DDH-67-70

INDEX

FLEURS ET COURONNES

par Paul Rassinier

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Léon JOUHAUX est mort. Bossuet aussi. Et Mérimée de Colomba, et même Boris Vian, étouffé dans son berceau par les crachats qu’il envoyait sur des tombes imaginaires et qui lui retombaient sur le nez. En matière d’oraison funèbre, il faudra donc se contenter du traditionnel et sec Requiescat in pace.

Et tout sera mieux ainsi.

Ses obsèques ont eu lieu le dimanche 2 mai, en présence du président de la République ( M. Coty, ceci a son importance ) et du président du Conseil ( M. Joseph Laniel, ceci a aussi la sienne ) qui avaient tenu, tous deux, à venir s’incliner devant sa dépouille mortelle: j’ai entendu parler de gens qui avaient nom Griffuelhes, Pouget, Delessalle devant la dépouille mortelle desquels les présidents de la république et du conseil d’alors, ne sont pas venus s’incliner…

L’hommage exceptionnel qui était ainsi rendu aux restes de celui qui avait personnifié le syndicalisme pendant un demi-siècle avait d’ailleurs déjà pris tout son sens la veille 1er mai dans une toute petite phrase d’un communiqué ministériel: “le nombre des participants aux diverses manifestations du 1er mai en France est en nette régression par rapport aux autres années” disait le ministre de l’Intérieur. Et il ajoutait: “Dans un grand nombre de villes, les manifestation prévues n’ont pas eu lieu, faute de manifestants.”

L’évidence sautait aux yeux: pour une fois, j’ai cru le ministre.

Et, rapprochant encore ces deux événements déjà concomitants, j’ai vu, tels deux gladiateurs antiques dans des arènes à l’échelle de l’Europe occidentale, le mouvement ouvrier blessé à mort, s’écrouler, sous un ciel d’orage, sur le cadavre de Léon Jouhaux, César qui avait personnellement jeté l’un contre l’autre n’ayant besoin ni de lever ni d’abaisser le pouce.

Les jeux terminés, César triomphant descendait dans l’arène, faisait écarter le corps du mouvement ouvrier par M. Martinaud-Desplats et déposait une couronne de lauriers sur celui de Léon Jouhaux.

Car tout avait été exceptionnel dans ce combat.

 

Thème central d’un tableau d’un sombre surréalisme, les 1er et 2 mai 1954 sont, dans mon esprit, le couronnement d’une litanie de dates fastes pour César, néfastes pour le mouvement ouvrier et qui dansent autour, la farandole finale d’un Sabbat de sorcières moyenâgeuses.

Août 1953! Il faut remonter jusqu’à cette date pour trouver un mouvement qui eût été susceptible de prendre des proportions et, par voie de conséquence, d’être efficace. La classe ouvrière était prête. Les fonctionnaires étaient prêts. Le mot d’ordre de grève générale illimitée courait dans les airs et avait même été lancé. Par malheur, la date était assez mal choisie, les mots d’ordre hasardeux: les cadres permanents de toutes les centrales syndicales sont facilement venus à bout du mouvement. Et César a triomphé: une fois de plus!

Depuis…

Depuis, il n’y a eu que des dates à noter pour mémoire:

9 novembre 1953: grève générale de 24 heures lancée par les syndicats autonomes de l’Enseignement. Le mouvement a réussi à 80-90 %. Le lendemain tout rentrait dans l’ordre et César triomphant, opérait la retenue d’une journée sur tous les traitements: c’était toujours ça!

Fin décembre 1953: grève générale de vingt-quatre heures lancée par les postiers C.G.T. La C.F.D.T. et la C.G.T.-F.O. ne s’y associent pas. Il a suffi qu’une infime partie du personnel s’y rallie pour créer des perturbations qui, adroitement exploitées, ont pu donner au mouvement l’apparence de la réussite. Vous et moi, nous avons pu être gênés, mais César, riant à gorge déployée, n’a eu qu’à retenir à nouveau une journée sur les traitements de ceux qui s’étaient laissés séduire.

20 janvier 1954: grève générale de 24 heures lancée par la C.G.T. Sur le plan des catégories, les fonctionnaires n’estiment pas devoir s’engager. Et, sur celui des tendances, pas davantage F.O., la C.F.T.C. et les syndicats autonomes. Les mots d’ordre n’arrivent qu’à peine jusqu’à ceux auxquels ils s’adressent: lamentable fiasco. César triomphe insolemment.

31 mars 1954: grève de 24 heures lancée par les syndicats autonomes de l’Enseignement. Les autres fonctionnaires ne sont pas prêts. La classe ouvrière n’est même pas informée. Le mouvement réussit à 90-95 %. Mais, le lendemain, tout rentre dans l’ordre, le gouvernement restant sur ses positions ou à peu près. Sourire sardonique de César opérant… les désormais traditionnelles retenues sur les traitements. Une institutrice me dit: “Je fais la grève pour avoir le droit de dire, sans être automatiquement accusée de jaunisse, qu’il ne faut pas la faire dans ces conditions.”

28 avril 1954: grève générale de 24 heures décidée par la C.G.T. et la C.F.T.C de concert. La C.G.T.-F.O. n’y participe pas et invite ses adhérents à s’abstenir. Les raisons qu’elle donne sont aussi mauvaises que celles de la grève. Sur le plan des catégories, les fonctionnaires ne s’estiment pas intéressés et s’abstiennent. Le mouvement échoue lamentablement en dépit des perturbations habituelles qui résultent pour l’ensemble du pays, d’une participation, si faible qu’elle soit, de la S.N.C.F. et des P.T.T.

Un chassé-croisé, en somme.

Et les diverses catégories de fonctionnaires n’arrivant à se mettre d’accord ni entre elles, ni avec la classe ouvrière ou vice-versa, chacun court à la bataille en ordre dispersé, c’est-à-dire à la défaite qui, elle, est commune.

A la grande satisfaction de César.

Qu’il n’y ait pas de premier mai possible dans ces conditions, le lecteur le comprendra aisément.

Et même que, le 2 mai, sur le cadavre d’un des principaux auteurs de cette situation, César puisse sans risque aller déposer la couronne de lauriers, récompense posthume d’une victoire qui leur est commune.

 

On m’a souvent dit que j’avais une propension un peu trop marquée à me reporter aux textes et de préférences aux vieux textes qui sont généralement considérés comme périmés.

Précisément, j’en ai un sous les yeux: la charte d’Amiens.

Il aura bientôt cinquante ans, malgré quoi, il me paraît utile qu’il soit intégralement reproduit à la fin de cet article.

J’en détache deux paragraphes.

“Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc…
“Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme; il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste: il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Périmé, cela?

Seuls le peuvent prétendre ceux qui ont, à un tournant de leur vie, trouvé intérêt dans l’abandon de ces propositions si claires.

Malheureusement, on les a crus.

Je les ai d’ailleurs vu venir: ils ont commencé par battre en brèche la théorie de la grève générale pour abandonner aux moindres frais le deuxième paragraphe.

Du premier, il n’a été conservé que l’augmentation des salaires. Or, si en 1906, l’augmentation des salaires était une revendication substantielle dans la mesure où il était relativement facile de la faire prélever sur le profit, il n’en est plus de même aujourd’hui que le patronat a trouvé le moyen de la reporter sur les prix de détail par le moyen d’une législation appropriée. Mais ceux qui ont répudié la grève générale justifiée par les raisons du deuxième paragraphe n’en lancent pas moins, tour à tour, des grèves plus ou moins partielles pour des augmentations de salaires qui ne signifient plus rien.

Comprenne qui pourra cette étrange attitude que tout peut justifier ou expliquer sauf les raisons de la raison.

Je ne dis rien du cas qui a été fait de la coordination des efforts ouvriers posée en principe par la charte d’Amiens : la nécessité de reprendre en considération cette proposition d’une si brûlante actualité tombe sous le sens.

Comme, d’ailleurs, la charte d’Amiens dans son intégralité.

