexistante dans les régions qui produisent de la viande. Les veaux vendus plus tard comme « châtrons » ou « taurilles » se chargent facilement de l’écoulement de la marchandise. Dans les régions productrices de lait, les paysans, habitués à l’alternance des crises et des périodes de stabilité, se sont bien gardés de se défaire de leur bétail producteur.

Pour moi, les causes du marasme actuel résident principalement dans l’abaissement du pouvoir d’achat du consommateur, abaissement parallèle à un accroissement formidable de la part que l’État prélève sur les ressources du pays. Sans le régime de sous-consommation qui est actuellement en vigueur, il n’y aurait pas de crise ni dans les campagnes ni ailleurs. Et ce n’est pas en s’orientant vers un collectivisme étatique de plus en plus absurde, de plus en plus étouffant, que l’on en finira avec les crises et leurs prolongements souvent imprévus que sont les guerres à l’échelle mondiale!

Quoi qu’il en soit, nos campagnes se convertissent de plus en plus en désert. Nos garçons fuient vers la ville où ils trouvent une vie plus agréable, nos filles épousent des fonctionnaires, des rats de cave, des gendarmes, tandis que les vieux crèvent avec le dégoût d’une civilisation qui s’accommode parfaitement de la misère des hommes.

Joseph THIBAUD

RÉPONSE A CETTE LETTRE

La lettre que l’on vient de lire ne me semble en contradiction avec ce que j’ai écrit que sur un point: les paysans ont-ils traversé une période heureuse sous l’occupation? Son auteur pense que non, moi, je suis d’un avis contraire. Mon article précisait d’ailleurs que cette aisance momentanée s’était évanouie aussi vite qu’elle était venue, dès qu’il n’a plus été possible de vendre 600 fr. le kilo le beurre taxé aux environ de 300, la viande 200 (taxée à 90), le vin 80 fr. le litre (taxé à 35), les pommes de terre 25 fr. (taxées à 12), les rutabagas, la farine, les choux, etc., etc. ou d’échanger ces marchandises contre le chocolat, le sucre, le tabac et même, dans certaines régions, le vin des ouvriers des villes. J’ajoutais encore que les sommes ainsi amassées avaient été utilisées à l’équipement ou à l’achat de terre et que, maintenant, les paysans se retrouvaient Gros-Jean comme devant. C’est sans doute parce que j’ai parlé du fleuve Pactole que mon correspondant s’est insurgé, mais là, il aurait seulement dû me répondre que le fleuve Pactole avait aussi coulé pour d’autres catégories, les commerçants, par exemple, et les marchands de mort subite.

Le reste ne me paraît que détail.

Les raisons du mécontentement paysan n’ont rien de noble et il en est de même des ouvriers et des fonctionnaires qui veulent seulement de meilleures rétributions et ne mettent pas davantage les structures du régime en cause? Bien sûr, mais l’erreur des uns ne justifie pas celle des autres, et c’était justement l’objet de mon précédent article (n° 60 de Défense de l’homme) auquel je renvoie l’auteur de la lettre: si les paysans veulent seulement vendre plus cher et les ouvriers des villes ou les fonctionnaires toucher de meilleures rétributions, le seul résultat des actions qu’ils entreprennent dans ce sens est la course entre les salaires et les prix.

Dans la région du Centre, il y a un tract d’origine paysanne qui circule et qui préconise le refus de payer les impôts, qui proteste contre l’administration de la S.S. et des A.F., contre les taxes d’État, l’office de la viande, les parasites et la guerre d’Indochine? D’accord. Mais, ce tract dit-il ce qu’il faudra faire quand on aura supprimé tout cela? Et envisage-t-il la modification des structures de la propriété paysanne, laquelle est, comme le prouvent les chiffres de mon correspondant, la seule question en débat? On aura beau faire tout ce que préconise le tract, tant qu’il y aura en France 900.000 exploitations de 1 à 5 ha. et 540.000 de 5 à 10 ha. (soit 47 %, voir les chiffres que je donne dans le N.B. de mon article dans ce numéro), les paysans qui vivront sur ces exploitations seront condamnés à vendre leurs produits au-dessous du prix de revient, sauf en période de guerre et de marché noir. Ceux qui posséderont 20 à 50 ha. seront un peu mieux lotis. Et les 100.000 gros propriétaires fonciers qui se tourneront les pouces sur des exploitations de 80 à 200 ha. arrondiront sans cesse leur magot. Exemple: dans le Mâconnais, l’ensemble des petits vignerons qui produisent annuellement chacun de 5 à 10.000 litres de vin végètent misérablement au prix de 28 fr. le litre (à la production); mais, à Montpellier, un gars qui possède 1.000 ha. de vigne et qui vit dans une villa entouré d’une nombreuse domesticité, prétend qu’il s’enrichirait si l’État l’autorisait à vendre son vin 15,20 le litre! (Le Monde, 17 avril 1952.)

