DDH-64-66

INDEX

***************

Défense de l’Homme, numéro 64, février 1954, p. 5-7, 21-23 et 37-39.

***
| Une histoire de fous, p. 5-7 | Compte rendu des causeries d’initiation scientifique, sociologique, philosophique, p. 21-23 | De syndicats qui renoncent à inventer et d’un ministre qui invente… le fil à couper le beurre, p; 37-39.

****

**********************************

L’Actualité économique

UNE HISTOIRE DE FOU

par Paul Rassinier

********************

La consommation moyenne du sucre en France est d’environ 25 kg. par tête d’habitant et par an : 2 kg. par mois. C’est une des plus faibles du monde. Et c’est une moyenne, ce qui ne signifie rien quant à la satisfaction des besoins : faites le compte des gens qui n’ont pas les moyens de s’offrir leurs huit morceaux de sucre quotidien…

Cependant, si on voulait étendre cette moyenne à toute l’Union française qui compte 110 millions d’habitants, les besoins annuels seraient de l’ordre de 2.750.000 tonnes. Or, la production française atteint seulement 1.130.000 tonnes : pas même la moitié ! Conséquence : en Afrique noire, la moyenne de la consommation tombe à… 3 kg. par tête et par an.

En regard de ces chiffres, les possibilités de production de nos raffineries sont évaluées à 1.375.000 tonnes.

Problème à résoudre : construire de nouvelles raffineries car nous ne manquons ni de betteraves, ni de canne à sucre.

Or, une loi l’interdit et c’est des distilleries qu’on construit pour absorber “la surproduction” de betteraves.

En vertu de quoi, le Français moyen apprend chaque année, apparemment sans trop s’émouvoir, que le marché de l’alcool est embouteillé par quelques 2 à 3 millions d’hl. dont on ne sait que faire. Les besoins de l’économie française en cette denrée sont, en effet, de l’ordre de 2 millions d’hl. et nous en produisons 4 à 5 millions.

Parce que, en plus des betteraves, il faut aussi distiller le vin et les pommes : pour la Noël, la Direction des contributions indirectes nous a informés que le volume des excédents de vin à distiller ( récolte 1953-54 ) tournait autour de 15 millions d’hl.

Ici les avis sont partagés : certains économistes pensent qu’il serait relativement très facile de faire baisser le prix du vin, ce qui le mettrait à la portée de toutes les bourses et permettrait d’écouler à l’intérieur toute la production qui ne trouve pas preneur sur le marché mondial. Or, nous produisons 80 millions d’hl. de vin et la population susceptible de l’absorber ne dépasse pas 15 millions de personnes : cette solution reviendrait à jeter la France dans l’ivrognerie.

Je suis donc de ceux qui pensent qu’il vaut mieux distiller le vin. Cette solution n’empêche évidemment pas de chercher à faire baisser son prix, ne serait-ce que pour obtenir de l’alcool meilleur marché !

Mais il y a deux choses qu’on pourrait très bien ne plus distiller : les betteraves et les pommes.

Ce qui s’y oppose ?

Pas les possibilités : les betteraves sont là, la canne à sucre est là, la main-d’œuvre. Et l’argent aussi pour construire les raffineries : les 30 milliards annuels que coûte la distillation depuis 1948. A ce jour 210 milliards.

Il ne reste donc que la loi.

Elle remonte très loin, cette loi : à 1924, exactement.

Et elle s’appelle le statut de l’Alcool.

Jusqu’en 1914, l’alcool connaissait le sort de toutes les productions agricoles : nous vivions en économie libérale.

Vint la guerre. En 1915, la Défense nationale eut besoin d’alcool : pour fabriquer la poudre et pour le quart réglementaire, à l’heure H., au moment de sortir de la tranchée. Alors, on distilla tout ce qu’on put : betteraves, pommes, vin, etc. l’État réquisitionnait tout.

A la fin de la guerre, la corporation des distillateurs était assez importante et avait assez d’influence dans les conseils du gouvernement et au Parlement pour que personne ne risquât de la ruiner en ramenant la production d’alcool au niveau des besoins de l’économie.

On continua donc à distiller.

Pendant quelques années, il n’y eut point de drame : le continent noir était là pour un coup et on l’alcoolisa consciencieusement.

Mais une si belle industrie ne pouvait que prospérer : en 1924, la surproduction d’alcool menaçait de catastrophe. Les distillateurs alertèrent les producteurs de pommes, les producteurs de vin et les producteurs de betteraves — particulièrement les petits, c’est-à-dire les plus nombreux. Ceux-ci, à leur tour, alertèrent les députés.

Et c’est ainsi que nous fûmes dotés du statut de l’alcool, lequel entre autres choses en prévoyait deux qui sont la clef de voûte de tout le système :

1· L’État achèterait toute la production d’alcool excédentaire ;
2· Le prix du litre d’alcool serait calculé sur celui du kg. de sucre.

En conséquence de quoi, plus le sucre est cher, plus l’alcool l’est.

En 1924, nous étions encore en économie libérale et les gros betteraviers comme les gros distillateurs virent tout de suite la coupure : il suffisait de faire monter le prix du sucre en le raréfiant…

L’opération était d’autant plus indiquée qu’en produisant beaucoup de sucre, on risquait l’excédent puisque sa consommation dépendait du pouvoir d’achat, tandis qu’en produisant beaucoup d’alcool, l’Etat s’étant engagé à tout acheter, on ne risquait absolument rien, au contraire.
Le calcul était bon : en l’an de grâce 1954, la France est couverte de distilleries, le sucre sort des raffineries, dont le nombre est limité, à 72 fr. le kg. (il vaut 32 fr. au prix de vente sur le marché mondial) et l’alcool sort de nos distilleries au prix qui en découle de 83 fr. le litre (il vaut 25 fr. au prix de vente sur le marché mondial) ce qui le porte aux environs de 100 fr. si on tient compte des frais d’entretien de la régie des alcools, organisme populeux chargé d’acheter aux distillateurs et de revendre sur les marchés intérieur et mondial.

On voit qu’il suffirait de faire baisser le prix du sucre pour faire baisser celui de l’Alcool. Si l’Etat était animé de ces intentions, il disposerait de trois moyens :

1· Acheter du sucre sur le marché mondial à 32 fr. le kg.. Mais l’opération ne se soutiendrait pas, puisque nous avons tout ce qu’il faut pour le produire nous-même en quantité suffisante et éviter ainsi d’accroître le déficit de la balance commerciale ;
2· Supprimer les impôts qui frappent le sucre : actuellement, 30 fr. par kg. (environ). Mais, cette mesure ne se répercuterait que dans la même proportion sur le prix de l’alcool.
3· Construire des raffineries, c’est-à-dire employer dans cette entreprise, les 75 fr. qu’il perd sur chaque litre d’alcool acheté et vendu par la Régie des Alcools. Coût de l’opération : zéro.

Mais ni l’une ni l’autre de ces trois mesures ne serait, on le pense bien, du goût des gros betteraviers et des gros distillateurs. La première est déjà exclue : ces Messieurs ont obtenu que les sucres étrangers soient frappés de droits de douane exorbitants à leur entrée en France.
De la seconde, c’est l’État qui ne veut pas.

Il reste donc la troisième.

Et c’est le problème de l’abrogation d’une loi qui est posé. Sa solution ne dépend, théoriquement, que du Parlement.

Or, c’est ici que les choses se corsent.

Car, si le Parlement a son mot à dire, la Régie des Alcools est administrée par un Conseil supérieur qui est un État dans l’État et a aussi le sien.

Comment ? Vous ne savez pas ce que c’est que le Conseil supérieur des Alcools ? Ma parole… Bref, voici : c’est une commission paritaire composée à égalité de représentants des distillateurs, de représentants des betteraviers (ou pinardiers) et de représentants de l’État.
Aucun consommateur de sucre, bien sûr !

On voit tout de suite que, dans ce conseil, l’État est en minorité par principe : pinardiers, betteraviers et distillateurs ont les mêmes intérêts et il ne paraît guère possible de dissocier ce bloc pour cette raison superfétatoire que chacun de ceux qui le composent est à la fois pinardier, betteravier, distillateur et souvent même raffineur par surcroît, par le jeu de la Société anonyme. Pour faire prévaloir ses avis, l’État n’a donc plus que la force comme seul moyen : mais, Dieu merci, ces gens ne sont pas de vulgaires grévistes !

Pas question donc, d’user de la force à leur égard.

