DDH-85-87

INDEX

DANS LES SENTINES DE LA POLITIQUE

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 85, novembre 1955, p. 3-4.

L’actualité

Dans les journaux du 25 mai dernier, on a pu lire le curieux communiqué suivant:

« Nous avons indiqué hier que la D.S.T., procédant à diverses auditions de personnes suspectes de porter atteinte à la sûreté de l’État, avait, notamment, interrogé un financier soupçonné de verser des fonds à des organisations d’extrême gauche.
 Comme le précise un communiqué publié en fin de matinée par le Ministre de l’Intérieur, il s’agit de M. Igoin, né en Roumanie, à Targul-Frumof, et naturalisé français en 1938, dirigeant ou administrateur de sept sociétés, parmi lesquelles la Compagnie France-Navigation, la Compagnie métropolitaine et coloniale, la Société parisienne de banque et le Consortium du Nord. »

Dans les jours qui suivirent, on apprit que, parti de rien, M. Igoin se trouvait à la tête d’une fortune personnelle évaluée à 7 milliards de francs.

Puis plus rien.

En France, nous avons l’habitude de voir les scandales financiers passer à l’étouffoir avec une remarquable célérité. Personne, cependant, ne s’attendait à ce qu’il en fût de celui-ci comme de tous les autres : le parti communiste était en cause et on pensait que M. Jean-Paul David ferait feu des quatre fers.

Las !

Le Consortium du Nord est bien la banque qui consent au journal l’Humanité d’importants découverts et par le canal de laquelle arrivent au parti communiste tous les fonds qui paient sa propagande ainsi que le démontrait un jour M. Jules Moch, à la tribune de l’Assemblée Nationale : la fortune personnelle de M. Igoin a bien été acquise au service de divers ministres communistes de la production industrielle, mais…

Mais la Compagnie France-Navigation et la Compagnie métropolitaine et coloniale sont des affaires auxquelles s’est intéressée la banque Worms qui passe pour être celle de la Synarchie. Il est, par exemple, de notoriété que France-Navigation a été introduit en Bourse par la Banque Worms et cela est un fait précis.

Quant à la Société parisienne de banque, Rothschild et Lazard s’y rencontrent.

Et M. Igoin qui subventionnait le parti communiste était « directeur ou administrateur » de tout cela. Ce qui signifie que, par son entremise, de l’argent que les Worms, les Lazard et les Rothschild l’aidaient à palper, passait dans les caisses du parti communiste.

Ce qui est symptomatique, c’est que, dans le même temps, les mêmes, créaient à l’Assemblée Nationale, le « courant d’opinion » qui porta M. Edgar Faure au Pouvoir (et qui l’y maintient !)

On comprend maintenant, pourquoi ce scandale dans lequel étaient impliquées toutes les banques représentées dans le gouvernement Edgar Faure a été étouffé.

Je crois bien avoir été le seul à signaler cette anomalie dans Le Parlement aux mains des banques.

Personne ne m’a fait écho.

Et même pas dans les publications amies !

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 Puisque nous en sommes à la corruption…

D’après André Marty (L’Affaire Marty, Éditions des Deux Rives) en août 1953, le secrétariat du parti communiste a freiné le mouvement de grève qui tendait à se généraliser parce que « soutenir et élargir la grève générale eût gêné et même empêché la formation avec Daladier (Rothschild) Palewski (Worms) Soustelle (Lazard) et autres gaullistes, de ce Front national uni décidé avec eux le 2 septembre 1952 » (page 134).

A Daladier, Palewski, Soustelle et Cie, le parti communiste aurait tenu le langage suivant : « Parlez donc (parlez seulement !) contre le réarmement allemand et nous freinons les grèves » (page 87).

Sans aucun doute, ce langage tenu aux hommes politiques, l’a aussi été aux industriels.

On aimerait donc savoir quels sont les patrons qui ont payé d’une parole hostile au réarmement allemand, la tranquillité sociale et le droit de ne pas accorder satisfaction aux revendications ouvrières si modestes aient-elles été.

En attendant que la liste en soit publiée, peut-être est-il permis de tirer de cette affaire la moralité suivante : corrompu par les banques comme tous les autres, le parti communiste corrompt le syndicalisme.

Comme tous les autres aussi.

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 Depuis le 15 octobre, on a beaucoup parlé des prochaines élections législatives et du mode de scrutin : comme à l’accoutumée, la majorité sortante cherche la loi qui lui serait le plus favorable.