Mais allez parler des réformes dans la structure de la propriété aux paysans, et même seulement de rassemblement des terres ou de coopération! C’est pourtant là seulement qu’est la solution et c’était tout le sujet de mon article.

Mon correspondant ne m’a pas bien lu s’il pense que j’ignore que nous importons des produits que nous avons en excès chez nous et, d’une manière générale, les scandaleux trafics auquels donne prétexte la pratique des importations et des exportations: sur ce point, s’il veut bien me relire, il verra que nous sommes en parfait accord.

Je ne dis rien du paragraphe prétendant que ce n’est pas la viande qui produit le lait: dans le Charolais, les vaches produisent du lait et, vendant mal leur lait, les paysans ont envoyé les génisses aux embouches et vendu les veaux en plus grande quantité que l’année précédente. Dans le Jura, la presse me dit qu’on a fait de même. Ces régions, que je sache, sont aussi productrices de lait: c’est justement entre les deux que France-Lait, la fameuse entreprise « régulatrice du marché du lait » à laquelle j’ai si souvent fait allusion, a établi son siège.

Enfin, si « nos garçons fuient vers la ville et si nos filles épousent des fonctionnaires, des rats de cave ou des gendarmes », le manque notoire de goût des filles dans les deux derniers cas étant mis à part, je n’y vois aucun inconvénient: il y a trop de monde dans les campagnes. Exactement huit fois trop puisque, en Amérique, à superficie égale, on obtient exactement le même volume de production agricole, avec huit fois moins de monde.

Maintenant, et tout à fait entre nous, que mon correspondant se rassure à la fois sur mes origines et mes compétences: je suis un de ces fils de paysan qui a quitté la campagne pour devenir fonctionnaire. Mon père cultivait 15 ha. sur lesquels il n’a vécu dans l’aisance qu’au lendemain de 1914-18 et mon frère, qui a pris sa succession, que de 1940 à 1947. Mais, nous étions trois frères et notre mérite a été de comprendre qu’avec 5 ha. chacun, nous étions condamnés tous trois à une vie très misérable, que, par conséquent, il fallait que deux s’en aillent pour que le troisième soit moins malheureux. En l’absence de toute autre initiative collective et plus rationnelle de modification dans la structure de la propriété, ce fut notre façon à nous d’éviter au moins le morcellement extrême.

Paul RASSINIER

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L’ACTUALITE ÉCONOMIQUE

LE VENT DE LA PANIQUE

 Depuis la mi décembre, les économistes du monde occidental sont sur les dents: il paraît que l’Amérique est à la veille d’une crise économique sans précédent.

L’année 1953 n’a, en effet, pas été brillante pour l’économie américaine: pour la première fois depuis la fin de la guerre, elle a enregistré de sérieux symptômes de récession.

Parmi ces symptômes, le rapport de l’O.C.D.E. publié, précisément, dans la première quinzaine de décembre, en retient surtout quatre sur la signification desquels aucun doute n’est permis:

1. – Les dépenses pour se procurer des livres de consommation qui avaient baissé au cours de l’année 1951, ont continué en 1952 et en 1953 jusqu’à atteindre le niveau le plus bas depuis 1948. Conséquence: la demande ne suit plus l’augmentation de la production. Conséquence au second degré: le chômage – 1.674.000 chômeurs en mars 1953, 2.302.000 en novembre.

2. – La chute verticale des prix agricoles: pensez au beurre qu’ils offrirent de nous livrer à 80 fr. le kg. et au blé à 20 fr. rendu dans nos ports.

3. – Le ralentissement obligatoire des investissements, privés ou d’État, conséquence de la mévente et cause d’un ralentissement qui s’accentue de mois en mois dans le domaine de la construction.