Et d’autant moins que le Parlement ne le permettrait pas : n’importe quel député, même moyen, est capable de vous expliquer que si vous touchez au statut de l’alcool, vous ruinez du même coup tous les petits viticulteurs du Midi, tous les petits producteurs de pommes en Normandie et tous les petits producteurs de betterave du Nord.

Généralement, d’ailleurs, le député moyen vous explique cela avec beaucoup de passion : il sait bien que, les jours où l’on discute de l’Alcool au Parlement, les gros betteraviers et les gros distillateurs font les couloirs, la bedaine confortablement matelassée et surveillent les votes de la tribune du public !

Pour le député moyen, c’est un problème de maximum vital. Combien de gouvernements sont tombés de cette façon ! Le dernier en date est celui de M. Pinay.

Et combien de députés n’ont-ils pas été battus dans leur propre circonscription par les arrosages des betteraviers et distillateurs !

D’aucun prétendent que nous vivons en économie libérale.

D’autres que nous sommes en économie dirigée.

D’autres enfin qu’on fait un savant mélange des deux.

Pas du tout : nous vivons en économie électorale à tous les échelons, c’est-à-dire en économie à base de concussion.

J’admire l’argument du petit viticulteur, du petit producteur de pommes et du petit betteravier qui fait, du statut de l’alcool, le régulateur de la production agricole dans ces trois domaines : les statistiques disent qu’en réalité, sur un litre d’alcool acheté 100 fr. par l’État, 45 fr. vont au producteur, ce qui signifie qu’avec les 55 fr. qui restent, betteraviers et distillateurs ont les moyens “d’orienter” les campagnes électorales et les votes du Parlement. Multipliez ces 55 fr. au litre par 5 millions d’hl. et divisez par le nombre des parties prenantes : ils sont moins de deux cents, c’est coquet !

Pour que ces deux cents-là puissent continuer à se partager annuellement les quelques 30 milliards prélevés par l’État sur les impôts dont nous sommes accablés, on prive toute l’Union française des 1.500.000 tonnes de sucre dont elle aurait besoin pour que chacun de ses habitants pût en consommer seulement 25 kg. par an.

Et on inonde le monde d’alcool.

Bien sûr, cette situation n’a pas échappé aux autorités compétentes [sic] et, tout de même, il faut reconnaître qu’on cherche une solution : personne, toutefois, n’a encore mis en avant qu’il fallait transformer les betteraves en sucre — par conséquent créer de nouvelles raffineries — et non plus les distiller, ce qui permettrait de déclarer ensuite que le prix du sucre serait désormais calculé sur celui de l’alcool et non plus celui de l’alcool sur celui du sucre.

Le Conseil supérieur des Alcools n’est pas d’accord et il a les moyens de faire triompher sa manière de voir.

Alors, on cherche dans d’autres directions.

Mon ami Daudé-Bancel qui voit tout, raconte qu’on a créé un “Fonds d’assainissement du marché du vin” et que, pour démarrer, ce fonds a été doté d’une subvention d’État de 200 millions. Or, ayant eu la curiosité de rechercher à quoi avaient employés ces 200 millions, il a découvert ceci :

Dépenses du personnel ………………………….. 120 millions
Frais de déplacement du personnel ……………. 30 _____
Dépenses de premier équipement ………………. 32 _____
Loyer ……………………………………………………….. 3 _____
Matériel automobile …………………………………. 15 _____

Le Conseil supérieur des Alcools ne vit aucun inconvénient à ce que l’Etat prenne des mesures de ce genre qui ne le menacent en rien.

Pas davantage il n’élève la moindre objection si l’État crée un comité de propagande du vin, même doté d’un budget de 50 millions : il sait bien que ce comité dépensera les 50 millions mais qu’il ne trouvera aucune autre solution en dehors de la distillation.

Il existe depuis toujours un comité de lutte contre l’alcoolisme et l’État lui alloue une subvention de 500.000 fr. par an.

Le Conseil supérieur des Alcools ne dit rien.

Parce que la subvention n’est que de 500.000 fr.

Mais si l’État s’avisait de l’augmenter, ça ferait du bruit, croyez-moi.

De toutes façons, cette éventualité est à écarter : si on leur donnait, à eux aussi, 30 milliards par an, les médecins qui composent ce comité auraient peut-être l’idée de faire construire des raffineries.

Et ce ne serait plus une histoire de fou.

***

Compte rendu des causeries d’initiation scientifique, sociologique, philosophique

[…nous ne reprenons que la partie qui concerne Rassinier ]

Un auditoire choisi s’était rassemblé aux Sociétés Savantes, le samedi 9 janvier, pour entendre la conférence de notre ami Paul Rassinier.
Ce fut dans une atmosphère à la fois sympathique et chargée d’attentif intérêt, que le conférencier pour développer le sujet qu’il avait intitulé : “La circulation des richesses”.

Prenant pour thème la fabrication de quelques mètres de tissu et leur utilisation sous la forme d’un complet veston confectionné par le tailleur, Rassinier fit défiler devant nos yeux (il s’aidait d’un tableau noir) les multiples opérations comptables que comporte la transformation de la laine brute en un tissu propre à être mis en circulation. Mais ce que le conférencier s’appliqua surtout à bien mettre en lumière, c’est la part infime de rémunération qui revient au travail au cours de ces opérations et, en regard, la part excessive que s’approprie le profit par le canal infiniment lourd de l’appareil de distribution.

A l’aide de chiffres recueillis aux sources patronales, Rassinier put facilement démontrer que le salaire et les charges sociales, durant la phase de manipulation de la laine brute et de sa transformation en laine filée, puis en tissu, représentent 15 % du prix de la marchandise ; mais le profit net d’impôts des intermédiaires atteint la moyenne de 20,98 %. Au cours de la phase de confection du vêtement, la part du salaire et des charges avoisine 17 %, celle du profit 24 %. Ces constatations peuvent, bien entendu, s’appliquer à tous les domaines de la production et à tous les objets de consommation.

Il tombe sous le sens que la masse des salaires distribués, bien qu’elle soit immédiatement remise en circulation, ne tardera pas à se révéler insuffisante pour acquérir la masse des produits offerts sur le marché. Et si l’on veut bien considérer que, parmi les parties prenantes, la proportion des salariés est beaucoup plus importante que celle des patrons, artisans et commerçants, on ne peut que s’étonner de constater que les régions techniquement les plus avancées recèlent, de façon à peu près constante, depuis un demi-siècle, de multiples causes de dépression économique. Nous avons vu comment, périodiquement, se résolvent ces dépressions et comment, les structures sociales ne se modifiant pas, nous retournons fatalement à l’état de guerre. Les foyers de conflits actuellement entretenus dans diverses parties du globe, la préparation à de nouvelles et plus vastes hécatombes doivent aisément nous convaincre de la nécessité d’un renversement complet du système de circulation et de répartition des richesses que nous subissons toujours sous le nom de capitalisme.

C’est ce que Rassinier a voulu démontrer, et il y est facilement parvenu. Par des questions pertinentes et des observations généralement approbatives, son auditoire lui fit comprendre que son exposé avait été écouté avec fruit.

 

***

De syndicats qui renoncent à inventer et d’un ministre qui invente…

le fil à couper le beurre,

par Paul Rassinier

Sur les problèmes sociaux, on ne sait plus bien quelles sont les prises de position des diverses centrales syndicales. Ce qui ressort surtout des discussions en cours et des décisions prises quant à l’action c’est, outre l’irréductible opposition des tendances entre elles, une opposition non moins irréductible des catégories : une grève décidée pour le 29 janvier par tout le monde et pour tout le monde ne trouve aucun écho chez les fonctionnaires et, par voie de conséquence, très peu dans le secteur privé. Il semble que les fonctionnaires aient à cœur de maintenir sinon les distances, du moins un fossé entre la classe ouvrière et eux. D’autre part, ils ne sont pas d’accord entre eux non plus : les postiers lancent une grève quand l’enseignement est en vacances et quand par hasard l’enseignement pourrait s’y associer, il trouve un moyen dilatoire.

C’est la pratique du chacun pour soi qui interdit toute action concertée, donc cohérente. Conséquence : on se perd dans des programmes de revendications sans commune mesure avec les réalités et on essaie de les faire monopoliser en ordre dispersé par les petits moyens d’un train-train vaguement syndicalisant.

Échec sur échec.

Cependant le mécontentement monte dans les couches exploitées et ne trouve pas à se polariser, n’ayant le choix qu’entre des tendances syndicales dont aucune n’en discerne les causes exactes.