Il en est ainsi depuis bientôt un siècle : les modes de scrutin qui ont été en usage en France sont des plus variés et les raisons qui leur ont, tour à tour valu la préférence, ont toujours été la stabilité gouvernementale ou l’intérêt d’un parti, jamais le souci de la souveraineté nationale, c’est-à-dire d’en être l’exact reflet.

En plus, cette fois, on a décidé de voter en plein hiver, c’est-à-dire de priver du droit de vote tous les citoyens qui habitent au-dessus de 800 m. d’altitude, et pour lesquels se rendre aux bureaux installés à cet effet sera un tour de force.

Je propose qu’on introduise carrément dans la Constitution, la notion de souveraineté nationale au-dessous de 800 m. d’altitude.

Après, on parlera de l’âge du capitaine !

Ceci dit, cette histoire d’élections anticipées a tout de même un côté sérieux : la raison pour laquelle il s’est trouvé plus de députés décidés à abréger la durée de leur mandat que de l’avis contraire, ce qui, de mémoire de députés ne s’était jamais vu.

Cette raison, la voici : la politique d’expansion économique dont les résultats sont si brillants que la France se trouve, sur le plan intérieur, dans une situation de trésorerie et, sur le plan extérieur, dans une situation monétaire catastrophiques.

A l’intérieur, le budget accuse un déficit global d’environ 2.500 milliards qui est la somme des déficits budgétaires accumulés depuis une dizaine d’années : la fameuse impasse.

A l’extérieur, la valeur du franc a été fixée à un taux si élevé par les accords monétaires de 1945 et 1946 (Bretton Woods et Washington) qu’en raison de la cherté de nos produits, il nous est absolument impossible de vendre quoi que ce soit autrement qu’en achetant cher sur le marché national, pour vendre bon marché sur le marché mondial, c’est-à-dire en subventionnant les gros exportateurs, ce qui aggrave le déficit budgétaire.

Cela signifie que l’État est acculé à la dévaluation pour résorber le déficit budgétaire et rétablir l’équilibre de notre balance commerciale.

Il est apparu à M. Edgar Faure — et aux banquiers qui le maintiennent — qu’une telle opération n’était pas concevable à la veille d’une consultation populaire et d’autant moins que la détente à fin de course et le problème colonial sont des éléments supplémentaires de perturbation de l’opinion. Sur ce point, il faut lui accorder le mérite de la perspicacité : il est maladroit de solliciter le suffrage des électeurs après une mesure de dévaluation qui aurait, au préalable, réduit leur pouvoir d’achat.

Ça ne se fait pas.

Mais après, tous les rajustements étant faits ou susceptibles d’être présentés comme en bonne voie, il n’y aurait plus grand risque.

Pas folle la guêpe…

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COMPTES… ET MÉCOMPTES DE LA NATION

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 86, décembre 1955, p. 3-5.

L’actualité

La Commission de comptes de la Nation devait, comme chaque année, se réunir en octobre ou en novembre. M. Pflimlin, Ministre des Finances, de qui elle est tributaire relativement aux renseignements d’ordre économique et financier qu’il doit lui fournir, commença par ne pas répondre aux lettres de son Président qui les lui demandait.

Cela se conçoit : les comptes de la Nation ne sont pas brillants et le Président de la Commission chargée de les articuler dans un bilan général est, de surcroît, M. Mendès-France.

M. Pflimlin n’a, toutefois, pas pu empêcher M. Mendès-France de porter à la connaissance du public le cas qui était fait de ses lettres.

Réaction du gouvernement de M. Edgar Faure : un décret ajournant sine die la réunion de la commission des comptes de la Nation.

Motif : pas de motif, sinon les « circonstances », mais un commentaire définissant une situation économique florissante.

A la veille du coup de force qu’il méditait, le gouvernement de M. Edgar Faure ne pouvait pas s’en tirer autrement : la campagne électorale se serait faite uniquement sur les résultats de la politique d’expansion économique, le truquage des chiffres produits et la nécessité de la dévaluation que, malgré ce truquage, ils eussent mis en évidence.

Personne n’a été dupe.

Mais le coup est fait.

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 Il s’est fait dans des conditions plus ingénues qu’ingénieuses, le coup. Dans les quarante huit heures qui ont suivi, tout le monde a vu qu’il était à la portée de n’importe qui et qu’il avait seulement été minutieusement préparé. L’ajournement de la réunion de la commission des comptes de la Nation n’en était que le prélude.

