DDH-83-84

INDEX

ANATOMIE DE LA DÉTENTE

 par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 83, septembre 1955, p. 2-4. 

Quand une conférence internationale a lieu, les hommes politiques (chefs de gouvernement ou ministres des affaires étrangères ou les deux selon le cas) qui représentent les États, sont accompagnés d’autres hommes qui sont leurs conseillers techniques et qu’on nomme des experts.

Ces experts ne sont pas moins que des hommes d’affaires qui relèvent d’une banque ou d’un groupe de banques et qui en surveillent les intérêts auprès du ministre qui les a embauchés et qui lui-même soutenu par cette banque ou ce groupe de banques.

Les chefs de Gouvernement ou les Ministres des Affaires étrangères, ou les deux, « travaillent » sur le devant de la scène, les experts dans les coulisses. On publie les noms des premiers et une presse servile tient l’opinion au courant de leurs moindres gestes : on ne publie que rarement les noms des seconds et, sur ce qu’ils font, généralement on se borne à dire que l’accord est ou non réalisé entre eux. Or, ce sont les experts qui font le véritable travail et ce travail consiste à passer des marchés, par dessus les frontières, pour le compte des Banques ou des groupes de Banques qui les emploient.

Selon qu’ils y arrivent ou non, il y a une détente ou une recrudescence de la tension que claironnent les chefs de Gouvernement ou les Ministres des Affaires étrangères ou les deux.

Le lecteur de Défense de l’Homme sait déjà (voir n° 77) que tous les groupes de Banques qui tiennent en mains l’économie française par le jeu du crédit, sont représentés dans le Gouvernement de M. Edgar Faure.

Contrairement à ce qui s’est passé en 1954, tous étaient donc représentés à Genève en 1955 et leurs intérêts qui s’opposent toujours sur le plan intérieur (Indochine, Algérie-Tunisie, Maroc, politique de l’alcool et soutien des prix agricoles ou industriels) convergeaient, sur le plan international, dans une nécessaire reprise des échanges avec l’Est pour décongestionner les marchés. Chacun ayant réussi à obtenir sa part du gâteau, il y a eu accord et détente. Mais il eût suffi qu’un groupe se trouvât lésé pour qu’il y eût recrudescence de la tension. Or cette hypothèse peut se reproduire à tout moment dans la phase d’application et, expliquerait toute la fragilité de la détente.

Car l’accord n’a tout de même été réalisé qu’en principe, non dans ses exactes modalités.

D’autres hypothèses aussi peuvent devenir des réalités : pour que cette heureuse conjoncture se réalise dans le clan occidental, il fallait, en effet, qu’elle trouvât sa réciproque dans le clan oriental.

Car il n’eût suffi de rien que les Occidentaux fussent décidés à vendre, si les Orientaux n’avaient pas été décidés à acheter aux conditions qui leur étaient faites. Or, à tout moment aussi, les Orientaux peuvent remettre en cause ces conditions.

Ainsi est-on amené à se demander quelles sont les chances de durée de la détente de l’autre côté du rideau de fer.

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 On sait qu’entre Occidentaux et Orientaux, les dissentiments sur les échanges commerciaux, portaient à la fois sur la nature des produits à échanger et sur leur prix. La signature des Accords de Paris a, sans aucun doute, donné aux Occidentaux le sentiment de leur force en cas de coup dur et, en même temps, elle leur a suggéré l’idée qu’ils pouvaient, sans grand danger, comprendre des produits industriels susceptibles d’être utilisés sur le plan stratégique, dans la liste de ceux qui pourraient faire l’objet d’un échange. Ce premier pas étant fait il était facile de lever tous les obstacles possibles du côté des prix. Tout au plus les Occidentaux ont-ils pu mettre comme condition que le volume des produits industriels serait fonction du volume des produits agricoles.

On a fait, dans la presse, les hypothèses les plus diverses sur les raisons qui décident les Russes à accepter ce marché dans son principe. Ils y étaient acculés, ont dit les uns, par une situation économique intérieure assez grave pour ébranler le régime. C’est un calcul, ont dit les autres qui ont aussitôt établi un parallèle entre la détente internationale et l’aggravation de la tension entre le bloc arabo-asiatique et le bloc occidental. De vrai, il était tentant de conclure que le bloc soviétique n’avait recherché la détente internationale et accepté le marché que pour libérer des moyens d’aide aux États arabo-asiatiques, au Pakistan et à Goa contre l’Inde — avec le plus délicieux sourire à Nehru ! — à l’Égypte contre Israël, au Soudan contre l’Égypte, en Tunisie, en Algérie et au Maroc contre la France.

Pour vraisemblable que soit cette conclusion d’ailleurs étayée par des faits dont la matérialité est indiscutable, il y a probablement du vrai dans l’autre thèse.

