DDH-88-91

INDEX

LES POINTS SUR LES « I »

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 88, février 1956, p. 5-6.

Au cours du colloque à cinq (Breffort, Jeanson, Laroche, Monier et Tréno) dont le compte rendu sténographique a été publié dans le Canard Enchaîné du 25 janvier dernier sous le titre « Faut-il pendre Poujade ? », Henri Jeanson a produit, sur les interférences de la politique et de la finance, quelques arguments tirés de mes articles de Défense de l’Homme, et provoqué entre lui et ses interlocuteurs la controverse suivante :

 

Écoutez-le, Rassinier, et prenez des notes…

« Le parlement, écrit-il, est un champ clos où s’affrontent les représentants des conseils d’administration des principaux groupes bancaires suivants… »

LAROCHE. — Ça commence bien. Vas-y.

JEANSON. – « … 1° L’Union des Banques américaines dont l’agent financier pour la France et l’Europe occidentale est M. Jean Monnet, l’agent politique étant M. René Pleven, qui débuta dans la carrière comme secrétaire de Jean Monnet… »

BREFFORT. — En somme, Pleven est la menue monnaie de Monnet…

JEANSON. – « …2° L’Union — européenne, celle-ci — des banques Rothschild dont l’homme politique est René Mayer ; 3° Une petite banque — les Gradis — dont jusqu’à ces temps derniers le rayonnement ne dépassait guère les frontières nationales. Les Gradis n’avaient à leur service que des journalistes, les Servan-Schreiber, financiers et propriétaires de l’Express, l’un d’entre eux étant allié à la famille. Depuis la guerre d’Indochine, ils se sont renforcés par un traité d’alliance passé avec les Lazard, dont M. Petsche était l’homme politique, Mme Petsche, actuellement Jacquinot, étant une Lazard… »  compris ?

LAROCHE. — Continue, tu m’intéresses.

JEANSON. — Voici comment Rassinier explique l’ascension du Prince Charmant à la présidence du Conseil :  « En Indochine, les intérêts des Rotschild, situés principalement dans le nord, exigeaient la poursuite de la guerre jusqu’à la défaite totale d’Ho-Chi-Minh. Les Gradis-Lazard-Servan-Schreiber, dont les intérêts étaient situés principalement dans le sud, et pour lesquels les Cogny, Ély, de Castries, etc.. n’étaient que des tocards, jugeaient plus prudent de traiter. C’est ainsi que M. Mendès-France fut porté à la présidence avec l’appoint des voix que lui apporta Jacquinot, mari de Mme Petsche, née Lazard. On sait la suite : pour tirer leur épingle du jeu, Gradis, Lazard and Co donnèrent à Ho-Chi-Minh ce qui appartenait aux Rothschild… »

TRENO. — Et après ? L’essentiel, c’était que la guerre d’Indochine fût finie. Le Lazard, parfois, fait bien les choses !

BREFFORT. — Gradis pro Deo !

JEANSON. — C’est tout de même bon à savoir que la guerre se bornait à une rivalité de banquiers, non ? En quoi cela nous concernait-il ? Pourquoi se ferait-on tuer pour cette clique-là ? Les opérations militaires ne sont que des opérations de banques qui, finalement, se soldent par un versement de sang. Toujours les mêmes payent. Toujours les mêmes encaissent. On suspend le versement suivant les ordres passés en Bourse par les Rothschild du Nord ou les Gradis du sud. Merde, je ne marche pas !

Dans le numéro suivant du Canard enchaîné, on pouvait lire cette lettre :
Mon cher Confrère,
 J’aime trop le « Canard » pour le laisser imprimer des contre-vérités.
 Dans votre numéro du 25 janvier 1956, page 3, quatrième colonne, vous reproduisez des paroles de M. Henri Jeanson qui a dit : « … Servan-Schreiber, dont les intérêts étaient situés principalement dans le Sud (de l’Indochine)… »
 Laissez-moi vous préciser qu’aucun Servan-Schreiber n’a et n’a jamais eu aucun intérêt direct ou indirect quelconque en Indochine, ni du Nord, ni du Sud.
 Vous m’obligeriez en le faisant savoir à vos lecteurs.
 Par ailleurs, je crois que nous allons vers une époque où nous aurons plutôt à nous réjouir de ne pas être les financiers que vous croyez, et que nous avons parfois regretté de ne pas pouvoir être.
 Bien cordialement vôtre.
Robert SERVAN-SCHREIBER

En commentaire, une brève note de la rédaction rappelant que Jeanson n’avait fait que citer mes articles de Défense de l’Homme et Le parlement aux mains des Banques[1].