A son propos, on a évoqué le 2 décembre.

Qu’à propos du 2 décembre, Victor Hugo ait rappelé le 18 brumaire, je veux bien. Mais Victor Hugo en profitait pour comparer Napoléon le grand et Napoléon le petit.

Pour comparer Faure à Napoléon le petit, il faudrait qu’au préalable, l’Académie française trouvât un superlatif à la petitesse.

Or, vous pouvez faire confiance à l’Académie française : ils sont, là-dedans, disait je en sais plus qui, quarante qui ont de l’esprit comme quatre.

De toutes façons, c’est faire une injure même à Napoléon le petit que de l’évoquer à propos de Faure.

Le coup était minutieusement préparé, disais-je : il s’agissait de voter le plus rapidement possible pour pouvoir dévaluer — les banques ne veulent plus attendre : il y a au moins cinq ans qu’elles attendent ! — et, sur le plan politique, de faire des élections avec la loi des apparentements pour tenter de sauver la majorité Barangé.

Pour le réussir, il fallait la complicité du Parti communiste.

Deux fois, les parlementaires communistes votèrent la confiance au gouvernement et le sauvèrent.

La troisième fois, ils votèrent contre et le sauvèrent encore en ce sens que, s’ils s’étaient abstenus comme ils en avaient l’intention, le Ministère n’aurait pas été renversé à la majorité constitutionnelle et la dissolution n’était pas possible.

Ils ont sauté sur l’occasion qui leur permettait d’aller aux élections avec la loi des apparentements, laquelle double leur représentation par rapport au scrutin d’arrondissement[1].

Et augmente celle de la droite dans une proportion approchante.

Cette législature aura été, d’un bout à l’autre, celle de l’étranglement du marais par la conjonction des extrêmes.

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 Quand les communistes votent pour le gouvernement, me souffle l’électeur conscient et inorganisé, vous les accusez d’être de connivence avec lui et quand ils votent contre aussi. Alors ?

Réponse : poser la question ainsi, c’est la mal poser. Le vote d’un député qui signifie pour ou contre le gouvernement, aux yeux de l’opinion, n’a pas du tout la même signification dans le Saint des Saints.

L’Assemblée Nationale, c’est le Temple de Jérusalem où tout était marchandage. Tout s’y décide dans les couloirs et s’y justifie à la Tribune par des raisons qui n’ont rien de commun avec les raisons réelles des maquignonnages. Et les buts poursuivis par les partis ne sont pas non plus ceux qu’ils affichent.

Ainsi Faure poursuivait la dissolution, ceux qui étaient contre le scrutin d’arrondissement votaient pour, de même que les communistes qui étaient pour les apparentements réussissaient à se donner publiquement l’air d’être contre, etc.

Je connais la Maison, et je sais de quoi je parle.

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 Mendès-France, qui est député de l’Eure, n’y est pas né et n’y avait jamais vécu avant d’aller s’y installer pour s’y faire élire. Paul Reynaud, qui est parisien, représente le Nord ; Naegelen, qui est alsacien, représente les Basses-Alpes.

Et M. Edgar Faure, qui est algérois, représente le Jura.

On dit que lorsqu’il s’y est présenté à la députation, il ne savait pas au juste s’il combattrait sous le drapeau du M.R.P. ou sous celui du Parti radical.

On ajoute que, s’il a manifestement opté pour le parti radical, c’est que la tête de liste du M.R.P. était occupée par un député sortant, tandis que celle du parti radical était vacante.

De toutes façons, les deux listes étaient apparentées.

C’est après avoir été élu que M. Edgar Faure a choisi, encore prit-il la précaution de le faire à la manière de Janus : député du parti radical, il fit au Parlement la politique du M.R.P. et fut, à tour de rôle, Ministre de Laniel et de Mendès-France.

Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris…

Mes ailes ?

Des ailettes, tout au plus.

Celles que portent les petites sœurs de l’enfant Jésus à leur chapeau.

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 Mirabeau est mort.

Et plutôt deux fois qu’une, disaient déjà ceux qui suivirent son cercueil.

On ne ressuscite pas ceux qui ne sont morts qu’une fois.

A plus forte raison ceux qui sont morts deux.

Dans la foule des députés que M. Edgar Faure envoyait aux champs, personne ne s’est levé pour déclarer : « Nous sommes ici par la volonté du peuple, etc. »

Notre temps est pauvre en mots historiques.