Témoin la revalorisation du pouvoir d’achat : on en est encore à l’augmentation du salaire minimum interprofessionnel garanti, assorti des conséquences de la hiérarchisation.

Or, dans les structures actuelles et avec les lois qui les protègent, indépendamment du fait que toute augmentation de salaire se répercute automatiquement et avec usure sur les prix — ce qui augmente le profit en diminuant le pouvoir d’achat — demander une augmentation de 7.000 fr. par mois du salaire minimum garanti revient à le faire passer de 20 à 27.000 fr., mais aussi à faire passer celui du député (ou du conseiller d’État) de 175.000 à 259.200 fr. = 7.000 fr. à l’un — le petit ! — et 84.000 à l’autre, — le gros !

Pas besoin d’être grand clerc pour se rendre compte qu’une telle revendication ne tient pas debout et que les 5,5 millions de travailleurs qui gagnent moins de 25.000 fr. par mois n’accepteront jamais de se battre pour 400 à 500.000 privilégiés bénéficiant d’une situation avantageuse dans l’échelle indiciaire.

Or, il se trouve que les dirigeants de toutes les centrales syndicales sont parmi ces 400 à 500.000 privilégiés et ceci explique tout.
Dans la mesure où il leur arrive de se rendre compte de l’inanité de leurs positions de principe, ils orientent le mouvement syndical vers les primes semi-hiérarchisées.

Et cela augmente la confusion.

Parce que, côté patronal, on saute sur cette histoire des primes.

C’est ainsi que le plan Edgar Faure d’expansion économique prévoit un salaire de 23.000 fr. pour 200 heures par mois : une brèche étant ouverte par les dirigeants syndicaux, le gouvernement en ouvre une autre côté heures supplémentaires !

Où est le temps où on décrétait la semaine de 40 heures ?

40 heures par semaine, cela fait 173 heures par mois : dans les 200 h. de M. Edgar Faure, il y a 27 h. supplémentaires qu’il faudra faire absolument pour bénéficier du salaire minimum garanti de 115 fr. à l’heure.

C’est une première entorse à la loi de 40 h. qui entre dans la législation par cette porte.

Et, en l’invoquant, le patronat demande déjà une autre loi lui accordant la rétribution des heures supplémentaires au tarif des heures normales !

De brèche en brèche…

Cette histoire des heures supplémentaires est d’ailleurs, à elle seule, un monument.

A la libération, les tarifs horaires ont été fixés en tenant compte des heures supplémentaires : retroussons nos manches, disait Thorez, à moins que ce ne soit Croizat. Il y avait, en effet, beaucoup de travail : on travaillait en moyenne 52 heures par semaine. Conseillée par ses leaders — car tous ils pensaient comme Thorez-Croizat — la classe ouvrière a accepté de faire cette moyenne de 52 heures. Or, maintenant, la moyenne est tombée à 43 h.

Ceci est un élément important dans la baisse du pouvoir d’achat et il joue à la manière du crachat qu’on lance en l’air à la verticale.
A cet élément s’en ajoute un autre : le prix de la vie. Je souris chaque fois qu’on me cite les indices : les matières alimentaires n’ont pas baissé. Or, nous arrivons à un moment où, avec son salaire, l’ouvrier ne pourra bientôt plus acheter l’indispensable à sa nourriture.
Surtout celui qui travaille dans des entreprises, plus nombreuses qu’on veut bien le dire, où sévit le chômage. Quand bien même la moyenne hebdomadaire s’établisse encore à 43 h. de travail, des centaines de milliers d’ouvriers font moins de 40 h., voire de 30 h.

Pour ceux-là, la baisse du pouvoir d’achat de leur salaire est de l’ordre de 25 à 45 %.

Bien entendu, le gouvernement ne va pas jusqu’à reconnaître une baisse du pouvoir d’achat d’une telle importance. Et, pour la minimiser au lieu de prendre son point de référence en 1945, il le prend en 1951, ce qui permet à M. Bacon, ministre du travail, de déclarer que “si la masse des salaires s’est accrue de 18 % entre 1951 et 1952, elle n’a pratiquement pas augmenté entre 1952 et 1953. Par rapport à septembre 1951 les prix ont également subi une légère hausse ( 6 % n.d.l.r. ) de sorte, qu’au total, depuis cette date qui est celle de la dernière révision du salaire minimum, le pouvoir d’achat du salaire horaire n’a augmenté que de 1 %.”

Quoi qu’il en soit, le patronat ne reconnaît même pas cette hausse qu’il met sur le compte d’un truquage dans les calculs qui ont été faits pour établir le budget-type.

Et c’est ainsi que, pour les mettre d’accord, M. Edgar Faure a jeté entre eux son plan d’expansion économique échelonné sur 18 mois, que vient d’adopter le Conseil des ministres et qui prévoit deux mesures essentielles :

1° Accroître la production nationale brute de 10 % d’ici le 1er août 1955 ;
2° Revaloriser de 10 %, dans le même temps, le pouvoir d’achat par l’élévation du niveau des salaires, le plein emploi et la baisse des prix…

Autrement dit, augmenter le gâteau avant de le partager et sauver le profit. Autrement dit encore : le fil à couper le beurre !

La baisse des prix, on sait ce que cela veut dire : depuis l’expérience Blum de l’hiver 1946-47, il n’est question que de cela et le gouvernement est le premier à l’empêcher quand par hasard elle pourrait se produire sans être provoquée ( beurre, lait, viande, vin, etc.).

Le plein emploi, quand le chômage menace partout et quand près de 3 millions de tonnes de charbon qui ne trouvent pas preneur son accumulées sur le carreau des mines, quand Boussac ne sait à qui vendre ses millions de myriamètres d’étoffes stockées, quand tous les entrepôts sont pleins à craquer faute d’acheteurs, quand le marché international est engorgé de tout, etc…, c’est une simple formule de bateleur des réunions publiques.

Quant à l’élévation du niveau des salaires, si elle est conditionnée par le plein emploi, c’est-à-dire par l’augmentation de 10 % de la production nationale qui en doit être le résultat, c’est une traite tirée sur les nuages.

La production nationale ne peut augmenter que si la demande s’accroît sur le marché extérieur, ou sur le marché intérieur, ou sur les deux. Sur le marché extérieur, c’est un rêve, tous les États et groupes d’États ayant tout à vendre et rien à acheter.

Il ne reste donc que le marché intérieur.

Or, sur le marché intérieur, la demande est fonction de l’augmentation du pouvoir d’achat, laquelle est à son tour fonction non pas de l’augmentation des salaires puisqu’elle se répercute toujours — et avec usure, ne l’oublions pas ! — sur les prix, mais de la réforme des structures.

C’est pourquoi toute action syndicale ma paraît condamnée à l’échec tant que les syndicats n’auront pas mis cette réforme des structures à l’ordre du jour et promu des revendications de la nature de la suppression des impôts indirects, du raccourcissement des circuits de distribution, de la généralisation de la coopération, etc., jusqu’à la réforme complète du statut de la propriété individuelle.

Tourner en rond de la grève d’avertissement à la grève partielle justifiées par la largeur d’un lit de célibataire manœuvre léger ou la longueur de ses bretelles et la qualité de ses supports chaussettes, ça fait vivre des permanents syndicaux dans un régime auquel on renonce implicitement à apporter des changements profonds et durables.

Rien de plus.

C’est légitimer le profit, nœud de toute la question.

Et c’est une caricature de syndicalisme !

 

/////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

L’Actualité internationale

CONFÉRENCES

par Paul Rassinier

**********************************

Défense de l’Homme, numéro 65, mars 1954, p. 4-8.

+

— Lettre de R. Hagnauer, p. 28-29.

– Réponse de Rassinier à Hagnauer, numéro 66

Le problème des conférences internationales est un des plus controversés, et jusque dans nos propres rangs: pendant celle de Berlin, sous la plume de l’un de mes bons amis, pacifiste chevronné, j’ai lu, dans un journal auquel je collabore, qu’il n’était “pas interdit d’espérer que ses résultats seraient favorables à la paix du monde.”

C’est évidemment très grave: on commence par “espérer des résultats favorables”; quand ils sont là, favorables ou non, on est tout naturellement conduit à les trouver moins mauvais qu’on eût pu les croire, car il est difficile de se déjuger; et progressivement, on en arrive à remettre en cause les données fondamentales du pacifisme intégral… Cette manie de remettre en cause les données fondamentales — et non seulement les problèmes tactiques, ainsi que d’aucuns tentent de le faire accroire — ne vise d’ailleurs pas seulement le pacifisme intégral: dans tous les domaines, il en est ainsi de même. Et comme elle prend ses aises en public, elle y cause le plus grand trouble dans nos propres milieux.