Depuis que ce texte a été écrit, en hâte, sur un coin de table, par Griffuelhes, Pouget, Delesalle et quelques autres, l’expérience a prouvé:

1°. — Que, séparée de l’œuvre d’ensemble du syndicalisme qui est statutairement encore la suppression du salariat, donc du patronat, l’action revendicatrice quotidienne à base de revendication de salaire n’avait plus de sens;

2°. — Que les grèves partielles ou d’avertissement limitées à 24 heures ou non étaient sans effet autre que l’appel à une répression toujours prête à s’exercer sous les aspects les plus divers;

3°. — Qu’en conséquence, seule la grève générale illimitée, c’est-à-dire jusqu’à complète satisfaction, était susceptible de produire l’effet recherché à condition de se justifier par des revendications visant la transformation des structures, c’est-à-dire de l’ordre de l’abolition de l’ignoble législation qui permet au patronat de récupérer sur les prix de revient ce qu’il est contraint d’abandonner au salaire, de la suppression des impôts indirects, du raccourcissement des circuits de distribution, etc…

En conséquence de quoi et quitte à être traité peut-être de fossile, je reste fermement attaché à la charte d’Amiens dont la reprise en considération me paraît être la condition de la renaissance du syndicalisme.

Jouhaux étant mort, la voie est déjà un peu plus libre dans cette direction.

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LA CHARTE D’AMIENS
 
La C.G.T. groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat.
Le congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.
Le congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique :
Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc…
Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste : il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.
Le congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qui est le syndicat.
Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le congrès affirme l’entière liberté, pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de luttes correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander en réciprocité, de ne pas introduire dans les syndicats les opinions qu’il professe au dehors.
En ce qui concerne les organisations, le congrès décide qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupement syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale.

 

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ILS ONT PENSE A UN COUP D’ÉTAT

par Paul Rassinier

D.D.H. N· 68, juin 1954, p. 2 à 7

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Ce qu’il faut retenir dans cette crise ministérielle, ce n’est pas tant son déroulement que les conditions dans lesquelles elle est finalement survenue et la façon dont elle a été accueillie dans les milieux parlementaires: pour la première fois dans l’histoire de la IVe République, un ministère mis en minorité sur une question de confiance qu’il avait posée a envisagé de rester en place.

Il l’a fait à haute voix, sans détours et sans fausse pudeur.

Assuré de la complicité du président de la république lequel, étant entré a priori dans ses vues, a joué le jeu avec lui pendant quarante-huit heures.

Et il ne s’est pas trouvé un seul journaliste pour crier au coup d’Etat!

Pas un seul député!

Et le peuple de Paris ne s’est pas rendu en foule sur la place de la Concorde!

Et personne ne l’y a convié!

Ce qui, en dernière minute, a fait reculer MM. Laniel et Coty, on ne le sait pas bien: l’armée, sans doute, dont l’hostilité à M. Pleven, ministre de la Défense nationale, est irréductible et qui eût vraisemblablement soutenu le maréchal Juin ou le général de Gaulle ou les deux pour peu que l’un ou l’autre ou les deux, de connivence, se fussent senti des vocations de généraux de 18 Brumaire.

Si cette hypothèse était fondée, nous aurions échappé à un coup d’État, parce que ceux qui le mijotaient ont eu peur non pas des réactions populaires, mais d’un autre coup d’État.

Nous en sommes là.

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Si nous comprenons bien, il n’y a jamais eu de majorité possible sur aucun problème à l’Assemblée nationale.

Les communistes sont inassimilables.

Les socialistes sont divisés à la fois sur les problèmes intérieurs et sur les problèmes extérieurs: ils ne peuvent entrer dans aucune combinaison et ils n’en peuvent proposer aucune.

Le M.R.P., qui porte les responsabilités majeures dans l’aggravation de la situation diplomatique internationale parce qu’il est pour la C.E.D. et dans le déclenchement comme dans la conduite de la guerre d’Indochine, s’obstine et ne reculera pas jusque dans le risque de précipiter le monde dans le chaos pour éviter à ses têtes d’être mis en accusation devant l’opinion publique.

A part Mendès-France, qui est seul contre tous, le parti radical n’est plus qu’un souvenir.

Reste la réaction dominée par les deux groupes des Indépendants et des Gaullistes ou ex-Gaullistes: les uns sont pour la C.E.D., les autres contre, et tous deux sont en désaccord fondamental avec le M.R.P. sur la politique sociale.

Impossible donc d’associer deux et à plus forte raison trois quelconques de ces groupes dans le plus édulcoré des programmes communs.

Donc pas de majorité pensable.

Depuis 1951, cependant, MM. Pleven, Edgar Faure, René Mayer, Pinay et Laniel ont réussi à trouver des majorités qui les ont maintenus au pouvoir avec des infortunes diverses et plus ou moins longtemps.

C’est que ces majorités ne se constituaient pas sur des problèmes politiques d’intérêt national.

On sait par exemple que M. Chaban Delmas, membre influent d’une des sectes gaullistes ou ex-gaullistes, n’a jamais soutenu le gouvernement que pour éviter la dissolution du Conseil municipal de Bordeaux dont il est le maire.

On sait que M. Bloch-Dassault, membre d’une autre secte du même bois, ne l’a soutenu que parce qu’il est marchand de matériel de guerre et en échange de commandes importantes.

On dit que la récente et inattendue prise de position de M. René Mayer en faveur de Laniel a été monayée par la promesse de nommer un préfet de son choix à Constantine dont il est le député.

La construction d’un moulin — à Dakar, je crois — a maintes fois apporté au gouvernement les voix des Indépendants d’Outre-Mer.

Et tout à l’avenant.

C’est le règne du népotisme et de la prébende.

Il n’est pas jusqu’à ceux des députés qui ne demandent rien — il paraît qu’il en a! — et qu’on tient par la menace de la dissolution, c’est-à-dire de la suppression pure et simple de leur gagne-pain.

Je n’exagère rien: ce n’est un secret pour personne que, d’un commun accord, les groupes décidés à renverser le gouvernement malgré tout, se sont arrangés ensemble pour qu’il le soit seulement par 306 voix et non pas 314, cas auquel la dissolution était, semble-t-il, de droit.

***

On accuse la Constitution, et plus encore la loi électorale, d’être responsable de cet état de fait.

Ce n’est pas moi qui défendrai la loi électorale!

Mais il est impossible de ne pas remarquer qu’en quatre-vingts ans de République, nous avons eu presqu’autant de lois électorales que de législatures.

A peu près toutes les majorités sortantes en ont fait une qui leur permit de rester au pouvoir.

Et, chaque fois, au bout d’un an ou deux, la majorité qui avait fait la loi s’est trouvée écartée du pouvoir.

C’est une fois de plus le cas.

Explication: les aigrefins qui réussissent à se faire élire ensemble par tous les moyens hormis ceux qui sont honnêtes, et respectueux de la volonté populaire, ne réussissent jamais à gouverner ensemble.

Parce que des désaccords surviennent toujours en cours de route à propos du partage du gâteau.

On fera probablement une autre loi électorale.

Qui aura les mêmes résultats.

Parce que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

***

Pour des raisons d’ordre doctrinal que j’ai déjà données dans cette revue à propos de la conférence de Berlin, à savoir qu’une conférence internationale ne pourrait réussir qu’à la condition qu’y fussent délégués, non plus les représentants des États, mais ceux des peuples. Et pour d’autres qui tiennent à la politique même de M. Bidault, personne n’a jamais cru qu’il était possible d’obtenir à Genève un “Cessez le feu” en Indochine aux conditions du Quai d’Orsay.

Le bon peuple de France a pu être abusé parce que, grâce à la virtuosité d’une censure vraiment au point, il n’était pas renseigné.

Mais ailleurs on l’était. On y savait que la France faisait en Indochine une guerre sans espoir; que le nombre des désertions était si important dans les troupes franco-vietnamiennes qu’il était absolument impossible de constituer des unités autochtones; qu’à la conscription organisée par Bao-Daï un homme sur dix répondit, que le reste gagna le maquis, etc.

On savait aussi que M. Bidault, très au courant de cette situation, avait demandé l’intervention des Américains, qu’Eisenhower avait acceptée, que des bateaux transportant des troupes, du matériel atomique et tout et tout, mis en route sur l’Indochine, avaient dû rebrousser chemin sur irruption intempestive de la diplomatie anglaise dans l’affaire; que dans ces conditions, il n’y avait plus d’espoir — l’espoir étant dans l’internationalisation du conflit et la grande bigorne.

Tout cela, le bon peuple de France ne l’apprit que par les révélations de M. Mendès-France à la tribune de l’Assemblée nationale.

Mais, huit jours avant la chute du Ministère Laniel, M. Eden avait déjà dit qu’il était temps de considérer que la conférence de Genève avait échoué.