Il n’est pas niable que, depuis la mort de Staline, le Pouvoir, en Russie, est essentiellement caractérisé par une certaine instabilité, jusqu’à l’échelon le plus élevé : si les structures n’ont pas changé, si le régime et l’appareil d’État sont restés ce qu’ils étaient dans leurs principes et leurs desseins, lui, au moins, a changé de mains assez souvent, dans un temps relativement court. Il est aussi de notoriété que ces changements de mains ne se sont pas accompagnés, comme autrefois, de procès spectaculaires : l’exercice du Pouvoir qui use les hommes use aussi les institutions et les procédés de Gouvernement. La dictature pas plus que la démocratie n’échappe à cette loi et Péron en fait parallèlement l’expérience.

A tout le moins, c’est un signe de faiblesse du Pouvoir Soviétique qu’il était aisé de prévoir à partir du moment où il passait d’un seul à une camarilla si restreinte soit-elle. En ce sens, la mort de Staline a ouvert la voie aux révolutions de Palais.

On se tromperait grossièrement, je crois, aussi bien si on grossissait démesurément cette faiblesse que si on la mettait au compte d’un réveil soudain de la conscience populaire en Russie. Contre cette éventualité, il y a encore assez de solidarité dans la camarilla et l’abandon des procès spectaculaires avec accusations et aveux assortis, témoigne du souci de sauvegarder cette solidarité.

C’est dans les difficultés économiques susceptibles d’engendrer, à la longue, des difficultés sociales, que cette faiblesse est née et c’est par ses conséquences possibles qu’elle a provoqué le réflexe de solidarité dans la Camarilla.

Je crois aussi qu’on se tromperait très grossièrement si on grossissait démesurément ces difficultés économiques et si on fondait de très grands espoirs sur elles : la seule chose qu’on en puisse dire, c’est qu’elles existent réellement et que, pour la première fois dans l’existence du régime, elles ont inquiété sérieusement ses dirigeants, ils en ont fait le double aveu.

Sur leur importance, nous sommes également fixés : les produits agricoles ont manqué et, dans une proportion assez importante pour qu’on parle de famine dans les pays satellites.

Les dirigeants soviétiques se sont donc trouvés devant l’alternative suivante : ou ralentir le rythme de la production industrielle pour faire face aux besoins de la consommation courante et amoindrir leur potentiel militaire, ou maintenir leur production industrielle et leur potentiel militaire à leur niveau et risquer le danger de l’aggravation des restrictions dans le domaine de la consommation privée.

C’est dans cette situation qu’il faut voir l’origine du dogme de la coexistence pacifique admirablement servi par l’impérieux besoin d’exporter qui est la caractéristique essentielle de l’économie occidentale.

Ainsi les Soviétiques pourront trouver chez les Occidentaux de quoi satisfaire aux besoins de la consommation courante chez eux et en outre quelques produits industriels, ce qui leur permettra d’alléger d’autant les soucis de leur économie générale.

Ce qu’il enverront en échange ? That is the question !

En passant, il est nécessaire de dire que si nous sommes pour la reprise des échanges commerciaux entre tous les peuples, ces échanges commerciaux n’iront pas à l’encontre des guerres possibles, tant qu’ils ne seront pas organisés et contrôlés par les peuples eux-mêmes, c’est-à-dire, tant que les dirigeants des peuples garderont tout loisir de les orienter à leur gré.

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 Un autre sujet de difficulté et d’inquiétude ! — pour le bloc soviétique — lui vient de la Chine.

En juin dernier, une Assemblée nationale constituée selon les méthodes qui sont en usage à Moscou, s’est réunie à Pékin. M. Li Hsien Nien, Ministre des Finances lui a donné lecture du projet de budget pour l’exercice de 1955-56 et M. Li Fu Tchun, Président de la Commission du plan quinquennal, d’un rapport sur la situation de l’économie chinoise ponctué par une déclaration selon laquelle trois plans quinquennaux, soit quinze années, seraient nécessaires pour que la Chine devienne un véritable État socialiste. Encore a-t-il précisé que pour en arriver là, la coexistence pacifique et l’aide de l’étranger étaient, elles aussi, absolument nécessaires.