Je suis de la vieille école. Sur les conférences internationales, mon opinion se fonde sur l’expérience et sur quelques théorèmes très simples.

 

L’expérience

 

Il y a eu beaucoup de conférences internationales avant 1914: et puis il y a eu 1914. Il y en a eu pas mal aussi de 1919 à 1939: et puis il y a eu 1939. A propos de chacune d’elles, des gens ont écrit, avant, qu’il n’était pas interdit d’en espérer des résultats favorables à la paix du monde et, après, que ces résultats n’étaient pas si mauvais qu’on le voulait bien dire. Seulement, ces gens étaient du camp d’en face: aujourd’hui on en trouve dans notre propre camp.

Malgré l’expérience qui continue…

Car enfin, depuis 1945, il y a eu encore quelques conférences internationales: celle de Berlin était la huitième qui mettait en présence les grands eux-mêmes. Voici, à titre d’indication, le tableau très suggestif des sept qui l’ont précédée:

1945: en septembre-octobre, à Londres. Objet: rédaction des traités de paix avec les États balkaniques, satellites de l’Allemagne pendant la guerre. Aucun accord.

1946: du 25 avril au 16 mai, à Paris. Même objet. Aucun accord mais… on décide qu’une autre conférence aura lieu.

1946: du 15 juin au 12 juillet, à Paris. Même objet plus le problème allemand. Aucun accord mais… la conférence prévue entre avril-mai s’ouvre à fin juillet, dure trois mois et se sépare sans résultat.

1946: du 4 novembre au 12 décembre, à New-York. Même objet encore. Cette fois, il y a accord: contre la mainmise sur la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Finlande et la Tchécoslovaquie, les Russes acceptent, avec l’Italie, la signature d’un traité qui la maintient hors de leur influence. Mais, sur l’Allemagne, et le reste, aucun accord. On notera en passant que l’accord réalisé n’allait point manifestement dans le sens de la paix puisque, renforçant le bloc soviétique, il ne pouvait que pousser l’Occident à se renforcer lui aussi en s’appuyant sur l’Amérique.

1947: du 10 mars au 24 avril à Moscou. Objet: traité de paix avec l’Allemagne et l’Autriche. Aucun accord.

1947: du 25 novembre au 15 décembre à Londres. Même objet qu’à Moscou. Aucun accord.

1949: du 23 mai au 20 juin à Paris (Palais rose). Objet: Allemagne et Autriche. C’était au temps du blocus de Berlin. Aucun accord mais… fin du blocus de Berlin, monté par les Russes pour détourner les forces américaines de la Chine: Mao ayant gagné et ce blocus n’ayant plus de raison d’être, les Russes ont accepté de le lever.

Entre temps, deux cent soixante-deux réunions (262) des suppléants des quatre grands et de nombreuses réunions de l’O.N.U. ou de ses commissions sans qu’aucun accord sur l’Allemagne et l’Autriche ait pu être trouvé.

Cet accord introuvable était l’objet de la récente conférence de Berlin où on ne l’a pas davantage trouvé. On l’a donc remis à l’ordre du jour d’une autre conférence qui se tiendra plus tard.

On peut penser que ce résultat est positif. A la manière de Robert Rocca qui cria joyeusement victoire en précisant “qu’ils n’avaient rien cassé” et que c’était toujours ça! Ou à celle de Figaro qui était, lui, “persuadé qu’un grand nous fait toujours assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.”

“Ils n’ont rien cassé”, “ils” ont pris l’engagement de se rencontrer à nouveau d’ici un mois et il y a peu de chances, il faut le reconnaître, que, d’ici un mois, “ils” reviennent sur l’engagement pris.

Pendant qu’ils palabrent, disait Sébastien Faure, on ne risque rien, mais dès qu’ils se taisent…

Dès qu’ils se taisent, ils nous passent la parole après nous avoir, au préalable, dotés du matériel nécessaire, et c’est la guerre.

Le malheur est qu’il arrive toujours un moment où ils se taisent ou, du moins et pour ceux qui sont férus de rigueur mathématique, qu’il est toujours arrivé un moment où ils se sont tus.

Bien sûr, on ne peut pas affirmer qu’un phénomène qui s’est toujours produit se produira toujours, mais il en est de celui-ci comme du plomb qui, jeté dans la rivière a, jusqu’ici, toujours coulé au fond: il n’est interdit à personne d’espérer qu’un jour le plomb surnagera…

Les Théorèmes

La principale raison pour laquelle on ne peut jamais dire que les résultats d’une conférence internationale sont ou seront favorables à la paix du monde, c’est que ne s’y rencontrent que les représentants des Etats. Or, dans tous les pays, les représentants de l’État sont ceux des classes dirigeantes et, si on peut concevoir que, dans deux ou plusieurs pays les intérêts des classes dirigeantes soient parallèles, il n’en faut pas moins admettre qu’elles trouveront toujours, en face d’elles, les classes dirigeantes de deux ou plusieurs autres pays dont les intérêts seront diamétralement opposés. En l’occurrence, c’est ce qui se produit: le groupe ou le cartel des puissances dites occidentales qui possèdent les quatre cinquièmes et demi des richesses “libérées” du monde est en irréductible opposition d’intérêts avec celui des puissances de l’Est qui ne dispose, à égalité de besoins vitaux, que du reste. Les représentants des États occidentaux vont donc aux conférences avec l’intention bien arrêtée de ne rien céder ou le moins possible de leurs avantages, et ceux des puissances de l’Est avec celle, non moins bien arrêtée, d’entamer le plus possible ces avantages. Jusqu’ici, les premiers n’ont cessé de faire des concessions — même à Berlin, je le montrerai dans un instant — et c’est ce qui fait que, comme le dit si bien Robert Rocca “ils” n’ont rien cassé. Mais, dans la concession, il y a une limite au-delà de laquelle ils ne peuvent aller: ce qui compromettrait leur situation de privilégiés dans les nations au nom desquelles ils parlent. Avec l’Allemagne de Guillaume II, il y avait une limite au delà de laquelle on s’est refusé à aller. Avec celle de Hitler aussi. Et on notera, qu’en Corée, c’est pour avoir voulu rester en deçà de cette limite que les Américains ont eu la guerre. Ce qui, au surplus, est grave, c’est que même si les représentants des Etats avantagés acceptent de dépasser la limite, on ne peut pas dire que les risques de guerre sont écartés pour autant: en faisant toutes les concessions possibles à Hitler, il est probable qu’un jour serait venu où il aurait été assez fort pour déclarer lui-même la guerre qu’on en lui aurait pas déclarée. Ceci pour dire que, de toutes façons, il n’y a pas de solution dans le cadre des conférences internationales et que l’un ou l’autre des antagonistes finit toujours par avoir recours à la force et, quelquefois, tous les antagonistes, d’un commun accord.

Qu’il en puisse être autrement, je ne le nie pas, mais seulement le jour où les envoyés aux conférences internationales représenteront les peuples, et non plus seulement les classes privilégiées de certains peuples admis dans la Conférence des Grands: ce jour là, l’entente sera facile car, à l’échelle universelle, les intérêts des peuples sont les mêmes et on sera plus de quatre à en discuter car personne ne sera exclu de la communauté humaine.

Jusque là…

S’il était besoin d’illustrer ce raisonnement par un exemple concret, il suffirait de mettre en évidence les intentions précises dans lesquelles les quatre Grands sont venus à Berlin.

M. Foster Dulles est venu pour monter en Europe occidentale un système stratégique susceptible de libérer les troupes américaines qui y sont stationnées et de les rendre disponibles pour l’Asie. Ce faisant, il devait en outre démontrer à Bidault et Eden que toute entente avec la Russie était impossible, mais en ménageant ses termes de telle sorte que les conversations à deux, avec la Russie précisément, ne fussent pas torpillées, because la bombe H.

M. Molotov, lui, est venu pour démontrer à Bidault et Eden que le système stratégique prévu par Foster Dulles ne se justifiait pas.

Mais M. Eden était acquis à Foster Dulles car, pour les marchands anglais qu’il représentait, le réarmement de l’Allemagne est nécessaire, dans la mesure où c’est le seul moyen de la mettre en situation défavorable sur le plan de la concurrence avec les produits anglais.