Et, quatre jours avant, revenant du Sud-Est asiatique, le général américain James Van Fleet, ancien commandant des troupes de Corée, arrivait aux mêmes conclusions ajoutant que, depuis la chute de Dien-Bien-Phu, les troupes de Ho-Chi-Minh s’enfonçaient dans le delta à une vitesse de 10 à 15 km. par jour.

La conférence de Genève, dans ces conditions, n’était plus qu’un artifice destiné à permettre au gouvernement de durer, un moyen de pression sur les députés devant les yeux desquels MM. Laniel et Bidault agitaient le spectre d’un échec qui était déjà une réalité.

Puisque, l’avant-veille du scrutin sur la confiance, à peu près toutes les délégations étaient tombées d’accord pour renvoyer à une cession de l’O.N.U. toutes les affaires à l’ordre du jour et sur lesquelles il était avéré qu’aucun accord n’était possible.

Seulement, cela, MM. Laniel, Bidault, Pleven se gardaient bien de le rendre public et, dans la presse à leur dévotion, il n’y eut aucune faille.

Mieux: après l’affaire Jacquet, ils montèrent le scénario de l’entrée au ministère de M. Frédéric Dupont pour relancer l’espoir.

De M. Frédéric Dupont, dont le curriculum vitae est une longue protestation contre toute velléité de négocier avec le Viet-Minh.

Ainsi était adjoint à l’équipe des négociateurs de Genève un négociateur de renfort dont tout le programme était justement le refus de toute négociation.

***

Sur un problème qui se posait dans ces termes, deux fois de suite, le gouvernement de M. Laniel a obtenu la confiance de l’Assemblée et il n’a été mis en minorité qu’au troisième vote.

Ce n’est pas le côté le moins tragique de l’affaire.

Les députés que le peuple le plus spirituel de la terre est réputé s’être choisis ont tout avalé: des procédés de catin de M. Bidault envoyant la Comédie française à Moscou pour séduire M. Molotov à la nomination cocardière et granguignolesque de M. Frédéric Dupont au poste de ministre des Etats associés.

On ne saura jamais quel est le rien, le tout petit rien qui leur a fait réaliser que, telle une voiture qui va d’un côté à l’autre de la route et sème l’affolement, notre politique étrangère était conduite par un ivrogne qui ne sortait des vapeurs de l’alcool que pour sombrer dans la bondieuserie, autre genre et non moins nocif d’ivresse.

Peut-être même ne l’ont-ils pas réalisé et ont-ils seulement obéi aux impératifs très personnels de l’instinct de conservation.

Quoi qu’il en soit, ils ont provoqué la crise ministérielle et, si peu d’intérêt qu’on attache à ce genre de phénomène, il faut reconnaître que c’est dans les pires conditions extérieures et intérieures.

La veille même de ce jour mémorable, le pandit Nehru n’hésitait pas à déclarer que “le sort du monde se jouerait dans les trois semaines qui suivraient”.

A l’intérieur, malgré tous les communiqués officiels optimistes, les affaires n’étaient jamais allées si mal: les paysans se plaignaient de n’arriver plus à vendre leurs produits, les ouvriers de n’avoir pas des salaires suffisants pour les acheter, les commerçants de ne plus rien vendre, et les fonctionnaires de toutes les catégories étaient sous le coup de l’affront qui leur venait d’être fait par un gouvernement allouant 7.000 fr. d’augmentation par an au professeur agrégé et de 66.000 à 115.000 au sous-officier rempilé.

C’est sans aucun doute ce mécontentement dont ils avaient déjà eu des échos qui avait incité l’équipe Laniel-Coty à penser au coup d’État.

***

Aujourd’hui 15 juin, M. Mendès-France a accepté de solliciter l’investiture de l’Assemblée nationale.

Aura-t-il réussi au moment où paraîtront ces quelques réflexions? Ce n’est pas absolument certain: dans un tel milieu, il n’est pas politique de briguer la place de Président du Conseil en disant: ” qu’il ne faut pas se borner à changer quelques ministres, mais renouveler le personnel consulaire de la République dans sa totalité. ” M. Mendès-France aurait voulu coaliser contre lui les intérêts particuliers de tous les vieux chevaux de retour du parlementarisme qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Dès l’annonce de l’événement, des journaux ont publié qu’il avait plus de chance que lors de sa première aventure dans cette voie, et ce n’est pas mon avis. Mais je puis me tromper…

Aussi bien, ce n’est pas la question et pas davantage de savoir s’il faudrait se féliciter de son succès en cas de réussite: nous attendons l’homme qui nous dira franchement et simplement qu’il n’y a plus de solution parlementaire à aucun des problèmes cruciaux de l’heure.

Et qu’en ce qui concerne plus particulièrement la guerre d’Indochine, le vrai moyen d’obtenir ” le Cessez le feu ” est de consentir à l’évacuer purement et simplement.

Il y a un an, malgré toutes les fautes commises, il était encore possible de quitter ce guêpier, comme les Anglais ont quitté l’Inde, c’est-à-dire en affranchissant politiquement les Indochinois et en les conservant comme clients.

Aujourd’hui, le gouvernement, quel qu’il soit, qui sortira de cette crise, n’aura guère le choix: ou il rappellera le corps expéditionnaire ou il s’obstinera. Dans ce dernier cas ce sera, c’est à craindre, l’internationalisation du conflit, la guerre générale et ses affreuses conséquences.

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RACE DE CAÏN

par Paul Rassinier

 Défense de l’Homme, numéro 68, juin 1954.

“Race de Caïn”, p. 5-7.

En novembre 1953, le feu était à la maison: les planteurs de tabac protestaient qu’ils n’étaient pas payés assez cher la feuille — ce qui était très vraisemblable — et le ministre de finances à qui il manque toujours dix-neuf sous pour faire un franc, leur rétorquait qu’au prix auquel il les payait, il ne faisait plus ses frais, qu’il allait justement être obligé d’augmenter les prix des gauloises et du paquet de gris, que s’il leur donnait satisfaction, etc., etc. Bref, l’affaire vint devant l’Assemblée nationale qui lui consacra deux séances. Finalement, et tout à fait par hasard, il se trouva qu’une majorité refusa au gouvernement l’augmentation du prix du tabac ordinaire: les choses restèrent en l’état et les planteurs de tabac en furent pour leurs frais.

Mais les fumeurs de gris et de gauloises l’avaient échappé belle.

En mars dernier, on ne fit pas tant de poussière à propos du prix des Baltos, des Craven, des Week End et autres Chesterfield: un simple décret pris en conseil des ministres le diminua de 20 à 30 %. Et l’opinion en fut informée par le canal des nouvelles en trois lignes des journaux.

En novembre prochain, les planteurs de tabac protesteront à nouveau, le ministre des finances reviendra devant l’assemblée avec son projet d’augmentation du prix des gauloises et du gris et, cette fois, il est probable qu’une majorité lui accordera ce qu’il demande.

Car on ne peut refuser toujours.

Et les fumeurs de tabac ordinaire paieront un peu plus pour que les fumeurs de tabac de luxe paient un peu moins.

Ca n’a l’air de rien mais…

***

Mais c’est le système.

Le lecteur n’a certainement pas perdu le souvenir de ce qui s’est passé pour les impôts: la loi de finances pour 1954 dispose que les revenus imposables par voie directe subissent un abattement à la base de 220.000 fr. (au lieu de 180) et sont écrêtés au sommet de 10 %. En même temps elle augmente les impôts indirects par le truchement de la taxe à la valeur ajoutée et de l’impôt sur les sociétés répercutables sur les prix de détail.

Les 5 millions 1/2 de salariés qui gagnent moins de 25.000 fr. par mois ne retirent aucun bénéfice de la première mesure pourvu qu’ils soient mariés puisqu’après comme avant, ils ne sont pas assujettis à l’impôt sur le revenu. Par contre, la taxe à la valeur ajoutée, ils la paieront sur les denrées alimentaires. Mais les assujettis à l’impôt sur le revenu paieront beaucoup moins.

Autrement dit, les fumeurs de tabac ordinaire paieront aussi un peu plus d’impôts indirects pour que les fumeurs de tabac de luxe paient beaucoup moins d’impôts directs sur leurs revenus.

***

Il y a quelques semaines le gouvernement a décidé une baisse de 15 % sur le matériel agricole.

Tout le monde est d’accord pour convenir qu’en France le matériel agricole — comme tout, d’ailleurs — est trop cher.