Il n’a même pas la force de copier les anciens.

Et puis, ils savaient bien, les bougres, qu’ils n’étaient là que par le truquage et non par la volonté du peuple !…

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 Ils crient aujourd’hui au coup de force qu’ils n’ont pas vu venir et, par conséquent, pas su empêcher. La notion du coup de force est, dans leur esprit, quelque chose d’assez particulier : un coup de force, c’est fait par un gouvernement contre une assemblée, jamais par une assemblée contre le suffrage universel.

Ainsi des apparentements.

Ceux qui les récusent aujourd’hui comme immoraux sont ceux-là mêmes qui les ont inscrits dans la loi : en 1951, quand M. Queuille les a proposés à l’Assemblée sortante, M. Mendès-France qui est du même parti que lui n’a rien dit et pas davantage les députés socialistes qui s’apprêtaient à les contracter avec le M.R.P.

Le vote de la loi Barangé empêche, aujourd’hui, le parti socialiste et une bonne partie du parti radical de s’apparenter avec le M.R.P.

Les apparentements qui étaient une chose essentiellement morale en 1951, sont essentiellement immoraux en 1955.

Sic transit

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 Le M.R.P. qui s’est fait élire en 1951 par les socialistes, se fera élire, en 1955 par sa véritable clientèle électorale.

L’ordre est revenu au camp d’Agramant.

L’enfant prodigue, qui avait quitté le toit familial pour faire des galipettes avec la gauche, l’a réintégré.

Les apparentements qui se sont faits contre les communistes en 1951, se font en 1955 contre les socialistes et les communistes.

Il y a comme cela des gens qui tendent les verges à ceux qui les veulent fouetter.

Tu l’as voulu, Georges Dandin.

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 La « gauche » est une bien drôle de chose.

Il y a trois mois, M. Georges Villiers, Président du C.N.P.F., prétendait que la politique d’expansion économique, telle qu’elle était pratiquée par le gouvernement de M. Edgar Faure, arrivait au point où il serait impossible de la poursuivre sans livrer le pays à l’inflation et à ses conséquences.

Le journal l’Express mettait lui aussi en cause cette politique d’expansion économique, mais pour des raisons diamétralement opposées : elle était trop timidement pratiquée par peur d’une inflation contre laquelle nous étions pour longtemps encore prémunis.

Or, le vendredi 2 janvier, dans le journal les Échos (qui est la doublure de l’Express sous la même direction politique), on pouvait lire, à propos d’expansion économique, la curieuse phrase suivante :

« C’est aussi le point de vue réaliste et sain que défend M. Georges Villiers, président du C.N.P.F., et contre lequel aucun chef d’entreprise ne pourra valablement s’inscrire. »

Est-ce M. Georges Villiers qui s’est converti aux idées de la gauche?

Ou les gens de l’Express qui sont passés à droite?

En lisant l’Express, les gens qui cherchent la gauche ont d’ailleurs d’autres raisons d’être perplexes.

Camus, passe encore.

Mais Mauriac?

Mais Sauvy?

Le jour où, dans l’Express, on lit sous la plume de Mauriac que le M.R.P. est confit en dévotions et qu’il en meurt, mais qu’il ne faut pas toucher la loi Barangé, on peut évidemment se demander si c’est du lard ou du cochon.

Quant à Sauvy, c’est cet économiste distingué qui professe que le monde est trop petit pour le nombre des vivants et qu’il y a lieu de restreindre les naissances (24 et 25 nov. 1955), mais qui trouve que « la population de la France flotte dans un manteau trop grand », étant donné que c’est 80 millions d’habitants qu’elle devrait avoir et non 43. (Express du 26 octobre.)

En d’autres termes, qu’il faut restreindre le nombre des naissances à l’échelle mondiale et l’augmenter à l’échelle nationale.

Et je ne parle pas de M. François Mitterand qui est un ancien militant des camelots du Roy.

De gauche, ces gens-là?

Ce qui est le plus curieux, c’est que ceux qui les ont embauchés s’étonnent que la gauche, telle qu’ils prétendent la représenter, ne soit prise au sérieux par personne.

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 Faut-il ajouter maintenant que cette gauche est divisée contre elle-même ?

A côté de M. Pierre Mendès-France, favori de l’Express, il y a M. Claude Bourdet qui a lancé France-Observateur et qui prétend, lui, représenter « la vraie gauche ».