Seul M. Bidault ne pouvait suivre inconditionnellement Foster Dulles: s’il avait, pour le compte des marchands français, des préoccupations du même ordre que celles d’Eden, il ne pouvait le manifester qu’en termes mesurés, because la guerre d’Indochine dont il eût bien voulu négocier la fin avec Molotov.

Qui ne voit que sur ce fond de tableau, aucun accord n’est possible qui ne laisse, en définitive, la voie libre à la guerre? Le “fléchissement” américain, c’est l’Europe occidentale livrée à la Russie et le durcissement, c’est le renforcement de l’animosité russe augmenté des dangers du réarmement allemand, pour les classes dirigeantes françaises, notamment, c’est-à-dire pour la France envisagée en tant que Nation dans l’acception habituelle du terme. Un jour, un ange est passé sur la conférence et on a parlé du désarmement général: ça n’a pas été loin, aucun des quatre n’y voyant un intérêt pour les classes dirigeantes de son pays. Pour la galerie, on a mis cette affaire à l’ordre du jour d’une prochaine conférence.

Mais il a bien fallu parler des traités de paix avec l’Allemagne et l’Autriche, objets précis de la conférence. Sur l’Allemagne, les Occidentaux ont dit: élections libres puis unification et évacuation. C’était leur intérêt. Molotov a répondu: élections d’abord. C’était — surtout après les événements de juin à Berlin-est — l’intérêt de la Russie. Pas d’accord possible non plus sur ce point… Et pas davantage avec l’Autriche, son évacuation par les troupes russes signifiant l’évacuation aussi de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie et de la Roumanie, c’est-à-dire leur perte sèche.

Comment eût-il pu en être autrement ? Les peuples qu’aucune opposition d’intérêt ne dresse les uns contre les autres peuvent se consentir des concessions mutuelles: les représentants de leurs classes dirigeantes ne peuvent pas, car, toute concession de l’un le met en situation d’infériorité devant les autres. Et il n’est pas de concession qui ne modifie les rapports de forces ou leur équilibre.

Il restait les conversations à deux: elles supposent un partage du monde entre la Russie et l’Amérique et elles sont amorcées. Nous ferons bien d’en surveiller l’évolution.

Prendre parti ?

Pour simples qu’elles soient, ces considérations ont beaucoup de chances de ne pas tomber sous les sens du plus grand nombre et, dans la majorité des cas, ce n’est pas en fonction d’elles qu’on porte des jugements sur les conférences internationales: on ne fait plus guère d’éducation systématique et le bon public est quasi abandonné aux journalistes de la grande information qui font de ces choses des problèmes de bonne ou de mauvaise foi. Or, dans ce genre de sport, pour les journalistes de la grande information qui dépendent tous plus ou moins du ministère des Affaires étrangères, la mauvaise foi est toujours chez l’adversaire qu’on leur désigne.

Et le bon public s’y laisse pendre: pour un bon tiers des Français, la mauvaise foi est américaine et, pour un autre bon tiers, elle est russe.

Erreur de part et d’autre: la mauvaise foi est partout — au service des intérêts les plus sordides et des desseins les plus inavouables.

D’abord, et sans demander son avis au peuple allemand qui est le premier intéressé, ils sont tous partisans du réarmement de l’Allemagne: avant toutes choses, pour que les produits allemands, par le jeu des impôts indirects nécessaires au financement de l’opération soient plus chers que les leurs sur le marché mondial. Les occidentaux veulent la C.E.D. et Molotov ne leur répond que: “L’Allemagne sera autorisée à posséder des forces armées nationales — armées de terre, de mer et de l’air — indispensables pour la défense du pays.” (Point I, du projet de traité qu’il a proposé). Quelle différence ?

Ensuite, si les communistes français reprochent aux occidentaux de ne pas hésiter à faire appel aux anciens nazis pour la reconstitution de l’armée allemande, Molotov lui-même ne propose pas autre chose lorsqu’il dit, point 6 de son projet: “Tous les anciens membres de l’armée allemande, y compris les officiers et officiers généraux et tous les anciens nazis, etc. auront les mêmes droits civiques et politiques que les autres Allemands.”

Enfin, quand, le même jour, le président du Soviet suprême décide un effort supplémentaire d’armement de la Russie, tandis que Molotov propose à Berlin le retrait de toutes les forces armées étrangères (les Russes ne se retirant bien entendu que sur la ligne Oder-Nusse), cela revient à demander aux Américains de lui livrer l’Europe occidentale. Et ça ne vaut pas mieux que la proposition de Foster Dulles qui, sans renoncer au projet de C.E.D. — par précaution et à titre de garantie, dit-il! — demande aux Russes d’évacuer l’Autriche et tous les pays de l’Europe centrale qu’elle considère comme un bouclier.

Cela suffit, me semble-t-il, pour établir que ni d’un côté, ni de l’autre du rideau de fer, il n’y a la moindre parcelle de bonne foi. Encore ai-je limité le nombre des exemples probants, tout ce qui a été dit de part et d’autre étant de la même farine, chacun ne proposant que ce qui était de nature à affaiblir son adversaire.

Il n’y a donc aucune possibilité de prendre parti pour les uns ou pour l’autre, et renvoyer les plaideurs dos à dos me paraît la seule prise de position raisonnable.

Aussi bien, nous savons pertinemment que si nous avions, nous, à prendre les décisions qui conduiront le monde à la paix, nous commencerions par décréter la suppression radicale de tous les armements — ce qui supprimerait du même coup la notion d’agressé et d’agresseur éventuel: la décentralisation de tous les Etats, c’est-à-dire leur suppression et du même coup, celle aussi des grands intérêts indéfendables qu’ils protègent; et nous aurions la fédération des cités autonomes dans les termes mêmes où la rêvait Proudhon, c’est-à-dire dans un univers fraternel à jamais débarrassé de l’exploitation de l’homme par l’homme, d’un Etat par d’autres Etats ou d’une Nation par d’autres Nations.

Qui osera prétendre que Bidault, Eden, Foster Dulles et Molotov peuvent s’orienter dans cette voie ?

Et, s’ils ne le peuvent pas, qui affirmera qu’on peut “espérer des résultats favorables à la paix du monde” des rencontres internationales qu’ils organisent?

Tout ce qu’on peut espérer d’eux c’est que, n’arrivant jamais à se mettre d’accord sur des oppositions d’intérêts qui sont irréductibles, ils ne “cassent” — ô Robert Rocca! — rien non plus.

Et qu’il en soit ainsi à Genève à la fin du mois prochain, ailleurs encore après Genève, et le plus longtemps possible.

Mais sans perdre de vue que, tandis qu’ils parlent, ce qui est notre suprême consolation, les événements dont personne n’interrompt le cours, accumulent des difficultés qui deviendront un jour ou l’autre insurmontables ou qu’ils déclareront telles.

Incidente

J’ai parlé de concessions faites par les occidentaux à la Russie: il s’agit du rétablissement des échanges commerciaux traité dans les coulisses de la conférence de Berlin.

En fait, les échanges commerciaux entre les deux clans n’ont jamais été interrompus, l’Angleterre n’ayant jamais cessé de commercer avec Mao Tsé Toung, Mao Tsé Toung avec Moscou et l’Amérique avec l’Angleterre: le circuit des marchandises était seulement plus long et leur prix un peu plus élevé pour les Russes.

A partir de maintenant, des marchandises de l’Europe occidentale pourront franchir directement le rideau de fer. Ces marchandises sont, il va de soi, limitées aux objets de consommation courante à l’exclusion, paraît-il, de tout ce qui relève de la production de guerre.

On peut se féliciter de ce rétablissement du courant commercial dont, avec le Blocus continental, Napoléon 1er avait déjà fait la preuve qu’il était impossible de l’interrompre. (En passant: à 150 ans d’intervalle, c’est toujours des marchands et industriels anglais que viennent les difficultés!). Parmi nous qui nous déclarons volontiers “pour la libre circulation des idées, des marchandises et des hommes à travers toutes les frontières” ceux qui attendaient de la conférence de Berlin des “résultats favorables à la paix du monde” ne manqueront sûrement pas de citer le fait en le faisant figurer au crédit de la conférence.

Je veux bien. Mais c’est justement au lendemain du jour où les traités commerciaux ont pu être considérés comme acquis par la Russie que le soviet suprême a décrété la nécessité d’un nouvel effort d’armement.

Avec l’argent qu’il ne dépensera plus pour se procurer les denrées de consommation courante qui lui sont si nécessaires, prétend Groutchew, ministre du plan, le soviet suprême pourra fabriquer des canons ou des bombes H.