Cette dernière déclaration a jeté un froid au sein de l’Assemblée nationale et à Moscou : outre qu’on sait à Pékin que quinze années constituent un laps de temps pendant lequel bien des événements peuvent survenir, on sait à Moscou et à Pékin que si le bloc soviétique était capable d’aider efficacement la Révolution Chinoise, il ne l’est plus d’aider au développement économique de la Chine à un rythme susceptible de prévenir tout retournement de la situation intérieure. L’exemple de Tchang Kai Chekh est, à ce sujet, très significatif : c’est un courant né de ces considérations qui l’a poussé à se tourner vers les Américains après avoir été porté au pouvoir par les Russes. Si Mao Tse Toung…

Déjà des pourparlers sont en cours à Genève entre son Gouvernement et celui d’Eisenhower. Ils n’ont rien donné mais le contact est établi et pour empêcher qu’il ait des conséquences désastreuses sur le plan stratégique — nous n’en sommes pas encore là, tant s’en faut — les Soviétiques devront se montrer à la hauteur de la situation.

Je ne crois pas que les nouveaux accords commerciaux Est-Ouest en voie de passer dans le domaine de l’application, s’ils mettent l’économie soviétique à même d’aider efficacement les États du bloc arabo-asiatique dans leurs entreprises nationalistes révolutionnaires, lui permettront de devenir en sus le banquier de la Chine.

Mais la stupide politique des Occidentaux à l’égard du bloc arabo-asiatique pourrait prolonger dans un sens défavorable à leurs intérêts les effets de la conférence de Bandung et faire qu’un courant d’échanges commerciaux s’établisse entre les États arabo-asiatiques constitués en bloc plus tôt qu’on ne le pense et le bloc russo-chinois ce qui, du même coup, préviendrait toute éventualité de rupture entre Pékin et Moscou.

On l’espère bien à Moscou.

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 Telles me paraissent être les caractéristiques essentielles du climat de la détente.

Cette analyse se voulait objective et n’avait d’autre but que de mettre l’accent sur sa précarité.

 

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CHRONIQUE DES TEMPS ÉLECTORAUX

 par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 84, octobre 1955, p. 3-9.

L’Actualité

Lorsque l’on dit que l’opinion publique s’intéresse de moins en moins à la vie parlementaire et n’attend plus grand chose des institutions constitutionnelles, on exprime une vérité générale à peu près indiscutée, mais c’est une vérité générale qui n’a cours qu’entre deux élections législatives. Une crise ministérielle qui dure près de deux mois réalise très facilement l’unanimité sur cette constatation que les affaires ne vont pas plus mal sans gouvernement ou avec un Parlement en vacances, qu’avec un Parlement en session, et personne ne s’émeut ; s’il y a d’aventure, des élections complémentaires, on enregistre des pourcentages d’abstentions qui oscillent entre 50 et 60 % etc. Mais l’ouverture de la campagne électorale pour les législatives ramène régulièrement la fièvre dans tout le pays et, lors de la proclamation des résultats, il est rare que le pourcentage des abstentions dépasse 22 à 24 %, et ne reste incontestablement peu élevé.

Paradoxe ?

Pas tant que cela.

On a obtenu les plus heureux effets de plumes sur le thème du Français volontiers cocardier et foncièrement anti-militariste. On en pourrait, sans aucun doute, obtenir d’aussi heureux sur cet autre thème de l’électeur qui méprise son député mais va quand même voter ou d’une France à 95 % maréchaliste et juillet 1940 et à 95 % antimaréchaliste, résistante et tout et tout, en septembre 1944.

En réalité, ce sont les circonstances qui changent : la France de juillet 1940 n’avait rien de commun avec celle de septembre 1944, le Français qui applaudit aux défilés militaires a perdu le souvenir de son adjudant quand il était à la caserne — et, souvent même, il a oublié la guerre ! — et l’électeur qui méprise son député n’est pas le même homme que celui qui vote pour lui. Le député qui sollicite le renouvellement de son mandat est, lui-même, très différent de celui qui l’exerce et, par-dessus tout, la mémoire et le souci de la cohérence, ne sont pas les qualités fondamentales de l’homme aux prises avec les difficultés de la vie dans les sociétés modernes. Le seraient-elles, d’ailleurs, que l’information dirigée à coup de centaines de millions en viendrait encore très facilement à bout.

On a récemment publié à son de trompe que le journal « l’Express » était devenu quotidien grâce à une association des Gradis-Servan-Schreiber (Société française pour le commerce avec les colonies et l’étranger), les héritiers de Lemaigre-Dubreuil (Huiles Lesieur) et la famille Cicurel (Exportation du Coton d’Egypte, Bazars du Caire), dont le gendre est M. Pierre Mendès-France. Ensemble, ils ont — paraît-il ! — trouvé 200 millions qui serviront, pendant les six mois qui viennent, par la voie d’un « Express » quotidien où M. Mendès-France tiendra la vedette, à démontrer au corps électoral que l’impuissance du Parlement tient, non pas aux principes fondamentaux sur lesquels repose son existence, mais uniquement au fait que ne s’y dégagent jamais, en fin de compte, que des majorités de droite (bien que souvent présidées par des hommes de gauche !)