Le moins que je puisse faire, en présence de ce démenti catégorique, est de me mettre à la disposition de M. Robert Servan-Schreiber, puisque je suis la référence de base.

Alors voici :

La tribu des Schreiber (qui ne sont Servan que pour faire la pièce à un Bloch devenu Marcel Dassault) a des intérêts en Indochine comme Boussac à l’Aurore et Pierre Mendès-France en Égypte : par personne interposée.

Pendant des années, on a dit à Boussac qu’il était le vrai patron de l’Aurore, tout Paris voyant son argent passer au grand jour de ses caisses dans celles de Robert Lazurick. Et Boussac ne cessait de protester : il n’y avait aucune preuve juridique. Puis, un jour, Robert Lazurick avoua lui-même au cours d’un procès qu’il avait, je crois, intenté aux communistes.

Lorsque parut Le Parlement aux mains des Banques, Pierre Mendès-France m’écrivit pour me dire qu’il ne « voyait pas quels intérêts il représentait ou défendait » (je cite de mémoire, étant en voyage et n’ayant pas mes dossiers sous les yeux). Je lui répondis, il me répondit, je lui répondis encore, et… il ne me répondit plus ! En Égypte, ce n’est pas lui qui a des intérêts, c’est sa femme, née Liliane Cicurel, fille de feu Salomon des grands bazars du Caire, des Cotons et de quelques autres peccadilles.

Dans le cas des Servan-Schreiber, la personne interposée est une collectivité : les Gradis, banquiers à Bordeaux sous la raison sociale Société pour le Commerce avec les Colonies et l’Etranger dont la filiale, les Établissements Mauret et Prom, est branchée sur Saigon par fil direct. (D’autres filiales de la maison mère sont branchées sur le Maroc et l’Afrique Occidentale française, mais, comme elles ne sont pas en cause, n’en parlons pas). Or, le grand homme des Gradis est Henri, mari de Bernadette Servan-Schreiber, fille d’Émile et nièce de Robert ou vice-versa. Depuis ce mariage, les deux frères, Émile et Robert (époux de Suzanne, fille de feu Fernand Crémieux, ancien Sénateur du Gard et Ministre qui « s’intéressa » plus spécialement à l’Afrique du Nord) Servan-Schreiber, spécialisés dans les transactions en tous genres, par le moyen de leur journal Les Échos, travaillent en association étroite avec les Gradis après avoir longtemps travaillé avec les Lazard.

Mais vous verrez que ce Robert (le preux de la famille !) est capable de nous écrire qu’il n’a rien de commun avec Bernadette Servan-Schreiber.

C’est entendu : Pierre Mendès-France n’a rien de commun avec sa femme et pas davantage Boussac avec l’Aurore !

Dans le démenti adressé au Canard enchaîné, je relève d’ailleurs une phrase assez amusante : « … Nous allons vers une époque où nous aurons à nous réjouir de ne pas être les financiers qu’on croit. »

Pas contrariant pour un sou, je veux bien croire que ces gens ne soient pas des financiers.

Cependant, si j’en crois l’Écho de la presse et de la publicité, généralement bien informé, la Société du journal l’Express a été fondée par : MM. Jean-Claude Servan-Schreiber, Mlle Geneviève Servan-Schreiber, Mme Émile Gros, née Servan-Schreiber, Mme Jean-François Coblentz née Servan-Schreiber, et Mme Henri Gradis née Bernadette Servan-Schreiber.

En tout, paraît-il, 350 millions.

Exclusivement trouvés dans la famille et entièrement libérés mais 350 millions seulement !

Il est bien évident que ne méritent pas d’être appelés financiers des gens qui ne réussissent à prélever sur leurs affaires, qu’une somme aussi ridicule pour fonder un journal qui les défend.

De petits comptables, tout au plus, ces Servan-Schreiber.

Au salaire minimum garanti.

Et sans doute syndiqué, comme tout le monde.