Le gouvernement en convenant à son tour avait plusieurs moyens à sa disposition pour en faire baisser le prix: diminution des impôts qui le frappent, diminution du profit, réorganisation rationnelle de la production, car, en aucune façon, il ne pouvait être question de toucher aux salaires déjà si minimes.

La baisse des impôts, il n’y fallait pas compter: le ministre des finances n’est pas fou.

La baisse du profit s’excluait d’elle-même: les fumeurs de tabac de luxe ne la pouvaient pas supporter, puisqu’il avait déjà fallu baisser le prix de leurs cigarettes.

Restait la réorganisation rationnelle de la production: elle nécessitait des milliards et des milliards d’investissements.

Voici donc ce qu’on a trouvé: à tout paysan qui se sera rendu acquéreur d’une machine agricole, on remboursera 15 % de la facture.

Le fumeur de tabac de luxe qui l’aura fait fabriquer par les fumeurs de tabac ordinaire qu’il emploie sauvera ainsi l’intégralité de son profit.

Le fumeur de tabac ordinaire paiera ces 15 % sous forme d’impôts indirects supplémentaires.

Et l’État n’y perdra rien non plus.

***

Pauvre fumeur de tabac ordinaire!

Tout lui retombe sur le dos: les subventions aux chevillards, les subventions aux distillateurs, les subventions aux exportateurs, la hausse des prix quand le temps est mauvais, la hausse des prix quand le temps est trop beau, la baisse de l’impôt sur le revenu, la baisse du prix des machines agricoles, la baisse du prix des cigarettes de luxe, etc., etc.

Race de Caïn!

Heureux fumeur de tabac de luxe!

Tout lui est dû: race d’Abel!

Or, le poète l’a bien dit, après les Écritures:

 

Race d’Abel, dors, bois et mange;

Dieu et sourit complaisamment.

Race de Caïn, dans la fange

Rampe et meurs misérablement.

 

Et il n’appartient pas à un gouvernement de faire mentir les Écritures et les poètes.

***

Cautionné par les Écritures, le système remonte donc fort loin.

C’est un système de gouvernement, parbleu!

Et, en matière de gouvernement, il n’y a pas à en remontrer aux Prophètes.

La race d’Abel doit être forte, ce qui signifie qu’en un monde où l’argent fait la force, il faut lui économiser la dépense jusque sur les cigarettes (de luxe!).

La race de Caïn doit être faible, “hurler la faim comme un vieux chien, trembler de froid et traîner sa famille aux abois” pour n’être point sollicité par les tentations de la révolte.

***

C’est qu’elle en fait des choses, la race d’Abel, avec l’argent qu’elle fait suer à la race de Caïn!

Il n’est que d’évoquer l’armée que nous avions en 1940.

Et celle que nous avons actuellement encore en Indochine.

Trop belle même, notre armée d’Indochine, si belle que le ministre de la guerre a décidé d’en livrer une partie à Ho-Chi-Minh, histoire de rétablir l’égalité des armes.

Car la Haute-Cour n’a pas été instituée à l’intention de la race d’Abel.

Et, comme disait l’autre, à Paris en une nuit, la race de Caïn réparera tout ça!

Le mal n’est donc pas grand, notre armée est toujours là, — un peu là! — son moral est intact et sa gloire passée n’est rien en comparaison de ce que sera sa gloire future.

Du moins, un ministre de la défense nationale comme on n’en fait plus, nous le promet qui vient de prendre des mesures en conséquence.

***

La presse, même la plus modérée dans ses expressions, a parlé d’une véritable provocation à propos des mesures qui viennent d’être prises en faveur de la fonction publique: 2.000 fr. d’augmentation par an à un instituteur, 4.000 à un professeur licencié, 7.000 à un agrégé de l’Université, mais… 66.000 à un sous-officier, de 115 à 143.000 à un officier subalterne et de 140 à 215.000 à un officier supérieur.

Au total pour l’enseignement: 10 milliards.

Et pour l’armée: 30 milliards.

Une provocation? N’exagérons rien: race de Caïn, fumeurs de tabac ordinaire l’instituteur et le professeur, race d’Abel qui ont droit au tabac de luxe, le sous-officier ignare avec son poil dans la main et le général organisateur de catastrophes nationales.

D’autres arguments, il n’y en a pas.

La race de Caïn suera les 30 milliards.

Et, cigarette de luxe au bec, sous-officiers, colonels et généraux se feront battre ” héroïquement “.

Comme il se doit.

Car, à Genève, le ministre des Affaires étrangères que nous a choisi la race d’Abel donne de sérieux coups de main à ses collègues de la Défense nationale et des Finances.

Il y a une centaine d’années, ” Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles “. Le vin des amants, c’était très poétique.

Aujourd’hui, à Genève, l’âme du vin est passée de la bouteille dans l’estomac de M. Bidault.

Et dans l’estomac de M. Bidault, le vin a changé d’âme.

Baudelaire a aussi parlé du vin de… ( on ne peut plus écrire le mot sans risquer la correctionnelle ).

 

***

Un ministre des Finances qui ne sait probablement pas compter les doigts de sa main [note 1: Dans une lettre à un hebdomadaire, ce distingué ministre des Finances écrit: ” Vous flattez, par vos fabulations, le goût d’un certain public pour l’anecdotique, le sensationnel, le “dessous des cartes”, et pour tout ce qui peut accréditer “. Ce qui prouve que si par hasard il savait compter les doigts de sa main, une chose est sûre: il ne sait pas que le mot fabulation n’existe pas. Et il se pique de littérature par surcroît.]

Un ministre de la Défense nationale qui croit malin d’aller se flanquer des paires de claques sous l’Arc de Triomphe.

Un ministre des Affaires étrangères qui est un ivrogne.

Un président du conseil dont le regard bovin est la fable du monde.

La fine équipe, quoi.

Et Caïn qui a le sentiment de la culpabilité, qui se sauve, poursuivi par son oeil et se laisse enterrer!

Il y a eu une crise ministérielle et ça va changer?

A d’autres!

Alors… ainsi soit-il!

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D.D.H. n· 69, juillet 1954, p. 16 et 17.

L’Actualité politique

LE BAISER DE LA REINE

par Paul Rassinier

***************

 

Jusqu’au 1er septembre 1939, date de la déclaration de guerre à l’Allemagne par l’Angleterre et la France, M. Pierre Mendès-France n’était que peu connu: on savait de lui qu’il avait été le plus jeune député de France et, par quelques interventions d’ailleurs assez discrètes, on avait remarqué qu’il jouait le rôle d’un jeune Turc timide au sein du parti radical.

Pendant la guerre, on le perdit à peu près totalement de vue, son nom n’ayant jamais été prononcé que juste assez pour qu’on le sût dans le clan des résistants… de Londres.

A la libération, on le retrouva quelque chose comme ministre des affaires économiques où il fit d’abord peur par ses prises de position catégoriques en faveur d’un dirigisme économique un peu trop visiblement inspiré par le totalitarisme soviétique, et ses relations avec les communistes dans sa circonscription électorale n’étaient pas de nature à dissiper cette peur. Lorsque, avec quelque éclat, il quitta le gouvernement du général de Gaulle, dans lequel il personnifiait le rationnement à outrance, toute la France poussa un soupir de soulagement.

Jusqu’en 1952, il se tint à l’écart — bien que parlementaire en exercice — de toutes les expériences politiques et il ne sortit de son mutisme que pour tenter de se mettre en travers de la marche triomphale de M. Pinay en direction du pouvoir.

Ce jour-là, il prononça, de la tribune du Palais Bourbon, un discours très remarqué dont j’ai donné le sens général et la portée dans un numéro de cette revue [note 1: Cf. Défense de l’Homme, n· 56, juin 1953.]. Dans ce discours, il mettait en cause, pour la première fois en termes clairs, la structure du régime (fiscalité et distribution) et l’orientation de l’économie (guerre et particulièrement guerre d’Indochine). Sa conclusion était le transfert des investissements budgétaires du militaire au social, à partir de la fin des hostilités en Indochine, le transfert complémentaire de l’assiette de l’impôt, de l’indirect au direct, le raccourcissement de tous les circuits de distribution et une répartition du revenu national qui eût accordé, sinon une part plus équitable, du moins une part plus grande au travail et réduite dans la même mesure, au profit. C’était le temps où les trafiquants sur les piastres et autres devises tenaient en main le gouvernement et le parlement: M. Mendès-France n’a pas été pris en considération et on sait ce qu’il en est advenu.