Moralité : les lecteurs de l’ « Express » sont, ou seront prochainement, persuadés qu’avec une majorité de gauche au Parlement, tout irait pour le mieux et, chaque matin, ils évoquent « Le Quotidien » de célèbre mémoire, jadis fondé dans la même intention « par soixante mille français qui, etc. » dont personne ne sut jamais que le soixante millième était… le banquier Finaly, homme de paille des Rothschild déjà aux prises avec les Lazard !

Tout à leur bonheur, ils oublient le Cartel des gauches de 1924 (qui, après avoir été la majorité d’Herriot avec la bénédiction de Léon Blum, devint celle de Poincaré en 1926), le Front populaire (qui mourut sous Daladier-Reynaud) et jusqu’à la plus écrasante majorité de gauche de tous les temps, celle du tripartisme à l’Assemblée Constituante de 1946 (151 députés socialistes, 139 communistes et 148 M.R.P., — car c’est depuis cette époque que certains curés sont considérés comme étant de gauche ! — sur un total de 619).

Et une lueur assassine passera dans les yeux à la pensée que le « Figaro » ou « l’Aurore » — au service de la Banque Lazard, inspirés par M. Boussac, ennemi juré des Cicurel sur le marché des cotonnades — défende la thèse contraire, à savoir que seul peut être efficace un Parlement dans lequel se dégagera une imposante majorité de droite.

Il y aura donc les millions de la pureté — la signature d’Albert Camus figurant en bonne place dans l’ « Express », à gauche, personne n’en doutera — qui seront ceux des Gradis, des Servan-Schreiber, des Cicurel et des Lemaigre — Dubreuil, et les millions de la corruption qui seront ceux des Lazard, des Boussad et, accessoirement, des Rothschild.

Et nous serons, comme à l’accoutumée, seuls, ou à peu près, à prétendre devant une opinion publique que nous n’atteindrons probablement que dans une faible mesure, que, venant de droite ou de gauche, tous ces millions qui la violeront les uns par devant les autres par derrière, ont été sués par le même burnous.

Nous n’en sommes pas encore là ? Bien sûr : c’est sûrement vers février-mars que la fièvre électorale amorcera son ascension et vers avril-mai qu’elle atteindra son maximum.

Nous en reparlerons donc et, en attendant de savoir si nous aurons, en 1956, un Parlement Gradis, Servan-Schreiber et Lemaigre-Dubreuil à la sauce Mendès-Cicurel ou un Parlement Lazare, Rothschild, Boussac and Co, il convient, évidemment, de se pencher sur les problèmes qui, au seuil de l’hiver et en pleine campagne électorale, se posent devant le Parlement que nous avons : la guerre en Afrique du Nord, la détente internationale, l’agitation sociale.

Tous ces problèmes sont maintenant arrivés à un tel degré d’acuité, ils ont tellement débordé les institutions constitutionnelles dans leur acception actuelle, qu’ils ne comportent plus de solution parlementaire et gouvernementale et que, par voie de conséquence, en ne réussissant jamais qu’à faire la preuve de son impuissance, chaque fois qu’il les aborde, le Parlement fait, en même temps, la preuve qu’il n’a pas de raison d’être.

L’agitation sociale

A la fin du mois de juillet, les périodiques de la chaîne « France-Observateur » (il y en a quelques uns, bien qu’à faible tirage : le « Libérateur », « le Combat prolétarien », et quelques publications calotines camouflées en progressistes dont « Esprit ») expliquèrent en chœur à leur lecteurs que toutes les forces répressives de l’État étant occupées en Afrique du Nord, le moment ne pouvait être mieux choisi pour déclencher une grève générale.

Je suis, personnellement, pour la grève générale, en dépit de tout ce qui a été dit contre et pour la grève générale « gestionnaire », telle que la thèse en a été exposée pour la première fois de façon sérieuse par Maurice Joyeux, voici bientôt dix ans, dans la « Révolution prolétarienne » et dans quelques numéros du « Libertaire » de l’époque. Et je suis contre toutes ces grèves tournantes ou non, mais dans tous les cas partielles, qui ne visent qu’une augmentation de salaire, dont on vante le caractère révolutionnaire alors qu’elles ne relèvent que de l’esprit de combat — la différence est sensible ! — de la classe ouvrière et dont les résultats, quels qu’ils soient, laissent toujours entiers tous les problèmes sociaux. A mes yeux, tout ce qui a été dit contre la grève générale — gestionnaire ou pas — ne l’a jamais été que pour déférer, consciemment ou inconsciemment, au désir de bonzes syndicaux attachés à des sinécures garanties par les structures actuelles. Son plus grave inconvénient est qu’on ne la prépare pas, qu’on ne veut pas la préparer et que, dans la mesure où elles dégoûtent la classe ouvrière de la grève tout court parce qu’il n’est plus possible de dissimuler leur échec sur le plan révolutionnaire, les grèves partielles servent à merveille la volonté d’immobilisme des ennemis de la grève générale.