Mais chez Mauriac !


[1]. Aux éditions de Contre-Courant. Contre 120 fr. adressés à Louis Louvet, 34, rue des Bergers, Paris 15e, c.c.p. Paris 880-87.

[une suite dans le numéro suivant, cf. ci-dessous « Le mot de la fin »]

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DES PROMESSES AUX RÉALITÉS

par Paul Rassinier

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Actualités

 

Il y a maintenant, des actes, des paroles, tout un comportement, qui permettent de mesurer le chemin parcouru depuis la campagne électorale et de situer le gouvernement de Front républicain dans son contexte politique.

A l’intérieur, il était entendu qu’on réformerait la fiscalité dans ses principes, qu’on accorderait trois semaines de congés payés à tous les travailleurs, qu’on supprimerait les zones de salaires, qu’on éleverait le S.M.I.G. et qu’on abrogerait la loi Barrangé, comme don de joyeux avènement. Au plan de l’Union française, on mettrait fin à la guerre en Afrique du Nord par la reconnaissance du fait national algérien (!) en sus d’une autonomie frisant l’indépendance au Maroc et en Tunisie. A l’extérieur enfin, on reprendrait résolument les thèmes du désarmement général.

Le gouvernement n’était pas encore constitué qu’on avait déjà perdu en route l’augmentation du S.M.I.G. et dans la première quinzaine de son existence on avait acquis la certitude qu’on ne viendrait pas si facilement à bout de la loi Barrangé. Quant à la reconnaissance du fait national algérien, on sait ce qu’il en est : 200.000 hommes, 200 milliards !

Je ne parle pas du reste : on sait ce qu’il en est de la réforme de la fiscalité et le voyage à Moscou du Président du Conseil et de son Ministre des Affaires étrangères, après le Congrès du Parti Communiste Russe, apparaît bien plus comme une invitation à la valse que comme un pas vers le désarmement général. L’autonomie de la Tunisie n’est pas une autonomie et l’indépendance du Maroc, pas une indépendance.

C’est l’éternelle histoire : parti à la conquête du Pouvoir, Guy Mollet a été conquis par le Pouvoir.

Comme Mendès-France en 1954[1].

 

« Le Trésor est à l’aise »

Depuis qu’il est ministre des finances, Ramadier a multiplié les déclarations, sinon optimistes, du moins rassurantes : il n’y aura, paraît-il, pas de dévaluation du franc.

Il n’est donc que de prendre date.

Avec la permission des augures, je rappellerai toutefois que, chiffré à 540 milliards par M. Pflimlin à son départ de la rue de Rivoli, le déficit budgétaire pour l’exercice écoulé, était estimé à 660 milliards par M. Christian Pineau.

Depuis, les mesures qui ont été prises au plan social par le gouvernement s’établissent approximativement à :

Congés payés et zones de salaires ………………………………  15 milliards

Fonds national vieillesse         ……………………………… 100 milliards

Détaxations diverses               ………………………………  30 milliards

Guerre en Algérie                    ……………………………… 120 milliards

Investissements (en Algérie aussi)   …………………………….. 200 milliards

 

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Total…….. 465 milliards

Comme les ressources correspondantes à ces dépenses nouvelles n’apparaissent nulle part, ces 465 milliards sont à ajouter aux 540 de M. Pflimlin ou aux 660 de M. Pineau selon qu’on a de la sympathie pour l’un ou pour l’autre.

Faisons une honnête moyenne et disons que le déficit de l’exercice en cours (par reconduction de l’exercice écoulé) tournera autour de 100 milliards.

Le déficit budgétaire global (pour les 10 dernières années) qui était de 4207 milliards à la fin de 1955, sera de 5200 milliards à la fin de 1956.

Bien sûr, la dévaluation du franc n’est pas fonction de la situation budgétaire seulement : elle dépend aussi beaucoup des incidences de la conjoncture mondiale sur l’économie française, en particulier de la solidité du sterling et de la prospérité américaine.

Or, voici qu’on parle, à Washington, d’une récession économique susceptible de retentir douloureusement sur le sterling et qu’indépendamment de cette récession, les financiers anglais les plus qualifiés pensent, qu’en tout état de cause, ils ne pourront pas maintenir leur monnaie à son cours actuel au-delà de juin-juillet.