Et il pourra détourner vers la production de guerre, tous les travailleurs qu’autrement, il eût été obligé de maintenir dans la production utile et nécessaire à la vie dans l’immédiat.

Ainsi une mesure qui pourrait être interprétée comme une mesure de détente et dont il y aurait lieu de se féliciter, se transforme, à échéance reportée, en une mesure nuisible à la paix du monde.

Le malheur c’est, qu’ici encore, le non rétablissement des échanges commerciaux eût été tout aussi nuisible.

Et c’est une dernière preuve que, dans les structures actuelles du monde, les intérêts des peuples restant confiés aux représentats de Etats, il y a rarement de solution “favorable à la paix du monde” à attendre des conférences internationales.

Paul Rassinier

OOOOOOOOOOOOOOOO

 

Lettre de Roger Hagnauer à Défense de l’Homme.

Le Directeur, Louis Lecoin laisse à Paul Rassinier le soin de lui répondre — “ce débat ne pouvant nuire à personne.”

 

Mon cher Lecoin,

Je lis Défense de l’Homme, comme Contre-Courant, avec le même soulagement que notre vieille Révolution Prolétarienne. L’heureuse divergence des pensées animées par les mêmes valeurs morales et sociales — celles que nous servons depuis plus de trente ans — n’est pas seulement l’effet normal de la vraie liberté; elle prend aujourd’hui le caractère d’une cure nécessaire et salutaire, alors que s’opposent les “conformismes” et que les meilleurs de nos compagnons inquiétés par toute discussion se soulagent par des formules et des artifices.

Ce n’est pas là précaution de style. C’est la justification de ma lettre qui n’a pas d’autre but que d’alimenter le débat sur une question que je crois essentielle.

Dans le n° 63 de janvier 1954, Paul Rassinier écrit (page 30) sur “la lutte menée par le gouvernement américain sur deux fronts” et rappelant les propos qu’il tenait un an auparavant quant à la possibilité d’un abandon de l’Europe par les Américains, il ajoute “nous avons été les seuls, dans la presse, à essayer d’attirer l’attention de l’opinion sur cet aspect du problème”.

Paul Rassinier n’est pas obligé de nous lire. Mais alors que l’on nous incorpore à tort ou à raison dans le parti américain, il serait injuste de ne pas reconnaître que nous avions également mis l’accent sur la tendance “asiatique” de la nouvelle politique américaine. Nous l’avons signalé dans la tribune libre de Force Ouvrière, avant l’élection de Eisenhower.

Je l’ai rappelé dans mon intervention au 3e congrès de la C.G.T.F.O. (novembre 1952) et dans les articles que j’ai consacrés, (Révolution Prolétarienne), aux éléments d’une politique ouvrière internationale.

Notre ami Robert Louzon qui, avec son courage habituel, a précisé brutalement son choix entre le parti américain et le parti russe, a fourni a l’appui de notre thèse des arguments solides, et a critiqué “le cafouillage américain” en Orient sans aucun ménagement de forme.

Dans le même numéro de “Défense de l’Homme”, Rassinier, sous le titre “Le vent de la panique” (page 47), étudie les prodromes d’une “crise économique américaine sans précédent”. Il n’est pas dans mes possibilités de me prononcer en toute connaissance de cause sur ce problème. L’éventualité d’une crise n’est pas exclue. Sera-t-elle plus catastrophique que celle de 1929 ? Restera-t-elle dans les limites de la “récession” de l’immédiate après-guerre ? Suffira-t-il de la prévoir pour la vaincre ? Ce sont là des questions auxquelles nous ne pouvons répondre encore.

Mais l’honnêteté indiscutable de Rassinier devrait se manifester par plus de vigilance et de prudence et ne pas céder à la tentation de subordonner les faits à sa thèse.

Se méfier surtout de cette fameuse logique abstraite qui entend balancer également les responsabilités de chaque “bloc”. Dire que l’économie américaine était tombée en 1949 à son niveau le plus bas, depuis la fin de la guerre, c’est vrai. Ajouter que c’est à la “veille de la guerre de Corée”… c’est raccourcir quelque peu le temps — de la fin de 1949 au début de la guerre de Corée, il s’est écoulé un semestre. Il est également vrai que cette guerre a provoqué un “boom” de la production mondiale.

Mais il est un fait que l’on veut ignorer systématiquement, c’est que pendant le premier semestre de 1950, avant le déclenchement des hostilités, l’économie américaine, sortie de la crise de 1949, était en pleine ascension, que loin de favoriser l’industrie américaine, les nécessités de la guerre l’ont d’abord fortement gênée, et qu’il a fallu l’intervention de l’État pour provoquer une nouvelle orientation de la production industrielle. Ce sont surtout les industries anglaise, allemande et française qui ont profité au début du “boom” de Corée. Le public français ignore que les gros capitalistes américains sont lourdement atteints dans leurs bénéfices par la politique interventionniste de l’Etat fédéral. Ce qui explique d’ailleurs en partie le succès électoral d’Eisenhower qu’une fraction de l’opinion aux U.S.A. considérait — si paradoxal que cela paraisse — comme plus pacifiste que Stevenson, parce que soutenu par les “isolationnistes”.

Le public français croit — et Rassinier le confirme dans cette croyance — que Sygman Rhee n’est qu’un pantin entre les mains de Washington. Ce n’est malheureusement pas aussi simple. Ce vieux nationaliste réactionnaire n’est pas un vulgaire “Quisling” hitlérien ou stalinien. Il a résisté à la pression américaine et n’a pas toujours été vaincu. Dans le 1er semestre de 1950, il a fallu la menace de la rupture des relations diplomatiques pour qu’il consente à accorder à son peuple quelques garanties démocratiques. On peut fort bien parler du “chantage” qu’il exerce sur Washington, analogue à celui des nationalistes chinois, des colonialistes français et des capitalistes anglais (en Iran par exemple)… On hausse les épaules. Il suffirait à l’Amérique de commander pour être obéie. Le pourrait-elle ? Oui, si son gouvernement était militaire et dictatorial. Le veut-elle ? Il faudrait qu’il n’y eût qu’une politique américaine. Nous avons déjà constaté que ce n’était pas le cas. Et c’est là tout le problème, que Rassinier et beaucoup d’autres ne veulent pas voir.

La politique “européenne” de l’Amérique était peut-être une politique “impériale”. Mais elle était soutenue par les éléments les plus libéraux et même les plus internationalistes, consciemment ou non. En la confondant avec la politique “asiatique”, sous la même réprobation, on a fait le jeu des impérialistes au sens étroit du terme et, par voie de conséquence, des réactionnaires et des colonialistes d’Europe et d’Asie.

D’autre part, Staline a multiplié les provocations — dont l’agression nord-coréenne — non pas peut-être pour provoquer immédiatement la guerre, mais pour renforcer le parti américain “asiatique” et dissocier le groupement des démocraties. Ses successeurs n’ont pas d’autre politique.

Il reste, et c’est aussi tout le problème, que même si l’on n’avait le choix qu’entre l’impérialisme capitaliste américain et le totalitarisme soviétique nous aurions (je m’excuse de citer Irwing Brown), le choix entre la liberté relative (la marge dépendant de la force du mouvement ouvrier) et la servitude absolue (le totalitarisme détruisant tout mouvement ouvrier).

Ces observations n’ont pas pour but de justifier l’alignement derrière les capitalistes et les militaires américains, mais d’éclairer la lutte ouvrière, internationaliste et pacifiste, qui porte encore tous mes espoirs.

Je l’ai dit avec suffisamment de force et de netteté aux derniers congrès confédéraux de la C.G.T.F.O. pour avoir le droit de le redire ici, certain d’être entendu et compris par celui que nous avons entendu et suivi — R. Louzon, Yvonne Hagnauer et moi — il y a quatorze ans.

Bien fraternellement

Roger HAGNAUER

 

//////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

RÉPONSE A ROGER HAGNAUER

par Paul Rassinier

Défense de l’Homme, numéro 66, avril 1954, p. 5-9.

**********************************

 

Je suis d’accord avec Lecoin : un débat sur les prises de positions possibles de l’homme dans la “discussion” Est-Ouest ne peut nuire à personne. Et, si Roger Hagnauer, se rendant compte qu’il était impossible de l’instituer dans la Révolution prolétarienne où il a cependant ses grandes et ses petites entrées, a résolu de “l’alimenter” dans Défense de l’Homme, où il est maintenant établi qu’on ne fait jamais à personne la réponse de la bergère, il faut s’en féliciter et lui en être reconnaissant.