Où j’en veux venir ? A ceci : si on ne prépare pas la grève générale, autant il est souhaitable de mettre l’accent sur la nécessité de sa préparation, autant il est déplacé de la présenter ainsi que l’on fait les périodiques de la chaîne « France-Observateur », comme une possibilité immédiate sous prétexte que les flics sont occupés ailleurs : la grève générale, c’est une révolution et, dans une révolution, il importe avant tout de savoir où l’on va. Quand on le saura, tous les flics du monde ne pèseront pas lourd dans la balance !

Aussi bien, en fait de grève générale, nous avons eu des grèves partielles sur le mode ancien, qui se sont relayées dans une vingtaine de départements, éclatant ici quand elles étaient terminées là.

Des augmentations de salaires plus ou moins substantielles — et plutôt moins que plus ! — ont été obtenues dans quelques rares cas : et puis après ? Dans combien de cas les ouvriers ne sont-ils pas rentrés vaincus, la tête basse, après une longue grève, sans avoir rien obtenu ? Et, dans tous les cas, ne faudra-t-il pas recommencer dans six mois ?

Quand elle conduit à quelque chose, cette façon de procéder ne conduit jamais à rien qui ne soit remis en cause à bref délai. C’est cela qui a fini par lasser la classe ouvrière et par la plonger dans cette apathie dont elle ne sort plus qu’accidentellement et pas toujours de son plein gré. De plus en plus, les grèves partielles prennent la physionomie suivante : dans un atelier qui commande toute l’activité d’une usine, la connexion des éléments C.G.T. et C.F.T.C. réussit à provoquer une cessation de travail prolongée qui décide le patron à prononcer le lock out, et la masse des ouvriers ne suit les meneurs du jeu que parce qu’elle y est obligée. Au bout d’un certain temps, ce sont les meneurs du jeu qui sont obligés de suivre la masse, lasse de la misère consécutive à la grève, décidée à reprendre le travail et il faut rentrer aux conditions imposées par le patron. Au cours du mois de septembre, j’ai personnellement vérifié ce fait à trois reprises différentes dans trois endroits différents : à Mâcon, à Belfort et à Sochaux où j’ai vu des masses d’ouvriers reprendre le chemin de l’usine en maudissant beaucoup plus ceux qui les avaient mis en grève, c’est-à-dire leurs camarades de chaînes, que le patron qui les exploite. Si, dans le grand mouvement de grève auquel nous venons d’assister, il ne s’agit que de cas exceptionnels, je m’en féliciterai, mais ils n’en sont pas moins affligeants et ils constituent des arguments non négligeables en faveur de l’abandon de la grève partielle tournante ou non au profit de la préparation de la grève générale gestionnaire.

Contre les grèves partielles, il y a d’ailleurs, depuis peu, un argument de poids et c’est l’attitude du mouvement Poujade.

En décidant, à son dernier congrès, de mettre sur pied tout un programme de « rénovation nationale » postulant la réforme des institutions parlementaires, le renforcement de l’Exécutif, en bref un régime politique calqué sur celui du Portugal, le mouvement Poujade est devenu un mouvement politique.

Comme tel, il a besoin de s’appuyer sur la classe ouvrière et, parallèlement à l’U.D.C.A., il a créé, en divers endroits de France, des Unions de Défense des Ouvriers qui sont intervenues dans les grèves. A Digoin (Saône-et-Loire), la grève, déclenchée par la C.G.T., a été soutenue par Poujade qui a ravitaillé les grévistes et, en quelques jours, avait réussi à prendre la direction du mouvement par ce moyen.

Verrons-nous la C.G.T., la C.F.T.C. et, éventuellement, la C.G.T.-F.O. qui n’ont aucune doctrine sociale, déclencher des mouvements partiels de grève sur fond de mécontentements, pour livrer la classe ouvrière à Poujade et lui permettre d’instaurer, en France, un régime Salazar ?

Car, ne nous y trompons pas, le mouvement Poujade a des moyens financiers considérables, et songe-t-on qu’indépendamment de son intervention dans les grèves partielles selon la méthode que j’ai citée plus haut, il suffirait que ses adhérents décident d’accorder 10 % de réduction sur présentation de la carte d’adhérent à l’Union de défense des ouvriers, pour rendre totalement inefficace toute propagande syndicale ?

Or, le mouvement Poujade peut s’offrir ce luxe et ce devrait être, pour nous, une raison de plus de nous mettre à préparer la grève générale avant qu’il n’y ait songé.