Pauvre franc.

Et pauvre Ramadier !

 

D’un échec à l’autre

La tentative synarchique dont le ministère de M. Edgar Faure fut l’expression, ayant échoué le jour où les cinq grandes banques qui mettent la France et l’Europe occidentale en coupe réglée se retrouvèrent en opposition sur le problème de la dévaluation, l’épreuve de force devenait nécessaire. Telle est l’explication de la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections anticipées dans la préparation desquelles se trouvèrent face à face :

– d’une part, Rothschild, Lazard et Worms, restés fidèles à la politique d’Edgar Faure.

– de l’autre, les banques américaines et l’équipe Gradis-Servan-Schreiber.

Les premiers ayant en mains le contrôle du marché des changes par Lazard, avaient tout loisir de se couvrir et étaient pour la dévaluation.

Le groupe Gradis-Servan-Schreiber se trouvant dans la situation inverse, était contre. Quand aux banques américaines, si dévaluation il devait y avoir, elles tenaient à la contrôler.

L’échec d’Edgar Faure a donc été celui de Rothschild-Lazard-Worms. Et c’est à l’astucieux Jean Monnet que le Front républicain doit en être reconnaissant, sa formule de relance européenne avec Guy Mollet (socialiste), Lecourt (M.R.P.), Maurice Faure (radical), Garet (indépendant), Pléven (U.D.S.R.), Bothereau (Force ouvrière) et Bouladoux (C.F.T.C.), ayant produit l’effet d’une botte imparable.

M. René Mayer, qui fut l’homme des Rothschild et qui est aujourd’hui celui des Rothschild et des Lazard, est parti à Washington pour essayer d’arranger les choses.

Il en est revenu au début du mois avec un large sourire.

Et, huit jours après, l’Express se sabordait.

Moralité : il y a une bonne trentaine d’années, pour les élections législatives de 1924, un journal avait vu le jour comme en 1955 l’Express : le Quotidien. On sait aujourd’hui que ce journal était né d’un dissentiment entre les Rothschild et les Lazard. Quand les Rothschild et les Lazard se furent mis d’accord sur le célèbre « franc quat’sous », ils inventèrent Poincaré et le Quotidien en mourut. On saura demain, ou dans quelques années, de quel accord passé entre M. René Mayer (au nom de Rothschild-Lazard-Worms) et les Banques américaines (dont l’agent pour l’Europe occidentale est M. Jean Monnet, ne l’oublions pas) est mort l’Express.

De toutes façons, l’équipe de relance européenne dont s’est entouré M. Jean Monnet, préfigure une majorité gouvernementale possible qui rend sans objet l’existence du Front républicain et, par voie de conséquence, de son journal.

Ici encore, prenons date.

 

« Le Pays du Sourire »

Pendant que M. Ramadier multipliait les déclarations rassurantes quant à l’éventualité d’une dévaluation monétaire (sans doute pour gagner le temps nécessaire aux banquiers du Front républicain pour se couvrir en devises ou en métal), Moscou était le théâtre d’un événement auquel nous n’étions pas accoutumés : le congrès du Parti communiste russe.

Manifestement, on a déboulonné quelques idoles, là-bas. Et on en a remonté quelques autres sur leur piédestal.

J’ai vu dans bien des yeux, des sourires de contentement et même de triomphe : là, vous voyez bien, les communistes ne sont pas ce que vous pensez, tout n’est pas perdu, de nouvelles perspectives s’ouvrent, etc…

Que le bolchevisme soit condamné à évoluer, personne n’en a jamais disconvenu : il n’a d’ailleurs jamais cessé d’évoluer et un peu dans tous les sens, de la collaboration à la résistance, par exemple.

Il reste seulement à établir que cette évolution nouvelle se fait dans un sens souhaitable et qu’elle est le résultat d’une démarche sincère de la pensée.

Personnellement, je persiste à penser qu’elle est commandée par les circonstances et particulièrement que la situation économique de la Russie ne lui permet pas de mener de front le soutien de la Chine et sa propagande dans le sein du groupe arabo-asiatique.

Alors, elle sourit à l’Europe occidentale dans le but de passer avec elle des marchés qui lui permettront de continuer à envoyer en Égypte des armes qui finissent leur carrière à Taza ou dans l’Aurès.