Malheureusement, une chose est l’intention, une autre le fait. En l’occurrence, je ne crois pas qu’une sollicitation de texte, une hérésie et un faux dilemme au surplus abusivement baptisé “choix”, pris ensemble ou séparément, soient de nature à constituer un “aliment” très substantiel: en raison des affinités qui, pendant un quart de siècle, nous ont poussés et maintenus l’un aux côtés de l’autre, Roger Hagnauer excusera la liberté que je prends de lui dire d’abord ceci.

1. La sollicitation de texte

Roger Hagnauer dit : “Dans le numéro 63 de janvier 1954, Paul Rassinier écrit (page 30) sur la lutte menée par le gouvernement américain sur deux fronts et, rappelant les propos qu’il tenait un an auparavant quant à la possibilité d’un abandon de l’Europe par les Américains, il ajoute : “nous avons été les seuls, dans la presse, à essayer d’attirer l’attention de l’opinion sur cet aspect du problème.”

Et de partir sur “l’accent” qu’il a, lui-même, en compagnie de Louzon, mis “sur la tendance asiatique de la nouvelle [note 1 : D’ailleurs, et tout à fait entre nous pas si nouvelle que cela, puisque Roosvelt a été, de tous les hommes d’Etats américains, le seul à rompre avec la tendance asiatique qui est la tradition de la politique américaine, de temps immémorial.] politique américaine…”

Il suffira au lecteur de se reporter à l’article incriminé pour se rendre compte que ce n’était pas sur cet abandon possible lui-même que j’attirais son attention, mais sur les conclusions qu’il en fallait tirer, relativement aux conversations à deux, entre Moscou et Washington, c’est-à-dire à l’éventualité d’un accord entre la Russie et l’Amérique sur un partage du monde, ce qui est, à mon sens, le but évident de toute la diplomatie russe depuis 1945.

Et ce qui donne au problème “un aspect” que je n’ai vu évoquer nulle part.

Que Louzon et Hagnauer aient, l’un et l’autre, “mis l’accent sur la tendance asiatique de la nouvelle [sic] politique américaine”, je ne le sais que trop et je le concède volontiers. Mais, ce n’est pas un exploit et il n’y a vraiment pas de quoi tirer vanité des critiques, fussent-elles “sans aucun ménagement de forme” que Louzon adresse aux Américains à propos d’une intervention de leur part qu’il trouve “cafouilleuse” en Orient par manière de la dire inopportune, et, à quelques nuances près, très opportune en occident.

Je préférerais que les critiques de Louzon fussent “sans aucun ménagement” sur… le fond : il arriverait peut-être à établir qu’il y a un principe du syndicalisme révolutionnaire avec cette figure de Janus et, comme je ne le connais pas, je lui en serais reconnaissant.

Mais ceci est un autre problème.

2. L’hérésie.

J’avais écrit qu’en 1949, l’économie américaine était tombée à son niveau le plus bas depuis la fin de la guerre, que c’était à la veille de la guerre de Corée et que cette guerre de Corée était à l’origine de la reprise. Là-dessus, Roger Hagnauer me dit qu’entre la fin de 1949 et la guerre de Corée, il s’est écoulé un semestre, que je raccourcis quelque peu le temps, que pendant ce semestre — c’est-à-dire avant le début des hostilités — l’économie américaine était déjà entrée dans une période de reprise, que les nécessités de la guerre l’ont considérablement gênée, qu’il a fallu l’intervention de l’État pour provoquer une nouvelle orientation de la production industrielle et que les gros capitalistes américains sont lourdement atteints par la politique interventionniste de l’État fédéral.

Ici, Roger Hagnauer me fait la partie vraiment trop belle et la réponse est facile.

Il est exact que l’économie américaine est passée de la récession à la reprise pendant les six mois qui ont précédé la guerre de Corée, mais c’est précisément parce que le capitalisme la préparait. L’explication que, à l’époque, et tout en redoutant le pire, j’ai donnée de ce phénomène pour les lecteurs de Défense de l’Homme, me dispense d’y revenir : dans toutes les guerres, la préparation — et non seulement le début des hostilités — est le premier facteur de reprise.

Qu’il ait fallu, au début des hostilités, l’intervention de l’État pour provoquer une nouvelle orientation de l’économie américaine, c’est beaucoup dire: l’intervention de l’État n’a visé que ceux qui ne s’étaient pas alignés d’eux -mêmes sur les discours de Marc Arthur, c’est-à-dire les retardataires — comme en France en 1939, après le déclenchement des hostilités — et c’est seulement ceux-là qui ont été gênés [note 2 : Encore ont-ils bénéficié de confortables subventions d’Etat ! ]. Mais, sans la guerre, c’est toute l’économie qui l’eût été.

Enfin, si les gros capitalistes américains sont lourdement atteints dans leurs bénéfices par la politique interventionniste de l’État fédéral, c’est seulement dans leurs bénéfices qu’ils le sont: sans la politique interventionniste, il n’y aurait plus de bénéfices. Ils le savent d’ailleurs très bien et, quand ils se plaignent, ce n’est pas contre l’interventionnisme dans son principe qu’ils protestent, mais parce qu’ils le trouvent trop massif: les uns le veulent seulement en Asie, les autres, de moins en moins nombreux, seulement en Europe, mais aucun ne dit qu’il ne faut intervenir nulle part. L’isolationnisme américain, au sens où on l’entendait en Europe, avant 1939, est mort ou peu s’en faut: si on en trouve encore quelques traces, c’est dans le peuple et non chez les industriels et surtout pas chez les gros. C’est du moins ce qui ressort de tout ce que je lis sur l’Amérique, mais, évidemment, je ne peux pas tout lire, et surtout, comme le dit si élégamment Roger Hagnauer, je ne suis pas “forcé” de tout lire…

 

3. Le faux-dilemme

Si Roger Hagnauer a écrit à Lecoin je suppose que c’est essentiellement pour nous dire ceci:

“Se méfier de cette fameuse logique abstraite qui entend balancer également les responsabilités de chaque bloc… Il reste, et c’est aussi tout le problème, que même si l’on avait le choix qu’entre l’impérialisme capitaliste américain et le totalitarisme soviétique, nous aurions ( je m’excuse de citer Irwing Brown [ note 3 : Roger Hagnauer a raison de s’excuser, la référence n’est pas heureuse. ] ), le choix entre la liberté relative ( la marge dépendant de la force du mouvement ouvrier ) et la servitude absolue ( le totalitarisme détruisant tout mouvement ouvrier. )”

C’est le dernier argument de ceux qui ont choisi soit l’Amérique, soit la Russie soviétique, et je conviens qu’il est celui qui porte le plus contre ceux qui, comme nous, ont choisi autre chose: il suffit, en effet, de les présenter comme n’ayant rien choisi…

Si tout se ramène à un choix, si ce choix ne comporte que deux éventualités — ceci est très important! — s’il est une obligation ou une fatalité à laquelle on ne peut échapper, il est évident que Roger Hagnauer a raison: c’est là, sinon tout le problème, du moins le noeud du problème, et il ne faut pas lui tenir rigueur de nous y avoir amené par le chemin des écoliers.

Mais si tout se ramène à un choix dans ces termes, c’est-à-dire à l’écart de tous les impératifs de principe, en présentant la lettre de Roger Hagnauer, Lecoin a déjà fait la meilleure et la plus pertinente réponse qui soi :

“Je sens bien pourquoi nos deux camarades (Louzon et Hagnauer) penchent ainsi du côté américain: je sais que c’est par haine du régime exécrable qui sévit en Russie, et que les bolchevistes voudraient implanter partout dans le monde. Mais, nous ne pouvons oublier que — sur le plan où ils se placent — avec des haines semblables et de pareils choix l’on fait les guerres.”

Quand j’aurais ajouté à cela que, dans toutes les guerres, tous les régimes sont totalitaires et que, dans aucun d’entre eux “la liberté relative, cette marge dépendant de la force du mouvement ouvrier” au préalable anéanti, n’existe plus, je n’aurai plus rien à dire, sinon que, par surcroît, après chaque guerre, le mouvement ouvrier ressuscité de ses cendres est plus faible qu’avant et, par voie de conséquence, la démocratie virtuelle plus mal en point.