La détente internationale

Se faire de larges sourires par-dessus la table, autour du tapis vert, et se donner de grands coups de pieds en dessous, semble avoir été, jusqu’ici, la caractéristique essentielle de la détente. De part et d’autre du rideau de fer, on paraît toujours décidé à se livrer à ce petit jeu au moins pendant toute la durée de la campagne électorale, c’est-à-dire jusqu’en mai ou juin 1956.

Les Russes ont misé gros sur la possibilité qu’ils ont d’influencer le corps électoral et de peser sur les résultats du scrutin par l’intermédiaire du Parti communiste et ils voudraient bien ne pas reprendre avant la fin de la campagne cette figure d’épouvantail qui leur a interdit tant de combinaisons profitables sur les marches du Pouvoir. Et puis, ils ne voudraient pas, non plus, compromettre la reprise des échanges Est-Ouest qui leur permet d’aider le bloc arabo-asiatique dont ils estiment — à tort ou à raison — que, vers le milieu de l’année prochaine, c’est-à-dire à une date qui concordera avec les élections en France, il sera une réalité avec laquelle il faudra compter.

Du côté occidental, on ne tient pas non plus à compromettre ce courant d’échanges parce qu’on ne tient pas à faire les élections en France — qui seront un test — dans une atmosphère de congestion des marchés, c’est-à-dire de crise économique.

Le tout est de savoir si on pourra, de part et d’autre, tenir jusque là, le sourire aux lèvres.

Les Russes, à peu près sûrement.

Pour ce qui est des Occidentaux, il y a beaucoup moins de chances. L’Angleterre vient d’annoncer que la Livre sterling était en difficulté et l’Amérique qu’elle se trouvait à la tête d’environ 7 millions de balles de coton et 2.500.000 tonnes de produits agricoles divers dont elle ne savait que faire : ce sont là facteurs qui, joints à ceux du même ordre en ce qui concerne la France, inciteront tout le monde à la modération.

Mais il y a des coups de pied quelque part qui ne se perdent pas toujours et qu’il est parfois difficile d’encaisser avec le sourire.

Par exemple, l’histoire de la fourniture d’armes des Soviétiques à l’Égypte et le vote de l’Assemblée générale de l’O.N.U. décidant de mettre à l’ordre du jour la question algérienne contre l’avis de la France, qui ne tenait pas à voir faire publiquement le procès de ses méthodes colonisatrices.

Ces deux affaires ont paru surprendre tout le monde et jeté un froid sur la détente : du coup, MM. Edgar Faure et Pinay n’iront pas à Moscou, comme il était prévu !

Il n’y avait pourtant là rien que de très normal et d’aisément prévisible.

Tout le Bloc atlantique envoyant des armes à Israël contre l’Égypte, dès que « l’esprit de Genève » (sic) leur en eût fourni les possibilités matérielles, les Soviétiques en ont envoyé à l’Égypte en assez grande quantité pour que quelques-unes puissent prendre la route de l’Afrique du Nord et être utilisées contre la France. Quant au vote de l’O.N.U. décidant d’inscrire la question algérienne à l’ordre du jour de son Assemblée générale, il est la suite logique de la conférence de Bandoeng[1].

Pour peu qu’une ou deux affaires de cette importance se produisent encore dans le courant de l’hiver, c’en sera fait de la détente.

Et nul ne peut jurer qu’il ne s’en produira pas.

La guerre en Afrique du Nord

Il n’y a, maintenant, plus d’autre moyen de désigner correctement ce qui se passe en Afrique du Nord et, contre cette évidence, le glossaire pourtant si riche de l’euphémisme ne peut lui-même rien : c’est la guerre !

C’est la guerre, mais c’est une guerre particulière, dont le caractère de survivance du moyen âge a fini par nous échapper : c’est la guerre de cent ans de l’Afrique du Nord dans sa dernière phase, celle qui suscite les Jeanne d’Arc après les Du Guesclin, celle où les excès additionnés de la puissance occupante en sont arrivés à pousser les occupés à la dernière extrémité. La patience des esclaves a des limites, c’est une question de tempérament collectif : un peu plus de cent ans pour un Algérien ou un Tunisien, un peu plus de cinquante pour un Marocain, quelques années pour un Français, ainsi que l’a prouvé la dernière guerre mondiale.

Car, il n’est pas possible de ne pas dresser un parallèle entre l’occupation française en Afrique du Nord et l’occupation de la France par l’Allemagne hitlérienne.