Dans les colonnes de France-Observateur, on peut lire la prose de Jacques Madaule, Albert Béguin, Jean-Marie Domenach, etc., qui sont eux-aussi des curés, tout comme Mauriac, Sauvy et Mitterand.

Autrement dit, les deux gauches ne diffèrent que par les noms des curés qui sont à leur service.

A la bonne vôtre !

[1]. Avec le scrutin d’arrondissement qui avait le plus de chances, les communistes n’auraient eu que 55 à 60 députés. Ils en ont actuellement 106 et l’apparentement du M.R.P. avec la droite leur en fera probablement gagner une douzaine.

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« POUR QUI SONNE LE GLAS ? »

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 87, janvier 1956, p.3-6 et 10 

On ne contestera plus, j’espère, que le corps électoral prend très au sérieux le régime parlementaire et la tragi-comédie qui, malgré le discrédit évident dans lequel il est tombé, lui redonne vie tous les cinq ans.

Jamais, en effet, on n’enregistra, ni un si grand nombre d’inscrits (26.350.000 contre 24.100.000 en 1951) ni une si faible proportion d’abstentionnistes (17,2 % contre 19,8 % en 1951) que le 2 janvier dernier : on a fait la queue dans les bureaux de vote.

En juillet 1951 (Défense de l’Homme n° 34), j’avais attiré l’attention du lecteur sur ce fait que l’opinion qui se désintéresse des élections au Conseil Général et de toutes les élections partielles, dans des proportions qui atteignent jusqu’à 65 %, s’intéresse au contraire énormément et de plus en plus aux élections législatives.

En octobre 1955 (Défense de l’Homme n° 84), à quelques semaines des élections, je repassais cette thèse contre l’avis exprimé dans beaucoup de feuilles amies qui prétendaient que le scrutin du 2 janvier ne pouvait manquer d’être caractérisé par un nombre massif d’abstensionnistes.

Aujourd’hui, les faits sont là.

Je voudrais qu’on en prît acte.

Et à défaut d’en tirer des conclusions sur les possibilités d’utiliser l’abstentionnisme comme moyen efficace de propagande, qu’on mît au moins en parallèle, l’engouement sans cesse croissant de la classe ouvrière pour le bulletin de vote et le nombre sans cesse décroissant des syndiqués lequel, si l’on confronte les renseignements produits par Claude Harmel et Michel Collinet, serait passé de près de 7 millions en 1946 aux environs de 2 millions et demi en 1955 pour toutes les centrales.

Peut-être verrions-nous alors que, si nous n’avons pas réussi à détruire l’illusion parlementariste, nous n’avons pas non plus réussi à donner au syndicalisme une figure qui inspire la confiance.

Avant d’entrer dans le détail des résultats du scrutin — lesquels ont, eux aussi, plus d’importance qu’on ne le croit généralement dans nos milieux, — je tenais d’abord à dire ceci.

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  Tous les grands hommes de la République sont unanimes : les majorités de gouvernement qui pourraient se dégager de la nouvelle chambre seront plus instables encore que dans la précédente.

En régime parlementaire, la stabilité politique supposant, de la façon la plus absolue, la stabilité économique, il ne fallait pas être grand clerc pour prévoir, bien avant le scrutin, qu’il n’en pourrait être autrement.

A moins de s’appeler Edgar Faure, même si on ne se faisait pas une exacte idée de l’ampleur des succès communistes[1] et poujadistes, [2] on ne pourrait s’y tromper.

Devant la catastrophe qu’il a provoqué, M. Edgar Faure se retrouve comme une poule devant un couteau.

Et les autres ne sont pas beaucoup plus rassurés que lui.

On parle donc d’annuler la partie et de recommencer après avoir, au préalable, fait une loi électorale susceptible d’empêcher les communistes et les poujadistes de revenir en nombre.

Ainsi, à coups d’élections sans cesse recommencées pour une raison ou pour une autre, l’Allemagne de Weimar s’est-elle placée elle-même sous la botte de Hitler.

Ainsi, des institutions parlementaires soi-disant conçues pour nous préserver du fascisme nous y conduisent.

Moins lentement qu’il ne semble.

Et plus sûrement.

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  Entre les grands hommes de la République, il existe encore une autre unanimité : aucun d’entre eux n’est décidé à essayer sincèrement de réaliser les conditions de la stabilité économique sans laquelle la stabilité politique ne se conçoit pas.