En 1953, une année après jour pour jour ou presque, M. Mendès-France a prononcé de la même tribune du Palais Bourbon, son second discours de quelque importance: cette fois, il était président du conseil désigné par M. Vincent Auriol et il sollicitait l’investiture de l’Assemblée.

Toute la France à laquelle on avait dit quelques jours auparavant que nous étions en 1788 et que son régime appelait des réformes aussi profondes que celles de 1789, avait les yeux tournés vers lui. On se le représentait, d’après son discours de l’année précédente, comme un Turgot, rompant avec sa classe sociale, dénonçant devant la cour et la ville, dans le style de Mirabeau, la médiocrité de ceux à qui elle avait confié le gouvernement de la Nation. Et on ne lui ménageait ni les témoignages de sympathie ni les encouragements.

On ne peut pas dire que ce second discours déçut: pourtant, il ne fut pas ce qu’on attendait. Il y était question du rétablissement de la libre concurrence, de l’encouragement à la productivité, du développement des exportations, de la rationalisation des services publics (entreprises nationalisées, sécurité sociale, etc…) de l’indépendance de la France dans le bloc Atlantique, de la garantie de ses droits aux colonies, de la réforme constitutionnelle, de la stabilisation économique condition de la stabilité politique et de la procédure par décret.

Tout cela faisait un mélange assez bizarre dans l’élaboration duquel le souci de la cohérence ne paraissait pas avoir été dominant. On ne pouvait pas ne pas noter la puérilité de cette prétention à concilier la procédure par décrets ou la stabilité économique avec les institutions républicaines ou la libre concurrence qui suppose la conquête des marchés extérieurs, donc un appareil militaire, c’est-à-dire l’élément par excellence de la perturbation économique. On n’en fit cependant pas un gros grief à M. Mendès-France, ces failles paraissant aisément franchissables et ce second discours resta gros d’un immense espoir malgré ces concessions au conservatisme social qu’on mit au compte du souci de ” décrocher ” une investiture qu’on souhaitait.

M. Mendès-France ne fut cependant pas investi: il s’en fallut de quelques voix seulement.

C’est M. Laniel qui le fut.

Une année encore passa au terme de laquelle M. Mendès-France prononça son troisième discours.

Celui-ci fut décisif: l’équipe Laniel-Bidault-Pleven en mordit la poussière.

Puis M. Mendès-France fut investi.

Par comparaison avec les deux précédents, ce troisième discours complété par la déclaration d’investiture, fait un de ces contrastes qui frisent le paradoxe: il est visible que M. Mendès-France voulait à tout prix être investi et qu’il ne négligea rien pour l’être. Il ne le fut d’ailleurs que parce qu’il demandait le pouvoir que pour un mois sur une seule question: “le cessez le feu” en Indochine. Et parce que, sur les deux problèmes présentés comme accessoires de la C.E.D. et des réformes sociales nécessaires, il resta dans un vague soigneusement étudié: confrontation des points de vue, antérieure à toute décision à propos de la C.E.D. et reprise du plan de dix-huit mois de M. Edgar Faure assorti de quelques amendements seulement.

De fait, après avoir déclaré qu’il ne fallait pas “se borner à changer quelques ministres, mais renouveler le personnel consulaire de la République dans sa totalité”, M. Mendès-France conserva cinq ministres de la combinaison Laniel, dont le principal, M. Edgar Faure. Ce qui fait que parti en guerre en 1952 sur la nécessité de transférer l’assiette de l’impôt de l’indirect au direct et de raccourcir les circuits de distribution, M. Mendès-France se retrouve au pouvoir en 1954, ayant pour ministre chargé de cette opération, précisément celui qui est le partisan le plus acharné de la fiscalité indirecte sur laquelle vivent et prolifèrent tous les circuits de la distribution! De la même façon que, pour négocier avec Ho Chi Minh, conformément au vœu du parlement, M. Laniel avait envoyé à Genève en dernière heure et pour arranger les choses, M. Frédéric Dupont dont tout le programme consistait dans le refus de toute négociation avec Ho Chi Minh.

On voit le chemin parcouru en deux années par M. Mendès-France.

Ce n’est du reste pas à ce propos seulement qu’il paraît bien long: sur le conflit indochinois lui-même, on s’attendait un peu à ce qu’il s’adressât directement à Ho Chi Minh comme il l’avait suggéré en 1952 et 53. Or, c’est à M. Chou en Laï qu’il s’est adressé, menant cette négociation par la bande en ne cessant d’affirmer et de réaffirmer les droits de la France en Indochine et sa volonté de n’accepter un “cessez le feu” qu’à des conditions honorables.

Tout comme un vulgaire Bidault!

Sans doute est-il trop tôt pour porter des jugements définitifs sur une expérience en cours dont on ne sait même pas si elle sera conduite jusqu’à son terme.

Il n’était cependant pas possible de ne pas rapprocher ces trois discours échelonnés sur trois années et de ne pas noter les retouches que M. Mendès-France apportait à sa pensée à mesure qu’il s’approchait du pouvoir et, sans aucun doute pour y parvenir plus sûrement.

Il n’était pas non plus possible de ne pas remarquer qu’au pouvoir, M. Mendès-France avait adopté une attitude sensiblement différente de celle qui était la sienne dans l’opposition, aussi bien dans le domaine militaire que dans le domaine économique.

Au moment où j’écris ces lignes, ce 6 juillet, le gouvernement présidé par M. Mendès-France vient de réunir et d’adopter certaines mesures relatives au renforcement du corps expéditionnaire en Indochine. Aucun communiqué n’a été publié: les mauvaises langues prétendent qu’il a été question d’envoyer là-bas les recrues du contingent, mesure qui était déjà envisagée du temps de Laniel comme était déjà envisagée la politique adoptée par M. Mendès-France à l’égard de la Tunisie et du Maroc.

Le pouvoir est le pouvoir et il ne fait pas de concession: il est établi qu’il s’exerce dans une forme bien définie par des moyens qui ne sont, dans les structures actuelles, pas susceptibles d’être révisés. Les concessions à la forme et aux moyens, ce sont ceux qui y veulent accéder qui les font: ils ne le conquièrent pas, il les conquiert.

Jusqu’ici M. Mendès-France ne semble pas devoir échapper à la règle.

L’Histoire rapporte qu’un certain matin de l’hiver 1789, en pleine révolution, un pamphlet fut mis en circulation qui fit quelque bruit à la cour et à la ville. Il avait pour titre: “La grande trahison de M. le comte de Mirabeau”.

Mirabeau qui avait renié sa classe comme on peut penser que M. Mendès-France avait renié la sienne en 1952, qui était député du Tiers État et qui avait porté à l’ancien régime des coups si forts que le monde actuel en tremble encore, venait de trahir son mandat et de prendre le parti de la cour.

La chronique du temps prétend qu’il était tombé amoureux de la reine Marie-Antoinette. Et la rumeur sur laquelle ont été bâties, depuis, un certain nombre de pièces de théâtre, que le prix de cette trahison fut seulement un baiser échangé dans les bosquets de Trianon.

Alexandre Dumas père a fait le compte des concessions faites par Mirabeau à la reine — qui n’en avait fait aucune! — pour arriver à ce baiser, authentique ou non.

A l’égard de M. Mendès-France, le pouvoir se comporte comme la reine Marie-Antoinette est supposée s’être comportée à celui de Mirabeau qu’on évoque si volontiers à son propos.

J’ai bien peur que, d’ici peu, on puisse dire qu’à l’égard du pouvoir, M. Mendès-France s’est comporté comme Mirabeau à celui de la Reine.

Attention, toutefois: la Reine ne donna qu’un baiser!

Et Mirabeau le paya très cher.

N.B. — De divers côtés, on m’écrit que le mot fabulation — obtenu par mutilation du mot affabulation et enfant chéri de la littérature policière du XXe siècle — figure dans le Larousse universel. Je le savais bien avant d’en avoir reproché l’emploi à M. Edgar Sanday (auteur de romans policiers) alias Edgar Faure (ministre des finances ). Mais, d’une part, ma considération pour Larousse ne va pas jusqu’à lui conférer une autorité indiscutable et, de l’autre, j’eusse préféré qu’il figurât dans le Littré.