C’est une Résistance qui est née là-bas, une Résistance semblable à la Résistance française, qui a les mêmes causes, les mêmes fondements idéologiques, les mêmes qualités et les mêmes défauts. Pour la désigner, les journaux français n’emploient pas le mot, mais pour désigner ceux qui y prennent part, ils emploient la même terminologie que, sous l’occupation, les journaux allemands ou maréchalistes à notre endroit : ce sont des bandits, des rebelles, des terroristes, ils vivent dans les maquis et l’on doit faire contre eux des opérations de police ou de nettoyage. La seule différence est que cette terminologie est employée, que ces opérations se font avec la caution de gens — quand ce n’est pas sous leur propre direction ! — qui prétendent avoir été des Résistants français et, en ce sens, je n’ai été qu’un précurseur malheureux quand, voici bientôt dix ans, j’ai été, dans ce qu’on appelle la gauche, le tout premier à annoncer la faillite lamentable de la Résistance française. On commence seulement aujourd’hui à comprendre que ses effets les plus probants ont été, en tressant des couronnes à la droite la plus classique et sans reculer devant le crime, de réhabiliter le nationalisme le plus sordide.

Cet aspect particulier de la guerre en Afrique du Nord étant ainsi défini, ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant son déroulement qui est semblable à celui de toutes les guerres, que les causes profondes de l’attitude française. Et ces causes, elles ont été ingénument mises en évidence, le dimanche 2 octobre, par un Français de trente-sixième ordre, M. François Dufour, Président de la chambre de commerce des Bouches-du-Rhône, au banquet de la foire de Marseille.

Voici :

« Tous les Français a dit cet homme, devraient savoir, car il y va de leur intérêt direct, que 27 % des importations de la France et 36 % de ses exportations proviennent de l’Afrique ou y sont dirigées : deux jours par semaine, la France vit de l’Afrique… »

Vous avez bien lu : deux jours par semaine, la France vit de l’Afrique.

En faisant suer le burnous !

Or, la France, c’est vous et moi et c’est aussi Rothschild, Lazard, Worms, Gradis, Servan-Schreiber, etc.

M. François Dufour ne fait pas le détail et, au fond, il n’a pas tellement tort.

Nous ne sommes, ni vous ni moi, la France des Rothschild, des Lazard, des Worms, des Gradis, des Servan-Schreiber, etc… Mais, pour sensible que soit la différence entre eux et nous, elle ne tient tout de même qu’en ceci : ils sont les parties prenantes[2] et nous sommes les complices.

Nous avons des excuses, il est vrai : le régime d’information dirigée (sic) auquel nous sommes soumis, la faillite de toutes les tendances du syndicalisme ouvrier, le régime des partis, la complexité des choses de ce temps et toutes sortes d’autres raisons, font qu’il n’est pas facile au Français moyen aux prises avec les difficultés de la vie, d’avoir une idée exacte de la structure du capitalisme moderne et de sa tactique.

Comment ce Français moyen, foncièrement pour la Paix en Indochine, aurait-il pu se rendre compte que, M. Mendès-France aidant, il soutenait seulement les intérêts des Lazard contre les Rothschild ? Et comment pourrait-il, aujourd’hui, se rendre compte qu’on ne lui propose, en Afrique du Nord, qu’une paix destinée à sauvegarder, en Tunisie et en Algérie, les intérêts des Rothschild contre ceux des banques anglo-américaines, et au Maroc, ceux des Gradis, des Servan-Schreiber et des Worms contre ceux des Lazard ?

Qui le lui dit, à ce Français moyen ?

Nous, bien sûr. Mais tant de guerres et tant de révolutions malheureuses l’ont arraché aux traditions de l’humanisme, qu’il ne nous lit pas ou que si, par hasard, nos écrits lui tombent sous les yeux, il nous prend pour des forgerons de l’utopie, ou des machiavels attardés, et ne nous lit que distraitement.

En foi de quoi, la structure bancaire du capitalisme, et donc, du Pouvoir moderne, continuera de lui échapper.

Et, dans six ou huit mois, il ira aux urnes, dans tous les cas, voter pour des idées nobles et généreuses, sans s’apercevoir qu’il ne peut pas faire autrement que de voter pour un banquier.

Car, et c’est là la caractéristique de notre temps, derrière tous les partis qui sollicitent son suffrage, il y a Rothschild, ou Lazard, ou Worms, ou Servan-Schreiber et jusqu’au grand exportateur de coton égyptien qui est le beau-père de M. Mendès-France.

OOOOOOOOOOOO

Notes économiques

 

 LE LANGAGE DES CHIFFRES

 

La prospérité américaine

Pour sauvegarder le niveau de vie des fermiers américains, le gouvernement des États-Unis a dû stocker des produits agricoles dont la quantité atteignait, à la veille de la récolte de 1955, le niveau suivant :

 

Coton……………………….. 6.425.871 balles

Blé……………………….. 928.235.000 boisseaux

Maïs………………………. 565.513.000 boisseaux

Riz……………………….. 543.560.000 kg.