La stabilité économique suppose à son tour de profondes réformes de structures, — si profondes que, dans tous les domaines, elles en viennent fatalement à remettre en discussion les formes mêmes de la propriété au triple plan de la modernisation et de la gestion des entreprises industrielles, du raccourcissement des circuits de la distribution et de la réforme fiscale, de l’industrialisation des campagnes et du remembrement paysan.

Or, pour tous les grands hommes de la République, les formes actuelles de la propriété et leurs prolongements dans les structures économiques et sociales sont sacro-saintes.

La stabilité politique, ils ne la recherchent donc qu’au sein de l’Assemblée nationale.

Par la corruption d’abord, en se mettant au service des grandes banques d’affaires.

Et quand, comme ce fut le cas le 2 janvier, les fruits de la corruption ne tiennent pas les promesses des fleurs[3], par le truquage d’un mode de scrutin qu’ils n’osent tout de même pas supprimer carrément.

Dès le 3 janvier donc, MM. Edgar Faure, Pinay, Robert Lecourt, Paul Reynaud et Roger Duchet, ont suggéré à mots à peine couverts que la première tâche de la nouvelle assemblée devait être de modifier la constitution dans le sens du renforcement de l’exécutif et de faire une loi électorale résolument majoritaire à l’échelle de l’arrondissement ou du département.

Il ne leur vient pas à l’idée qu’en cas de nouvelle dissolution, même s’ils réussissaient à ramener le nombre des députés communistes de 150 à 40 et celui des poujadistes de 52 à 10 ou 12, ils n’auraient, pour autant, réussi à supprimer dans les pays ni les 5 millions d’électeurs communistes, ni les 2 millions et demi de poujadistes, ni les raisons qui sont à l’origine de leur manière de voter.

Et que ce ne serait, par conséquent, qu’un coup d’épée dans l’eau.

L’expérience est d’ailleurs là qui le prouve : Tardieu et Laval, qui avaient réussi un coup semblable, n’avaient ramené à l’Assemblée nationale qu’une stabilité politique si relative et si factice qu’il fallut la payer d’un 6 février.

Si c’est ce but qu’ils poursuivent, on ne risque rien à les prévenir que Vincent Auriol ne vient pas à la cheville de Gastounet, que le sabre du maréchal Juin n’est plus que l’épée d’un académicien (de complaisance, par surcroît !) et que cette voie conduit à Prague.

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  Les grands hommes de la République ont à leur service des journalistes qui ne sont pas moins grands et qui, chiffres en mains, quarante-huit heures après la proclamation des résultats, avaient déjà échafaudé toutes les combinaisons ministérielles possibles.

Comme si on pouvait négliger le fait que le nombre des électeurs communistes (je répète : 5 millions et des poussières) n’a pas varié depuis 1945, c’est-à-dire en dix ans et que les électeurs poujadistes ont relayé en pire ceux du R.P.F.

Bref : comme si cette chambre ressemblait à toutes celles qui l’ont précédée et ne devait pas mettre dans les moyens de gouvernement, un point final au train-train des routines et des petites roueries.

En gros et à 5 millions d’électeurs près (les abstentionnistes qui ne sont pas représentés), le scrutin du 2 janvier a envoyé à l’Assemblée nationale la plus fidèle représentation d’elle-même que l’opinion ait jamais eue. Si la proportionnelle intégrale avait été appliquée, les effectifs des différents groupes parlementaires n’auraient été modifiés que de quelques unités en plus ou en moins et l’hémicycle parlementaire serait de même partagé en trois groupes sensiblement égaux et entre lesquels il n’y a aucune possibilité de dégager une majorité à deux contre un pour former un gouvernement.

Un gouvernement Guy Mollet-Mendès-France a besoin du scrutin communiste et nous revoici sur la route de Prague.

Un gouvernement de réconciliation Mendès-France-Edgar Faure, numérairement possible car il n’exclurait de sa majorité que les 52 poujadistes, les 98 socialistes et les 150 communistes, serait condamné, comme tous ceux de la dernière législature, à l’immobilisme, c’est-à-dire à l’effritement sur ses deux ailes au profit des extrêmes.

C’est cependant de ce gouvernement que rêvent les grands journalistes au service des grands hommes de la République.

Car, contrairement à ce qu’on pense, l’expérience n’instruit jamais personne.