Il restera toutefois à établir que tout le problème se ramène précisément à un choix. Sur ce point, Roger Hagnauer détruit lui-même sa propre hypothèse en ne lui reconnaissant que deux éventualités: un choix qui ne propose que deux éventualités n’est plus un choix. “S’ils n’ont plus de pain, disait Marie-Antoinette, qu’ils mangent de la brioche.” Pour elle aussi, tout le problème se réduisait à un choix entre deux éventualités au surplus également inaccessibles. “Si vous ne voulez pas de la Russie, nous dir Roger Hagnauer, prenez l’Amérique”. C’est la même chose et je réponds seulement que, n’ayant plus de pain et ne pouvant acheter la brioche, le peuple de Paris choisit une troisième éventualité qui était l’insurrection: quand nous n’aurons plus l’Amérique — car, des Massilia, il n’y en aura sûrement pas pour tout le monde! — et que nous ne pourrons nous satisfaire de la Russie, que ferons-nous? Or, c’est à cela que nous conduit le choix proposé et résolu par Roger Hagnauer.

Le lecteur observera par ailleurs que, pour nous emprisonner dans cette alternative sans autre perspective que la capitulation, Roger Hagnauer a eu absolument besoin d’appeler à son secours, à la fois des responsabilités plus lourdes et des résultats sociaux moins mauvais d’un côté que de l’autre du rideau de fer. D’une manière générale, je me méfie de l’acte qui se justifie par ses résultats car, pour moi, l’intention compte plus que la fin et jamais la fin ne justifie le moyen. Si on veut juger en fonction de responsabilités, je suis plus gêné encore et je m’explique.

De deux hommes qui ont tiré sur leur voisin, l’un le manquant, l’autre le tuant, les juges bourgeois qui sont experts en ces sortes d’affaires, se placent sur le terrain des responsabilités et des résultats pour décréter que le premier est moins responsable que le second et qu’il doit être moins puni. Car, à partir des responsabilités et des résultats, on ne peut éviter d’aboutir au principe de la sanction. Libre à qui le veut de transposer les méthodes d’appréciations des juges bourgeois dans les problèmes du militantisme: je suis, moi, inaccessible à ces différenciations arbitraires. Il y a peut-être des degrés dans l’injustice sur le plan matériel (résultats), il n’y en a pas sur le plan moral (responsabilités). La notion de responsabilité, très discutable dans les mobiles qui poussent les individus à agir d’une façon ou de l’autre, l’est autant si l’on raisonne sur les sociétés: on l’abstrait souvent de la nécessité dans un monde qui est un tout et c’est la raison pour laquelle on ne voit généralement pas que l’injustice est, elle aussi, un tout à l’échelle de ce monde, ce qui signifie que la responsabilité ne peut qu’être collective ou ne pas être. C’est parce qu’on lui donne un caractère relatif que la notion de responsabilité conduit à la sanction. Or, ici, la sanction, c’est au surplus la guerre…

Qu’on n’aille pas croire que cette façon de n’accorder de valeur qu’à un choix aux éventualités illimitées et dont les justifications seraient morales, n’est qu’un artifice pour éviter une prise de position sur des réalités très matérielles. Je n’ai jamais nié que les conditions de la vie fussent — et de beaucoup ! — plus exécrables sous le régime russe actuel que sous le régime occidental, de type américain ou non. Je dis seulement que la différence n’est pas si grande qu’Hagnauer et Louzon le veulent bien dire. Qu’elle existe et qu’elle soit très sensible pour eux et pour moi, pour d’autres encore, cela ne fait pas de doute: pour les cinq millions et demi d’ouvriers et leurs familles qui vivent avec des salaires inférieurs à 25.000 fr. par mois, elle l’est déjà beaucoup moins. Et, sur les cent dix millions d’habitants que compte l’Union française, pour les soixante-dix millions qui vivent dans nos colonies où les Français se conduisent exactement comme les Nazis en France dans la période aiguë et finale de l’occupation, elle est sûrement nulle. Ajoutons à ces soixante-dix millions ceux qui vivent sous la botte anglaise à Nairobi ou ailleurs, ceux qui vivent sous la botte yougoslave, ceux qui vivent sous la botte espagnole, sans oublier ceux qui vivent sous la botte américaine, à Porto-Rico ou ailleurs, dans des conditions semblables et nous ne serons pas loin d’atteindre les deux cents et quelques millions qui vivent sous la botte russe. Alors, dites-moi, Hagnauer, même sur le plan des réalités matérielles, où est la différence ? Et comment peut-elle justifier un choix à deux éventualités seulement ?

Enfin, si, comme le fait très judicieusement remarquer Lecoin, ce choix qui ne se justifie ni par des considérations morales, ni par des considérations matérielles, conduit par surcroît à la guerre — acceptée par Louzon quand on le pousse dans ses derniers retranchements — quelle signification peut-il avoir? C’est un fait généralement reconnu par tous les spécialistes occidentaux de la stratégie militaire que, si guerre il y a, aucune force au monde ne peut empêcher l’Europe occidentale d’être envahie par les armées russes, les Américains promettant seulement de la reconquérir et ne prenant, en Méditerranée, en Espagne et en Afrique du Nord, de dispositions que dans cette seule éventualité, par avance acceptée. Qu’on choisisse cela ou qu’on choisisse autre chose, le résultat sera certes le même. A ceci près cependant que, dans le second cas, on n’encourt ni le reproche d’avoir cautionné une escroquerie morale, ni, après avoir présenté comme un devoir un choix limité à deux éventualités, l’humiliation de reconnaître qu’au surplus, le bénéfice n’en pouvait être réservé jusqu’à ses extrêmes limites qu’à quelques milliers de Français, ou d’Européens occidentaux.

Il n’est pas certain qu’une guerre implique l’invasion automatique de l’Europe occidentale par les troupes soviétiques? Possible, mais alors, à nous les bombes atomiques, dont nous aurons le temps d’apprécier toute la saveur, pendant que les armées américaines essaieront d’atteindre Moscou! A nous les bombes atomiques dans tous les cas, d’ailleurs, car, en cas d’invasion russe, les Américains… Et dans tous les cas, le sort de la Corée pour l’Europe occidentale, sinon pour le monde entier.

La réalité c’est que l’attitude possible de l’homme ne peut pas être la conclusion d’un choix dans le cadre et les limites proposées par Roger Hagnauer. Il le sait d’ailleurs très bien, et si mon “honnêteté indiscutable devrait se manifester par plus de vigilance et de prudence et ne pas céder à la tentation de subordonner (?) les faits à la thèse”, son expérience personnelle de 1939 à 1945 devrait, sinon le rendre plus perspicace, du moins l’avoir persuadé que son sort, pendant cette période, n’avait pas été, plus que le mien, la conclusion d’un choix délibéré, mais bien la résultante d’un concours de circonstances auquel nous étions l’un et l’autre étrangers, et qui nous a l’un et l’autre broyés à des titres et à des degrés différents. Pourquoi voudrait-il qu’il en fût autrement dans un concours de circonstances analogues à venir? Parce qu’il refusait alors le sort qu’on lui préparait et qu’il l’accepte aujourd’hui en précisant qu’il le choisit? Comme argument, ceci me paraît aussi assez mince et je serais étonné que le lecteur n’en convînt pas.

J’entends maintenant la dernière observation: mais enfin, l’homme n’est pas seulement un jouet entre les mains d’un implacable agencement de circonstances sur lesquelles il n’a aucun pouvoir! Je veux bien, mais ce pouvoir, qui lui a été accordé dans des limites très larges par la nature, a été singulièrement restreint par la société et c’est un des théorèmes communs du socialisme libertaire, du syndicalisme révolutionnaire et de l’action anarchiste. J’ai toujours cru, et je crois encore que, dans la mesure où son attitude personnelle pouvait être la conclusion d’un choix, elle devait consister à s’élever au-dessus des quelques rares et faux dilemmes qui lui étaient proposés par la société jusqu’au point d’atteindre à une prise de conscience des multiples éventualités qui lui sont proposées par la nature et qui, seules, sont humaines et, par voie de conséquence, vraies. C’est sur ce plan seulement qu’un choix conserve toute sa signification et la Révolution toutes ses chances. Mais si cette possibilité de choix déjà considérablement réduite par la société l’était encore et, au surplus, par les révolutionnaires jusqu’à l’acceptation de la guerre qui est — fût-ce sous le prétexte de tuer le totalitarisme qu’elle engendre — un des moyens, et non le moindre, de tuer la Révolution, alors, je le dis tout net : il n’y aurait plus d’espoir!

Advertisements