Au demeurant, je reconnais volontiers que la langue française n’est pas irrémédiablement figée dans sa lexicographie actuelle et, à tout écrivain — fut-il auteur policier et Ministre des finances — le droit que lui accorde Horace de “mettre dans la circulation un mot nouveau frappé au coin de l’actualité”. Je ne suis, en dépit qu’il en paraisse, pas tellement féru d’académisme: si je m’émeus parfois, c’est seulement quand j’entends parler de régime concurrentiel par un professeur de faculté ou de fabulation par un ministre issu d’un salon littéraire. Le populaire qui invente aussi des mots a beaucoup plus de sens et meilleur goût.

Je veux donc seulement dire aux amis qui m’ont écrit à ce propos que la néologie, comme son nom l’indique, obéit à des lois et que ces lois n’admettent pas la formation de mots nouveaux par mutilation de ceux qui existent en leur conservant le même sens. Si comme Larousse y autorise on peut tirer fabulation d’affabulation rien ne s’oppose à ce que, demain, on dise parition pour apparition, pension pour propension et, comme le font quotidiennement ministres et députés, constitutionnellement pour anticonstitutionnellement.

 

OOOOOOOOOOOOOOO

NEW DEAL OU REVOLUTION?

par Paul Rassinier

 Défense de l’Homme, numéro 69, juillet 1954, p. 9-11 et 16-17.

Il faut m’en faire une raison: si je croyais avoir trouvé un titre original sous les espèces du Discours de la dernière chance, je me suis lourdement trompé. Depuis, Bertrand Russel, ce pacifiste que, sur le tard, les événements ont amené à changer de camp (!) a publié Les dernières chances de l’homme et, rivant sur le clou, M. Lauré, un inspecteur des finances très orthodoxe, comme l’exige la profession, vient de publier Révolution, dernière chance de la France aux Presses universitaires.

Sans doute, les dernières chances de l’homme de Bertrand Russel et la révolution de M. Lauré, n’ont pas grand chose de commun avec la dernière chance que je propose de saisir pendant qu’il en est temps encore. Il est cependant symptomatique que je n’aie pas été seul à envisager l’avenir sous un jour assez sombre et qu’en quelque sorte, je fasse, avec les moyens et au niveau qui sont les miens, figure de précurseur.

Voici que, par surcroît, si on en croit le journal Le Monde, la presse américaine s’en mêle. Tout en reconnaissant volontiers que Le Monde est un journal tendancieux et que la presse américaine a quelques raisons de manifester son mécontentement depuis le renversement politique auquel correspond l’accession de M. Mendès-France au pouvoir, il faut admettre que, lorsqu’un point de vue paraît quelque part, où que ce soit, s’il est pertinent, il n’y a pas lieu de le négliger.

Or, en l’occurrence, c’est le cas.

Pendant les quarante-huit heures qui ont séparé le discours de M. Mendès-France sollicitant l’investiture et le vote qui le sanctionna, un véritable vent de panique a soufflé sur les milieux économiques et financiers de la planète; on a parlé d’effondrement de la France et on n’a pas exagéré.

C’est cette menace d’effondrement que, selon Le Monde, des journaux comme Collier’s ou le Saturday Evening Post ont voulu, à la fois expliquer et justifier à l’intention de l’opinion américaine

Écoutons-les:

“La désintégration des institutions politiques, économiques et sociales de la France n’est que le symptôme de l’affaiblissement de la puissance créatrice de ses citoyens, sur laquelle, en dernier ressort, reposent toujours la prospérité et la grandeur d’une nation.”

Ou encore:

“Si la Révolution de 1789 a détruit la structure politique et sociale fortement hiérarchisée qui existait depuis des siècles, elle n’a pas su mettre en place un système qui donnât aux mécontents un moyen efficace d’action sur l’orientation politique de la nation. Où sont les bourgeois français qui auraient l’imagination, l’audace, la générosité d’offrir à leurs ouvriers et à leurs employés ce “new deal” ou ce “fair deal”, cet honnête contrat dont ils auraient tellement besoin pour retrouver confiance en eux-mêmes et dans leur pays?”

La nécessité de ce New Deal étant proposée dans ces termes, le Saturday Evening Post — toujours d’après Le Monde — montre l’impossibilité de le promouvoir dans le cadre des structures parlementaires où les commissions de techniciens sont toutes puissantes:

“Les commissaires [note 1: Qui sont des députés n’ayant aucune compétence technique. ] ne peuvent rien sans le concours des experts des différents départements ministériels.”

Or, ces experts et les grands commis de l’administration “sont trop liés, par le sang, l’éducation et les intérêts à la bourgeoisie d’affaires pour coopérer de gaîté de cœur à l’abolition de ses privilèges. Le système des commissions donne donc le moyen à la haute administration d’arriver à ses fins soit en bouleversant de fond en comble les projets qui lui sont soumis pour les orienter dans son sens, soit en les enterrant sans cérémonie si quelque velléité de résistance se manifeste.”

Je ne sais pas si le Saturday Evening Post a réellement écrit cela. Mais ce que je sais c’est que j’ai personnellement vérifié le bien fondé de cette assertion dans les diverses commissions parlementaires dont j’ai fait partie en 1945-46.

Au surplus, il est visible que le principal atout qui joue contre M. Mendès-France et qui l’amène à nuancer sa pensée dans les proportions que j’indique par ailleurs, c’est la commission des Affaires étrangères et le personnel mis en place au Quai d’Orsay par MM. Schuman et Bidault.

Tout aussi pertinents sont les reproches adressés à la structure de notre économie:

“Il y a en France environ un million quatre cent mille petits boutiquiers, soit un environ pour trente habitants, ce qui est la proportion la plus élevée au monde. A cela s’ajoute le fait que le nombre des petits fermiers, cultivant de minuscules parcelles est également en augmentation, ce qui a entraîné une baisse de la production agricole totale. Le prix du blé étant garanti par le gouvernement, l’ouvrier doit acheter son pain au prix fort, correspondant au coût de production des céréales dans les plus mauvaises conditions possibles, tandis que les gros fermiers empochent la totalité de la rente que leur haute productivité leur permet de s’assurer. Il est encore un fait qui échappe souvent aux Français eux-mêmes, mais qui frappe les observateurs étrangers: l’existence d’un chômage caché ou si l’on veut d’un gaspillage de main-d’œuvre qui se manifeste non seulement par le nombre des petits commerçants et des petits fermiers, mais aussi par la prolifération de marchands ambulants de fruits ou de fleurs, de poinçonneurs de tickets, de contrôleurs de toutes sortes, de marchands de journaux et de librairies.”

C’est ce que je n’ai cessé de prétendre dans presque chaque numéro de cette revue.

Le lecteur voudra bien m’excuser si j’éprouve quelque contentement à le voir confirmer de si éclatante façon.

Mais attention: quand la bourgeoisie s’empare de nos thèses, c’est en général pour empêcher qu’elles conduisent leurs effets jusqu’à leur terme.

Et le New Deal nécessaire auquel souscrit par avance un journal comme Le Monde, s’il était un jour pris en considération, n’aurait d’autre but que de jouer le rôle d’une soupape de sécurité pour la bourgeoisie et d’empêcher la Révolution par la satisfaction de quelques besoins seulement dans les classes pauvres.

Or ce n’est pas ce que nous voulons.

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Défense de l’Homme, numéro 70, août 1954, p. 2-6.

L’Actualité politique et économique

CE QU’IL FALLAIT DÉMONTRER

par Paul Rassinier

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Si on en croit les statistiques officielles dont les données ont été reprises par M. Gazier à la tribune du dernier congrès national du Parti socialiste, la France est un des rares pays du monde industriel où le revenu national par tête d’habitant ait diminué par rapport à ce qu’il était en 1929.

Ceci ne semble pas souffrir de discussion.

Mais le revenu national est une notion sur laquelle les économistes, orthodoxes ou pas, n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord, par conséquent assez vague. Pour cette raison, il est préférable de raisonner sur le volume de la production.

Or, sur le volume de la production industrielle, M. Gazier a encore trouvé ceci dans les statistiques officielles: entre 1951 et 1953, tandis qu’à un niveau toujours inférieur à ce qu’il était en 1929, il restait à peu près stationnaire en France, il augmentait de 17 % aux Pays-Bas, de 16 % en Italie, de 10 % en Allemagne occidentale et de 5 % en Angleterre.

Les statistiques officielles publiées sous contrôle gouvernemental sont forcément “orientées” et il est sage de ne leur accorder jamais qu’un crédit limité.