Nous ne sommes pas à la veille d’avoir un gouvernement — avant les élections, ça pressait, maintenant ça presse moins — si l’on en croit le calendrier des réjouissances parlementaires qui a été officiellement publié : vers le 15 février au plus tôt.

Vraisemblablement, on commencera par la première formule qu’une déclaration faite à Berlin-Est — ça dit bien ce que ça veut dire — par Marcel Cachin a encouragée.

Et on continuera par la seconde qui échouera de même.

Après, il n’y aura plus de ressources dans le cadre des institutions parlementaires.

C’est à ce qui, alors, se produira que je pense.

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 Aucun des lecteurs de cette revue ne se fait — je l’espère, du moins — d’illusion sur la nature des problèmes qui seront discutés au Parlement pendant le passage de l’une à l’autre formule : modification de la constitution, réforme du règlement intérieur de l’Assemblée, réforme électorale (à toutes fins utiles!) etc.

Pendant ce temps, à l’extérieur comme à l’intérieur, la situation empirera et, absorbé comme il le sera par les importantes questions ci-dessus énumérées, le parlement ne pourra régler qu’en passant, et comme entre deux portes, les problèmes de la modernisation des industries, de la réglementation de la distribution, de la réforme fiscale, des salaires, etc.

La politique dite des solutions d’attente qui consiste seulement à parer au plus pressé.

Entre les grands hommes de la République, il y aura cependant une seconde possibilité de réaliser l’unanimité : la dévaluation monétaire.

Si on veut bien s’en souvenir, j’ai été de ceux, et des rares, qui ont donné la nécessité d’une dévaluation monétaire à brève échéance, comme la raison essentielle qu’avait M. Edgar Faure de brusquer les élections.

Peu de gens y ont cru.

Aujourd’hui, après la publication du rapport de la commission des comptes de la Nation, est venue celle du « Comité d’études pour la République » présidé par M. Christian Pineau.

Et les deux rapports sont unanimes pour conclure à la nécessité de la dévaluation monétaire, — le premier implicitement, le second en propres termes.

Comme, de longue date, M. Paul Reynaud s’est déclaré partisan de la dévaluation systématique comme moyen de gouvernement, sur ce point au moins il n’y aura pas de discussion.

Et je n’y verrais, moi-même, aucun inconvénient si les syndicats me paraissaient susceptibles de prendre efficacement la défense des intérêts ouvriers entre la date à laquelle il sera légalement procédé à la dévaluation et celle à laquelle on décidera de procéder au réajustement des salaires et traitements.

Mais hélas !…

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  C’est volontairement que je ne parle pas de la détente à laquelle, maintenant que les Russes ont obtenu du corps électoral français — le seul au monde, ô ironie, sur lequel ils aient une influence ! — le résultat escompté, le scrutin du 2 janvier a porté le coup de grâce.

Il sera toujours temps d’y revenir : à fin février, date prévue pour les prochains entretiens internationaux.

Cet article avait surtout pour but de mettre en évidence que les élections du 2 janvier s’étaient déroulées dans une atmosphère et dans une situation jusqu’alors inédites, et que leurs résultats dégageaient des perspectives sur des événements dont nous aurions tort de sous-estimer la gravité.

Le glas qu’Hemingway fit jadis sonner sur l’Espagne sonne aujourd’hui sur la France.

Il dépend encore de nous qu’il annonce la mort du régime sans annoncer en même temps celle de nos libertés.

Nous en aviserons-nous assez tôt ?

 

OOOOOOOOOOOOO

 

NOTES ÉCONOMIQUES

 

Le prix de la vie

Dès avant les élections, des hausses de prix étaient effectives qu’on se garda bien d’avouer : dans le bâtiment (3 %), sur les charbons (2 %), dans la sidérurgie (2 %).

Les élections étant passées, il n’y a plus de raisons de les tenir sous le boisseau.

Mieux : les résultats de ces élections étant connus, d’autres produits ont décroché et la hausse a fini par s’étendre à tous les prix au stade du gros (0,1 %) et à celui du détail (0,1 % également).

Les 213 articles qui servent de témoins au stade du détail sont ainsi passés à 146,6 %. Comme à l’accoutumée, c’est sur les produits alimentaires que la hausse a été la plus importante (0,2 %).