4. – La diminution des dépenses militaires conséquence de l’Armistice en Corée, – décision qui va peser lourdement sur une économie orientée à 76 % du côté de la production de guerre.

Les économistes, même les plus orthodoxes, ont fixé le point critique de la situation qui découle de ces considérations vers mai 1954. A cette date, disent-ils, l’activité économique des États-Unis sera retombée à son niveau de 1949 (veille de la guerre de Corée), c’est-à-dire le plus bas qu’elle ait connu depuis la fin de la guerre. Et ce qui leur paraît grave, c’est qu’ils ne voient pas quel élément stabilisateur pourrait intervenir d’ici là. Reprendre la guerre de Corée qui avait si bien décongestionné l’économie américaine – et mondiale par voie de conséquence! – en mai 1950? Au fait, pourquoi pas? Syngman Rhee est toujours là, qu’ils conservent précieusement comme une poire pour la soif, et on peut lui faire confiance!

On y pense, vous en pouvez être assurés, quoiqu’on ne le dise pas – quoique, même, on dise tout autre chose.

De toutes façons, le brain-trust d’Eisenhower s’est déjà penché sur ce problème et, si on en croit les revues de la presse étrangère, il aurait déjà envisagé deux solutions, sans trop de conviction:

1. – Demander au Congrès de voter une réduction d’impôts de l’ordre de 20 milliards de dollars par an, applicable à dater du 1er juillet 1954 et qui – notez bien ceci qui n’a rien d’humoristique! – ne s’accompagnerait d’aucune réduction dans les dépenses budgétaires.

2. – Lui demander aussi d’accorder des crédits plus importants encore aux pays étrangers qui accepteraient de les utiliser immédiatement et intégralement pour acheter des produits américains.

Autrement dit, la quadrature du cercle!

La France et, d’une manière générale, tous les pays de l’Europe occidentale où dominent les vents venant de l’Ouest, sont au plus haut point intéressés par la menace de crise qui pèse sur l’économie américaine: rappelez-vous le krach de Wall Street en 1929!

Sans remonter si loin, il n’est d’ailleurs que de se pencher sur ce qui s’est passé en France au cours de l’année 1953. Pour les Français qui raisonnent communément en fonction de ce qui se passe à la Bourse de Paris, le phénomène le plus marquant a été la baisse continue du prix de l’or. De nombreuses explications ont été données à ce phénomène et, en particulier, la mise par les Russes de leur or sur le marché: il est possible que l’or russe n’ait pas arrangé les choses, mais que sont quelques tonnes en comparaison des quantités considérables qui ne sont plus aspirées par les États-Unis en raison du ralentissement de leurs exportations en 1953? J’ai souvent dit que, sur le marché mondial de l’or, le seul client sérieux était l’Amérique: mais, en 1953, ce client a pratiquement disparu, d’où la baisse enregistrée faute de demande.

Pour nous, qui ne raisonnons pas communément en fonction de ce qui se passe en Bourse, d’autres indices sont beaucoup plus significatifs. Par exemple, l’indice de la production industrielle qui atteignit 153 (par rapport à 1938), qui descendit à 145 en 1952 et 139 en 1953. Par exemple encore l’amoncellement du charbon sur le carreau des mines qui se chiffrait à 2.796.000 tonnes (niveau jamais atteint) le 27 avril 1953. Par exemple enfin la moyenne hebdomadaire des heures de travail en baisse continue…

Et pour couronner le tout, le même phénomène qu’aux États-Unis, en ce qui concerne les produits agricoles: augmentation générale de la production de 10 % (sauf pour les fruits) et baisse de la demande (consécutive à la baisse du pouvoir d’achat fixé à 119.5  seulement quand la production est à 139, MM. les amateurs de productivité!) de l’ordre de 7 %.

Telles sont, d’après M. Dumontier, qui les définit ainsi en date du 12 décembre dernier devant le Conseil économique, les premières répercussions en France de la crise économique américaine.

Mais M. Dumontier est en retard sur les Américains, lui: il n’a pas de remède. Tout au plus dit-il qu’une « expansion économique est nécessaire », sans plus amples explications.-P.R.

 ***

L’ACTIVITE DIPLOMATIQUE

TOURNANT?