Il est cependant très vraisemblable qu’au moins dans leurs rapports, ces chiffres aussi soient exacts. Et, s’ils le sont, le lecteur comprendra aisément que, dans un régime économique qui repose tout entier sur l’échangisme à l’échelle mondiale, il soit nécessaire de se demander pourquoi il en est ainsi. En dépit qu’ils n’aient jusqu’ici trouvé aucune réponse satisfaisante à la question, c’est ce qu’ont fait tous les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir depuis qu’ils ont pris conscience de cet état de fait.

Chacun d’eux ayant donné sa réponse à la tribune du Palais Bourbon, qu’il soit présidé par M. Queuille, par M. René Mayer, par M. Pleven, par M. Edgar Faure, ou, en tout dernier lieu, par M. Mendès-France, cette réponse a, chaque fois, été approuvée à une confortable majorité par le Parlement.

Le 10 août dernier, M. Mendès-France a obtenu la confiance par 390 voix contre 90 seulement.

A peu de choses près, ce sont les chiffres obtenus par ses prédécesseurs.

Nous sommes donc placés devant l’alternative suivante : ou bien les réponses apportées par les gouvernements successifs sont contradictoires et le Parlement passe son temps à se déjuger en posant par principe que faire et défaire c’est toujours travailler, ou bien elles ne sont pas essentiellement différentes les unes des autres et le Parlement est logique avec lui-même.

Les deux choses sont évidemment possibles mais je pense néanmoins que, pour une fois, c’est la Parlement qui est logique avec lui-même, les réponses des différents gouvernements qui se sont succédé au pouvoir, y compris — hélas ! — celui de M. Mendès-France, ne me paraissant pas essentiellement différentes les unes des autres.

La réponse de M. Mendès-France

M. Mendès-France est l’homme qui a mis fin à la guerre d’Indochine, conformément au voeu du peuple français tout entier, qui passe toujours pour avoir trouvé une solution satisfaisante dans les rapports franco-tunisiens et dont on dit qu’il a, dans son sac, une meilleure encore en ce qui concerne les rapports franco-marocains.

S’il n’est pas niable qu’il soit très discuté dans les milieux politico-financiers, il ne l’est pas moins qu’un courant d’opinion très net, voire important, existe en sa faveur dans les couches populaires.

Mettre en garde ce courant populaire contre un excès de confiance et d’espoir comme je l’ai fait dans le dernier numéro de cette revue, n’était donc pas très indiqué : un article plein de réserve paraissant quelques jours après la signature de l’armistice en Indochine alors que montait d’un peuple reconnaissant un concert de louanges vers M. Mendès-France, promu à la dignité de héros national, ne pouvait que faire tache et être mal accueilli.

J’espère avoir plus de chance avec celui-ci, maintenant que la politique du nouveau chef de gouvernement, définitivement arrêtée dans ses principes et connue dans ses grandes lignes, est venue, pour ainsi dire confirmer le point de vue que j’avais exprimé.

Le moins que l’on puisse dire c’est que les principes de cette politique, tels qu’ils ressortent du débat parlementaire sur les pouvoirs spéciaux réclamés et obtenus par M. Mendès-France, sont très loin des réformes de structure, de la réforme de la fiscalité dans le sens d’un transfert des impôts de l’indirect au direct, du raccourcisement des circuits de distribution et de la répartition plus équitable du revenu national dont il parlait en 1952 : ayant atténué sa pensée dans les proportions que j’ai indiquées [note 1 : Voir dernier numéro de “Défense de l’Homme] pour accéder au pouvoir, M. Mendès-France l’a encore atténuée pour y rester et si, dans son plan d’action, il est encore question du transfert des investissements du militaire au social — ce qui n’est pas mince, il faut le reconnaître — ce tranfert se fixe pour but, non plus la transformation des structures, mais seulement la reconversion d’une partie de l’industrie nationale dans le cadre des structures actuelles.

Le raisonnement de M. Mendès-France est le suivant : les produits français ne se vendant ni sur le marché intérieur ni sur le marché extérieur parce qu’ils sont trop chers, il importe d’en abaisser le prix pour éviter le chômage et que perdure une situation dans laquelle, de toutes les nations, la France est, à la Belgique près, la seule dont la production industrielle soit en récession.

Il n’a, jusqu’ici, rien d’original : tour à tour, MM. Queuille, René Mayer, Edgar Faure, Pinay, Laniel, etc. nous l’ont tenu dans les mêmes termes.

L’innovation, c’est le moyen proposé pour faire baisser les prix.

M. Queuille s’était contenté de reprendre le petit train-train radical d’avant la guerre sans rien changer à rien, ce qui lui valut d’être accusé d’immobilisme.

M. René Mayer, lui, s’en était remis à la générosité de la Banque de France.

M. Edgar Faure avait misé sur la suppression de l’impôt direct pour permettre à notre industrie de s’outiller au moyen d’investissements d’origine privée. Or, avec l’argent des impôts qu’ils n’ont plus payé, au lieu d’acheter des outils, MM. les industriels ont acheté des valeurs étrangères, c’est-à-dire spéculé… Et les impôts indirects ont augmenté.

M. Pinay avait compté sur l’emprunt public et quelques économies de bouts de chandelles sur différents chapitres du budget : l’emprunt n’a rien donné, les économies se sont révélées impossibles à réaliser ailleurs que sur le chapitre intouchable de la Défense nationale…

Abandonnant l’emprunt, M. Laniel avait cependant repris cette dernière idée — sans plus de succès , évidemment.

M. Mendès-France nous propose la reconversion des entreprises industriellles non rentables.

Le problème de la reconversion

Il est excellemment posé par l’Express qui, ainsi que nul n’en ignore, est le journal de M. Mendès-France.

Voici, sans y changer une virgule :

I. — Les produits fabriqués avec un mauvais rendement sont d’un prix de revient très élevé, donc vendus à un prix qui décourage les consommateurs. Le patron de l’usine, comme il vend difficilement, fait très peu de bénéfices malgré leur prix de vente élevé et vit médiocrement (sic). Comme l’usine a un faible carnet de commandes, les ouvriers ne sont employés qu’une partie du temps (environ 25 h. par semaine) d’où faibles salaires. Pour subsister dans ces conditions médiocres, le patron, par l’intermédiaire de son groupement professionnel, a obtenu une subvention permanente de l’État (ce qui alourdit les impôts). La mauvaise productivité de cette entreprise empêche les produits fabriqués d’être vendables à l’étranger. Ils sont dépassés, en prix et en qualité, par les concurrents d’autres pays.

II. — Le patron ayant décidé, dans le cadre du nouveau plan économique, de reconvertir son usine, fait un plan de modernisation qu’il soumet à l’État pour être orienté et aidé. Avec les crédits qui lui sont alloués, il commande des machines et des installations nouvelles qui vont transformer sa production. Ces crédits proviennent de la “Caisse centrale de reconversion”. Ces changements se répercutent sur les ouvriers et employés. Certains doivent trouver un nouveau travail, d’autres sont embauchés. De vastes centres de reclassement et de formation sont mis en activité. Pour moderniser l’outillage et les procédés de la nouvelle usine, l’État a orienté le patron sur les centres de recherche scientifique spécialisés qui lui procurent les derniers brevets et inventions. Afin de faciliter le déplacement de la main d’œuvre, de grands projets d’habitations nouvelles sont mis en construction dans tout le pays. Ils développent aussi l’activité économique.

III. — L’usine a maintenant un très bon rendement et le prix de revient des nouveaux produits est bas. Ces produits, vendus bon marché, trouvent beaucoup d’acheteurs. Le patron, sur des prix bas, mais un gros carnet de commandes, fait des bénéfices substantiels et vit maintenant de manière confortable (resic). Les ouvriers travaillent à plein temps et les salaires sont régulièrement augmentés à mesure du développement de la production. Leur pouvoir d’achat est bien plus élevé. L’État, ayant aidé l’usine à se reconvertir, n’a plus besoin de dépenser chaque mois des sommes pour la subventionner. Au contraire, c’est l’entreprise qui le rembourse. Enfin, les nouveaux produits sont parfaitement compétitifs avec les produits fabriqués par les autres pays et, en étant exportés, rapportent des devises à la nation.

Cet édifice, — sinon ingénieux, du moins ingénieusement présenté, — dont M. Mendès-France espère qu’il le dispensera de toucher aux structures, ce qui l’évincerait automatiquement du pouvoir, se heurte au moins à une impossibilité matérielle : le financement.