 

La situation budgétaire

Si l’on totalise l’ensemble des déficits budgétaires annuels de la France sous la précédente législature, on arrive au résultat suivant :

 Année 1951 …………………….  585 milliards

—     1952 …………………….. 859 milliards

—     1953 …………………….. 787 milliards

—     1954 …………………….. 905 milliards

—     1955 ……………………..1.071 milliards

                                 ______________

                  Soit……………  4.207 milliards

Ces chiffres comprennent le déficit budgétaire, le fonds d’expansion et H.L.M., le déficit des comptes spéciaux, le déficit de la Sécurité sociale, l’endettement des sociétés nationales.

 

La planche à billets

Parallèlement à ce déficit global, on peut mettre le montant des billets en circulation qui a suivi l’évolution suivante :

1950 (31 déc.)        …………………. 1.560 milliards

1951      —          …………………. 1.841 milliards

1952      —          …………………. 2.132 milliards

1953      —          …………………. 2.310 milliards

1954      —          …………………. 2.538 milliards

1955 (1er déc.)        ………………… 2.737 milliards

On se demande ce qu’aurait été ce déficit global si la planche à billets n’avait pas fonctionné.

 

L’évolution du coût de la vie

L’indice du coût de la vie, dont il est dit plus haut qu’il atteint 146,3 %, était à 100 à la fin de 1949.

Augmentation de 46,3 %.

Nous serions étonnés si, en additionnant les hausses de salaires qui ont été accordées en 1951, 53 et 54, on atteignait une augmentation globale correspondante au pouvoir d’achat.

 

L’opinion d’un sénateur

M. Marcel Pellenc est le rapporteur général du Budget au Sénat. Dans un article qu’il a récemment publié dans le Redressement économique, il s’exprime ainsi :

« Fatalement un terme arrive. Voilà qu’il se profile à l’horizon. On ne voit désormais plus comment se procurer pour 1956, par les expédients habituels auxquels on a recouru jusqu’ici, de quoi boucher le nouveau trou de 1.300 milliards s’ajoutant au remboursement d’une bonne part des dettes antérieures et éviter ainsi que les caisses ne sautent et que le pot-aux-roses ne soit définitivement découvert. »

En ces quelques lignes, qui justifient la nécessité de la dévaluation, tient toute l’explication des élections anticipées.

 

Un programme

Au nom de la « Commission d’étude pour la République » présidée par M. Christian Pineau, M. Marjolin, ancien secrétaire général à l’O.E.C.E., à publié un rapport qui préconise une politique postulant les trois points essentiels suivants :

— Contre l’inflation : restriction de crédits, mesures fiscales et blocage des revenus.

— Pour libérer les échanges, développer le tourisme et créer le marché commun européen : réajustement monétaire.

— Pour accroître (5 % par an) et répartir équitablement le revenu national : relèvement du smig et écrêtement des gros revenus.

Enlevez, c’est pesé.

OOOOOOOOOOOOOO

PRÉCISIONS

 L’ancien ministre Marcel Paul, faisant appel à la loi sur le droit de réponse, a sommé Galtier Boissière, qui l’avait mis en cause dans le Crapouillot, de publier une mise au point.

Cette mise au point, entre autres arguments, fait état de « l’autorité » acquise par Marcel Paul dans le camp de Buchenwald.

Curieuse époque où l’on peut parler de l’autorité acquise par un prisonnier dans un camp de concentration.

Quoi qu’il en soit, cette mise au point vient démontrer l’exactitude de ce qu’avait dit notre ami Paul Rassinier, sur l’organisation de ces camps de sinistre mémoire, dans son livre : « Le mensonge d’Ulysse. »

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Défense de l’Homme, numéro 87, janvier 1956, p.3-6 et 10.


[1]. J’avais, moi-même, prévu seulement un gain d’une douzaine de sièges, ne pensant pas que le mouvement poujadiste serait assez important pour faire jouer la proportionnelle en leur faveur.

[2]. Assez important pour faire jouer la proportionnelle en faveur des communistes, le mouvement poujadiste, avec ses 2.500.000 voix, ne représente malgré tout que les voix de 1.250.000 petits commerçants ou artisans et leurs épouses, signe qu’il y a eu des défections dans cette catégorie et qu’elle n’a tout de même pas mordu sur l’opinion. Il s’agit là d’une coalition d’intérêts bien délimités.

[3].[ Ils sont si bêtes qu’ils ne savent même pas toujours corrompre : par exemple, pour avoir voulu faire une élection au rabais, le multimilliardaire Bloch-Dassault a été battu dans les Alpes-Maritimes. Et pas mal d’autres dans son cas !

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