 

Politique bi-partisane

Guy Mollet a inventé un nouveau style dans la manière de gouverner.

Pour n’être pas en reste avec Pierre Mendès-France qui, lui aussi, en avait inventé un.

On a du génie ou on n’en a pas.

Voici comment se définit celui de Guy Mollet : à partir de dorénavant, on ne posera plus la question de confiance sans s’être au préalable assuré qu’on aura la majorité constitutionnelle.

Exemple : dans le débat sur l’Algérie, le Président du Conseil, avant de se rendre devant l’Assemblée, avait d’abord, entre les chefs de groupe de sa majorité, consulté, d’une part Jacques Duclos, de l’autre M. Pinay et jusqu’au poujadiste Vahé.

Le véritable débat s’est donc déroulé dans la coulisse.

Officiellement et au grand jour.

Les maquignonnages dans les couloirs ont, bien sûr, toujours été de règle au Parlement.

Jusqu’alors, cependant, on jetait pudiquement sur eux un large manteau de Noé.

Aujourd’hui, on ne s’en cache plus, et c’est toute la différence.

 

On détaxe !

Pour enrayer dans le domaine alimentaire, une flambée des prix que la vague de froid rendait inévitable, le gouvernement a « détaxé » les produits de première nécessité et décidé des importations d’Espagne, d’Italie et des Pays-Bas, c’est-à-dire rendu indispensable une politique de subventions déjà très lourdes pour le budget.

Sur ce point, tous les économistes de toutes les écoles sont d’accord : c’est un moyen détourné de procéder à la dévaluation de la monnaie.

La dévaluation à échéance.

Le plus drôle c’est que cette mesure ne suffit pas et que M. Ramadier a été obligé d’annoncer des impôts nouveaux qui retentiront inévitablement sur le coût de la vie et provoqueront l’inflation.

Dans le courant de février, l’indice des prix de gros a subi une hausse de 2,9 % et on prévoit que l’indice des prix de détail atteindra vers le 1er avril, la cote de 149,1 susceptible de déclencher le mécanisme de l’échelle mobile.

En bourse, le cours de l’or a repris sa marche ascensionnelle.

Et M. Villiers, Président du C.N.P.F. a mis le gouvernement en garde.

A force de détaxer et de retaxer, vous verrez que le Front républicain obtiendra des résultats.

 

OOOOOOOOOOOOOOOO

 

LE MOT DE LA FIN

par Paul Rassinier

  M. Robert Servan-Schreiber s’étant, par le truchement du Canard Enchaîné, inscrit en faux contre mes allégations relatives aux intérêts de la famille en Indochine, j’avais naturellement adressé à Robert Tréno la mise au point qu’on a lue dans le dernier n° de Défense de l’Homme, sous le titre « Les points sur les i ».

Bien entendu, qu’elle serait publiée comme l’avait été la protestation de M. Robert Servan-Schreiber.

Or, à mon grand étonnement, j’ai reçu la lettre suivante :

 

Paris le 9 mars 1956
Mon cher Rassinier,
 J’attendais votre lettre depuis la publication de la réponse de Servan-Schreiber dans le Canard.
 Je vous avoue n’avoir pas trouvé dans votre brochure, le Parlement aux mains des banques, assez d’arguments précis pour répondre à cette lettre de Servan-Schreiber. Votre propre réponse dans le dernier numéro de Défense de l’Homme m’a paru plus vague encore, pour la raison que vous dites d’ailleurs : vous étiez en voyage et n’aviez pas les documents sur vous.
 Et votre lettre me laisse, ma foi, sur la même impression.
 Il me paraît difficile de soutenir une polémique ou d’étayer une campagne sur de simples présomptions. La meilleure argumentation, en ce cas, est la simple énumération des Conseils d’administration. C’est la méthode Mennevée et celle du Crapouillot-200 familles.
 Pour l’efficacité des campagnes qui nous sont également chères, c’est cette méthode rigoureuse qui me paraît plus efficace.
 Bien cordialement vôtre
R. Tréno
 Rédacteur en chef

Il apparaît seulement que Robert Tréno et moi-même ne prenons pas le mot « présomptions » dans le même sens.

Et c’est vraiment dommage.