Les entreprises industrielles non rentables ne manquent pas en France ; il n’est pas exagéré de dire qu’à part celles qui travaillent pour la Défense nationale, aucune ne l’est plus. Le lecteur n’a donc qu’à faire le compte approximatif des mesures prévues au paragraphe II, en partant de ce principe que toutes les entreprises qui ne travaillent pas pour la Défense nationale en seront bénéficiaires, pour avoir une idée, non pas du nombre de centaines mais du nombre de milliers et peut-être de millions de milliards nécessaires à l’opération. Et par quel moyen M. Mendès-France pense-t-il se procurer cette unique, mais tout de même fabuleuse mise de fonds ? Peut-être a-t-il oublié que, pour se procurer de l’argent, l’État n’avait de choix qu’entre l’emprunt et l’impôt : le premier s’écartant de lui-même, il ne reste que le second et, l’impôt sur le revenu étant, par la grâce de M. Edgar Faure, si réduit qu’il n’existe pour ainsi dire plus, c’est vraisemblablement — une fois de plus ! — à l’impôt indirect qu’on aura recours pour alimenter “la Caisse centrale de reconversion”. Même échelonné sur plusieurs années, on ne voit pas bien comment le coût de ce gigantesque programme pourrait ne se pas répercuter sur le prix des produits fabriqués dans les nouvelles entreprises.

Ceci, indépendamment de quelques autres inconvénients.

Un bourgeois éclairé

Le plan de M. Mendès-France est visiblement inspiré par le souci de permettre au patron qui “vit médiocrement” (paragraphe I) de faire “des bénéfices plus substantiels et de vivre d’une manière confortable” (paragraphe III). Il fait le même raisonnement que les industriels américains lesquels, pour avoir pratiqué la politique des prix bas et des salaires relativement élevés, ont, en cinquante ans, construit, dans les structures traditionnelles, le plus puissant système économique de tous les temps. On a dit de Frédéric II et de la grande Catherine de Russie qu’ils étaient des monarques éclairés ; M. Mendès-France est un bourgeois éclairé et peut-être ambitionne-t-il de leur faire pendant devant l’Histoire.

Il n’oublie que deux choses :

1· pour avoir mérité le titre de monarque éclairé, Frédéric II et la grande Catherine n’en ont pas moins été des monarques absolus et c’est pourquoi il envisage d’un cœur si léger les transferts des populations que suppose la reconversion de notre économie dans les termes qu’il emploie pour nous la proposer et dont il apparaît bien qu’ils ne soient possibles qu’avec des pouvoirs spéciaux du même ordre que ceux de Frédéric II, de la grande Catherine ou de ceux que Staline a légués en héritage à Malenkov ;

2· la politique des bas prix et des salaires relativement hauts que M. Mendès-France semble envier aux États-Unis n’est plus possible : les États-Unis eux-mêmes sont à bout de course et, à un prix qui est le plus bas du monde, ne trouvent pas d’acheteurs pour leur blé même dans les pays comme l’Inde qui en manquent au point de vivre dans la disette. Il n’y a aucune raison pour que, sur le marché mondial, même aux prix les plus bas, l’autarcie qui est de plus en plus le régime de tous les États constitués, à quelque bloc qu’ils appartiennent, ne joue pas contre nos produits comme elle joue contre le blé américain.

Cette double considération ne doit évidemment empêcher ni de reconnaître que si la production industrielle de la France est descendue à un niveau inférieur à celui de 1929, c’est parce que les produits français ne sont pas recherchés sur le marché mondial, ni de se demander pourquoi ils sont si chers, ne serait-ce que pour améliorer leur écoulement sur le marché intérieur.

Mais ce n’est pas une raison pour dire que si nous améliorons le rendement, c’est-à-dire la productivité, les prix baisseront. Cela qui était une vérité élémentaire en régime libéral est une erreur grossière en régime d’autarcie. Dans son numéro du 4 août, publiant une analyse du rapport de gestion des Houillères du Nord et du Pas-de-Calais pour l’année 1953, le journal Le Monde mettait en évidence que la production étant en baisse, le rendement avait augmenté et parallèlement de 201 fr. par tonne le prix de revient du charbon par rapport à 1952 (!). 9.000 mineurs sur 144.700 ayant dû être licenciés.

Quand M. Mendès-France aura reconverti toutes les entreprises qui lui paraissent mériter de l’être et déplacé les Français dans tous les sens, rien ne prouve ni qu’elles fabriqueront plus (surtout s’il n’y a pas d’appel de leurs produits sur le marché extérieur !) ni que, du côté des prix de revient, il ne se produira pas le phénomène qui est actuellement observé sur le charbon des Houillères du Nord et du Pas-de-Calais (surtout s’il n’y a pas d’appel sur le marché intérieur). Nous aurions alors une économie modernisée, dont le rendement serait excellent, la production en baisse, des prix en hausse et… un nombre de chômeurs actuellement imprévisible, mais sûrement astronomique et incalculable.

Comme les États-Unis.

La belle opération que ce serait là !

Le vrai problème

De ce qui précède il résulte que dans un monde où tous les marchés se ferment les uns après les autres dans la mesure où toutes les parties qui le composent adoptent, les unes après les autres aussi, les méthodes de l’autarcie, il est vain de chercher à provoquer une reprise économique, en essayant de se mieux placer sur le marché mondial par des prix plus bas que ceux de tous nos concurrents possibles, M. Mendès-France l’a néanmoins voulu faire pour rester au pouvoir — il ne faut pas toucher au profit et c’est seulement en vendant sur le marché mondial qu’on peut sauver le profit ; tout ce qui, d’origine nationale, se vend sur le marché intérieur l’amenuisant. Ce faisant, et quoi qu’il s’en défende, il a emboîté le pas aux René Mayer, Edgar Faure, Pinay, Laniel, etc. (La présence de M. Edgar Faure à un poste clé de son ministère en dit d’ailleurs assez long à ce sujet.)

Et il s’est, par là même, interdit de trouver, quant au problème des prix qui est crucial sur le plan intérieur, la solution qu’il avait si bien esquissée en 1952 alors qu’il tentait de barrer la route à M. Pinay.

Car il est exact que les prix français sont trop, beaucoup trop élevés.

Les raisons essentielles de cet état de fait sont, à mon sens, les suivantes :

1· La valeur attribuée au franc par les accords de Bretton-Woods en 1945 et confirmée à Washington en 1946, est trop élevée d’environ 20 % par rapport à la livre sterling et au dollar, ce qui fait que même “nos” colonies qui sont nos seuls clients possibles préfèrent acheter aux Américains et aux Anglais. (Ce n’est pas une des moindres raisons pour lesquelles elles cherchent à s’affranchir de notre tutelle .)

2· Mal placés pour vendre, nous devrions l’être bien pour acheter et, sur le marché intérieur, nos produits devraient être bon marché. Ils ne le sont pas parce que nos circuits de distribution sont trop longs.

3· Les circuits de distribution étant longs, la part de l’impôt et celle du profit sont très importantes et ils sont longs parce que nous avons besoin de beaucoup d’impôts pour entretenir un appareil d’État des plus importants du monde et subventionner une politique de la natalité elle aussi unique au monde, sans que le revenu des privilégiés en soit affecté.

4· Avec une importante partie de l’impôt (ou une taxe spéciale qui se répercute sur les prix, ce qui est la même chose) nous achetons des enfants qui produiront plus tard (espérons-le !) tandis que les autres pays achètent des machines qui produisent dès maintenant. Or la main d’œuvre machine est beaucoup moins chère que la main d’œuvre humaine. Ceci explique que la production industrielle soit en progression constante aux Pays-Bas, en Allemagne occidentale et en Angleterre : tous ces pays ayant des machines, et nous des enfants. Demain, ils auront plus de machines encore et nous aurons des hommes. Dès maintenant, leurs produits moins chers battent les nôtres dans ce qui reste libre du marché mondial et, sur leurs marchés intérieurs, ils s’écoulent plus facilement que les nôtres sur le nôtre.

En 1952, ces raisons faisaient encore partie des préoccupations de M. Mendès-France.

Elles en ont disparu — du moins officiellement — en 1954.

Il était dans l’opposition.

Il est au pouvoir.

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Défense de l’Homme, numéro 70, août 1954, p. 2-6.

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