Beurre……………………. . 90.186.000 kg.

Fromage…………………… 141.954.000 kg.

Lait………………………..  72.691.000 kg.

 

Et les récoltes de 1955 s’annoncent aussi abondantes. — sinon plus !

 

La prospérité française

La situation économique de la France est tout aussi brillante : on annonce, par exemple, 103 millions de quintaux de blé, soit environ 40 à dénaturer, et malgré les orages fréquents, autant de vin que l’an dernier, soit environ 60 millions d’hl. (sans l’Afrique du Nord ). Or, l’an dernier, nous nous sommes déjà trouvés à la tête de 19 millions d’hl. à transformer en alcool.

Pour ce qui est du lait, on n’ose pas dire le chiffre, mais les diverses sociétés France-lait n’arrivant pas à en détruire assez, on a créé Inter-lait pour leur donner un coup de main.

Pour la viande, on ne publie non plus aucun chiffre et pas davantage pour les pommes de terre, les fruits, etc. Mais on étudie un mécanisme de destruction des excédents qui sera sous peu au point.

Un savant a récemment révélé qu’il était probablement possible d’emmagasiner dans les glaces du pôle sud tous les excédents actuels de nourriture en prévision d’une disette future.

C’est la solution : on créera une flotte spéciale qui transportera tous les surplus au pôle Sud.

Et, tous les dix ans, on fera sauter le stocks à la dynamite !

Dans le domaine industriel, le vent est à l’optimisme : au cours du premier semestre de 1955, l’indice de la production est passé à 171 (base 100 en 1938) contre 154 pour la même période de l’année précédente.

On tient pour nul que cet indice soit redescendu à 169 en juillet, puis 153 en août, car on attend une remontée en septembre, octobre et la suite…

La sidérurgie est en hausse de 19 %, la chimie de 14 %, le bâtiment de 20 %, l’automobile de 15 %. Le trafic de la S.N.C.F. s’est augmenté de 21 % et, dans les grands magasins, la vente au détail de 17 %.

Une vraie bénédiction !

A se demander pourquoi, dans une économie florissante, le patronat qui ne doit pas manquer d’en tirer un bénéfice accru, discute avec une telle âpreté de maigres augmentations de salaire à la classe ouvrière et provoque des incidents aussi fâcheux que ceux de Nantes et autres lieux.

Les statistiques

En juin dernier, M. Delamarre a exposé au Conseil économique que, de 1949 à 1953, la masse salariale était passée de 3.331 milliards à 5.498 ou, en pourcentage du revenu national, de 47,9 % à 54,4 %.

Dans ce cas, il serait mathématiquement établi que, par rapport au revenu national, la part du profit aurait diminué en pourcentage, ce qui ne l’aurait nullement empêchée d’augmenter en volume puisque le revenu national a augmenté.

Il y a cependant quelque chose qui ne colle pas dans cette affaire et c’est la conclusion du rapport de la Commission des comptes et des budgets de la nation à savoir que, de 1952 à 1955, les profits de l’ensemble des industriels ont augmenté de 30 % tandis que la masse salariale n’a augmenté, dans le même temps, que de 20 %.

La contradiction est flagrante.

Qui a raison et qui a tort, je ne me charge pas de l’établir. En tout cas, l’Institut national de la Statistique et des Études économiques vient de révéler (d’après une enquête basée sur les déclarations des employeurs à l’Administration des contributions directes), qu’en 1954 :

— 3,9 % des salariés ont gagné 150.000 francs.

— 18,5 % de 150.000 à 250.000.

— 28,2 % de 250.000 à 350.000.

— 11,9 % de 350.000 à 400.000. [le texte donne 450.000, mais cf. ligne suivante.]

— 16 % de 400.000 à 500.000.

— 17,6 % de 500.000 à 1.000.000.

—   2,1 % de 1.000.000 à 2.000.000.

—   0,8 % plus de 2.000.000.

Ce qui prouve que plus de 50 % des salariés ont gagné moins de 500.000 [le texte donne 50.000] francs par mois et plus de 20 % autour de 200.000 [le texte donne 20.000] francs.

Sans autres commentaires ! P.R.

 


[1]. voir Défense de l’Homme n° 80 : « Le doigt sur la détente ».

[2]. Dans une petite brochure de 64 pages qui constitue le n° spécial de « Contre-courant » d’octobre (Prix 120 frs à Louis Louvet, 34, rue des Bergers, c.c.p. Paris 880-87) et qui a été signalée dans le dernier n° de « Défense de l’Homme », j’ai établi de façon précise comment ils étaient contradictoirement parties prenantes et comment des hommes se battent en Afrique du Nord pour défendre des intérêts qui ne sont pas les leurs. Je renvoie le lecteur à cette documentation.

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