Car, ici, les « présomptions » se matérialisent dans les personnes de Mmes Geneviève Servan-Schreiber, Gros, Coblentz, Gradis et de M. Jean-Claude Servan-Schreiber, c’est-à-dire sur les propres enfants de MM. Robert et Émile Servan-Schreiber.

En ce qui les concerne, ma mise au point était suffisamment nette et précise et beaucoup de lecteurs de Défense de l’Homme– je les en remercie — m’ont fait l’honneur de la trouver telle, et de m’en féliciter.

Elle était aussi suffisamment nette et précise en ce qui concerne MM. Robert Émile Servan-Schreiber.

Énumérer des Conseils d’administration auxquels appartiennent tous ces gens ? D’accord. Mais cette famille est remarquablement équilibrée : ceux qui écrivent et au besoin protestent, ne sont pas ceux qui font partie des Conseils d’administration.

En l’occurrence, ce sont les maris des femmes qui font partie des Conseils d’administration : les Gros, les Coblentz, les Gradis, tous banquiers.

Et le petit Jean-Claude (qu’on trouve aux Moulins de Dakar, notamment).

Les autres hommes de la famille et plus particulièrement Émile et Jean-Jacques, défendent le beafsteck la plume à la main.

Dans des publications dont le financement est, comme c’était le cas de feu l’Express-Quotidien, assuré par les femmes, lesquelles ne sont d’ailleurs que les prête-noms de leurs maris : le mariage sous le régime de la séparation des biens n’est pas fait pour les chiens, le monde des Affaires, où il est la règle générale, le sait fort bien.

Voyez Pierre Mendès-France : il ne fait, lui non plus, partie d’aucun Conseil d’administration ! Mais sa femme née Cicurel, a, en Égypte des intérêts qui, au cours des émeutes qui ont abouti à la liquidation de Farouk, ont subi un préjudice à propos duquel le chiffre de 1.750 millions de francs a été prononcé sans être démenti (à ma connaissance, du moins).

Pour en revenir à l’Indochine et aux Servan-Schreiber, qui font l’objet de cette polémique, j’ai cité la Société pour le commerce avec les Colonies et l’Étranger  et les Établissements Maurel et Prom, contrôlés par Henri Gradis, mari de Bernadette Servan-Schreiber, laquelle préfigure en bonne place parmi les cinq fondateurs de l’Express-Quotidien.

Et réussit ce tour de force de n’être, aux yeux de Robert Tréno… qu’une simple présomption !

Décidément, je n’ai pas de chance.

Mais, Pan sur le bec, tout de même.

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PETITE CHRONIQUE DE LA DÉGRADATION UNIVERSELLE

 par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 91, mai 1956, p. 3-7.

L’Actualité

On connaissait la dégradation militaire dont la pompe avait jadis pour but de mettre en évidence l’infamie de celui qui en était l’objet. Depuis peu, ce sont les situations politiques qu’on dégrade ou qui se dégradent toutes seules, ce qui revient au même. Dans l’impossibilité de se renouveler, la politique renouvelle son vocabulaire.

Les situations politiques, donc, se dégradent. Un peu partout, dit la presse, et plus particulièrement en Amérique, en Afrique du Nord et en France. En Amérique, paraît-il, on ne voit pas sans une certaine inquiétude, les assauts répétés de la diplomatie soviétique réussir à créer des failles dans le Bloc Atlantique. En Afrique du Nord, ce sont les chances d’une négociation éventuelle qui s’amenuisent de jour en jour. Et en France, la majorité de Guy Mollet a commencé à faire peau de chagrin.

Il faut cependant reconnaître que toutes ces dégradations — puisque dégradation il y a — ne font ni tant de bruit, ni tant d’effet que jadis les dégradations militaires. si la presse en parle et les monte en épingle, l’opinion, par contre, se comporte comme si elle y était insensible : le bruit — et plus spécialement celui que fait la presse — lui aussi se dégrade.

 

La ligne d’arrivée

Nous n’avons rien de la pauvre Cassandre : quand nous parlons et quand nous écrivons, nos concitoyens ne font pas même « le bruit que faisaient les Troyens quand elle ouvrait la bouche seulement ».