Dans le n° 53 de cette revue (février – mars 1953, p. 10), j’écrivais:

« Le général Eisenhower a donné tout son sens à sa récente élection à la présidence des États-Unis en ressuscitant Tchang Kei Check, ce qui est une manière comme une autre de proclamer la primauté des problèmes asiatiques dans la politique ultérieure des États-Unis.

« Abandon de l’Europe?

« Ce n’est pas encore absolument sûr, mais il est certain que la lutte sur deux fronts préoccupe le général Eisenhower et l’inquiète beaucoup plus qu’elle n’avait préoccupé et inquiété son prédécesseur.

« Toujours est-il que, quelques semaines avant ce haut fait, un autre événement s’était produit auquel ce vieux renard de Churchill semble bien avoir été le premier à accorder toute son importance: la déclaration de Staline sur la coexistence pacifique Est-Ouest. Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était une invitation à des conversations à deux: dans les vingt-quatre heures qui ont suivi, Churchill a pris l’avion pour New-York. Supposez, en effet, que, dans un tel tête-à-tête, la Russie reconnaisse la légitimité des intérêts américains en Asie contre la reconnaissance des siens en Europe occidentale, voire en Afrique et dans le Moyen Orient… »

J’ajoutais:

« … la situation n’est pas mûre pour une opération d’une telle envergure si tant est qu’elle puisse être envisagée comme possible.

« En dépit qu’ils en aient, les Américains sont, économiquement et militairement, obligés, pour un long temps encore, à soutenir leur effort sur les deux fronts prévus par Staline. Mais on peut tenir pour assuré que s’ils étaient obligés de décrocher sur l’un d’eux, ce serait de préférence sur le front occidental. »

Il y a maintenant un an de cela. Depuis 1946 (échec de la conférence de Moscou), c’était visible que tous les efforts de la diplomatie soviétique tendaient à obtenir des conversations à deux, en vue d’un partage du monde. Si la diplomatie anglaise semble s’en être rendu compte, la diplomatie française (celle que Peyrefitte a si magnifiquement épinglée dans La fin des Ambassades) ne semble pas s’en être souciée. Mieux: dans toute la presse, nous avons été, ici, les seuls à essayer d’attirer l’attention de l’opinion sur cet aspect du problème.

Aujourd’hui les faits sont là.

Les événements ont marché beaucoup plus vite que je ne le pensais en février 1953. Les difficultés économiques dans lesquelles se débattent les Américains (voir dans ce même n° l’article intitulé « Le vent de la panique ») sont sur le point de les acculer au choix entre l’un des deux fronts. L’évolution même du conflit Sino-Coréen est, à ce sujet, elle-même très significative: il est probable que l’armistice y a été conseillé par Moscou, dans le but de créer une atmosphère de détente favorable à l’entreprise des pourparlers à deux juste au moment où, aux prises avec toutes leurs difficultés, les Américains ne demandent pas mieux que de limiter les frais. Ce qui renforce cette hypothèse, c’est qu’en Indochine où les intérêts Américains ne sont pas en jeu, Moscou continue à soutenir les efforts d’Ho Chi Minh.

Quoi qu’il en soit, depuis le début de janvier, dans toute la presse diplomatique, il n’est bruit que des « conversations secrètes qui auront lieu en marge de la conférence de Berlin, entre MM. Molotov et Foster Dulles. »

C’est un commencement.

On ne sait pas comment évolueront ces conversations, mais une chose est certaine: la diplomatie soviétique a enregistré un nouveau succès puisqu’elle a obtenu ce qu’elle voulait, et on peut tenir comme probable que dans ce dialogue, le fait qu’elle soit appuyée maintenant, par la bombe « H » que la Russie possède, sera un argument déterminant.

Faut-il en conclure que les conversations à deux remplaceront les conférences à 3, à 4, ou à 5, et que, dans le monde de 1954, l’Europe occidentale se trouvera dans la même situation où se trouvaient la Tchécoslovaquie et la Pologne dans l’Europe de 1939?

La question en tout cas, se pose, car toutes les conditions pour qu’il en soit ainsi sont bien près d’être réunies au grand complet.

Le lecteur ne nous en voudra pas, si, une fois encore, nous sommes les premiers à la poser dans ces termes.

Et, puisque nous sommes à la saison des vœux, plût au ciel que, cette fois, nous ne fussions pas les seuls!

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