Il y a dix ans, alors que Défense de l’Homme n’était encore qu’à l’état de projet dans l’esprit de Lecoin, bon nombre d’entre nous ont essayé de faire prévaloir cette opinion selon laquelle la diplomatie soviétique n’avait d’autre but que d’obtenir des États-Unis des conversations à deux sur le thème du partage du monde. Dans cette perspective, la Russie, qui traîne la Chine comme boulet, l’offrait à l’expansion économique américaine en échange de l’Europe occidentale ramenée au rang de Tchécoslovaquie du monde. Ceci se déduisait normalement des thèses qu’à l’époque publiait Varga, lequel soutenait, non sans raison d’ailleurs, que l’Europe occidentale était le complément économique du monde soviétique comme la Chine était celui du monde américain. Mais à l’époque, nous étions en 1946, le général de Gaulle avait mis à l’ordre du jour une politique de grandeur française que Bidault partit défendre à la Conférence de Moscou dite de la dernière chance.

Tel fut le sort d’une idée dont la pertinence commence seulement à être reconnue. Car, aujourd’hui, à l’occasion du voyage de « B. and K. » en Angleterre, tous les journaux du monde ont titré que « B. and K. » offraient le marché asiatique aux Occidentaux. En l’espèce, les Occidentaux, ce sont les Américains.

Le calcul de « B. and K. » n’est pas mauvais à plus d’un titre.

D’abord, ils ont senti venir le vent : l’an dernier, au congrès du Parti communiste chinois, le ministre des finances de Mao Tse Toung a dit en clair que, pour établir le socialisme en Chine, avec les moyens du bord, il faudrait plus de quinze années, d’où la nécessité de recourir à une aide étrangère. C’est exactement le discours qu’il y aura bientôt trente ans, Tchang Kaï Tchek tenait au nom du Kuo min Tang, à Mikoian alors délégué de l’Internationale communiste en Chine. Les dirigeants soviétiques n’ont pas manqué de faire le parallèle. Et, pensant que la Russie dont l’économie ne cesse de se « dégrader » , ne pouvait pas supporter cette aide nécessaire à la Chine, « B. and K. » ont pris le parti d’offrir à l’Amérique un marché dont il sentent qu’il est sur le point de leur échapper.

Cette offre, c’est indirectement et par le canal de l’Angleterre qu’ils l’ont faite et c’est par ce second aspect que leur calcul mérite de retenir l’attention. L’Angleterre est le point sensible de la politique américaine comme elle fut celui de la politique napoléonienne : la diplomatie soviétique utilise avec un remarquable esprit d’à-propos les divergences d’intérêts qui l’opposent à l’Amérique et en font, dans son jeu, un moyen de pression sur le Département d’État. On nous a dit que « B. and K. » étaient venus en Angleterre dans le dessein de passer des marchés et qu’ils étaient repartis bredouilles. C’est probablement exact, mais le Département d’État y a dû mettre le prix et il n’est pas interdit de penser qu’il ne pourra peut-être pas toujours y mettre le prix.

D’autant moins interdit que MM. Pineau et Guy Mollet ont accompli le pélerinage préparé par Vincent Auriol et qu’il a fallu payer pour éviter un rapprochement franco-soviétique comme il a fallu payer pour éviter le retour de Tito et de la Yougoslavie dans le giron.

On a beau nous dire que l’économie américaine est florissante, que le dollar est solide, qu’à New-York l’accumulation capitaliste atteint un niveau insoupçonné et que le département d’État dispose d’un fonds de roulement inévaluable tant il est grand, je doute qu’il puisse longtemps faire face à toutes ces surenchères auxquelles l’accule la diplomatie infantile des chancelleries occidentales.

En avril, il a encore décliné l’invitation faite au Président Eisenhower de se rendre à Moscou et il n’a pas invité « B. and K. » à se rendre aux États-Unis comme ils le désiraient manifestement.

Mais on ne peut s’empêcher de remarquer que, pour la première fois, cette attitude a été rendue publique dans une forme si polie qu’elle n’a rien de commun avec les réactions habituelles de la diplomatie américaine aux initiatives soviétiques[1]

Ici aussi, la situation se « dégrade ».

« B. and K. » ont dû en frétiller d’aise. Car s’ils sont encore assez loin des conversations à deux sur le partage du monde, du moins, ils approchent du but.

De toute évidence.

 

La ligne de repli

En se « dégradant », le Front républicain s’est replié sur une équivoque et le gouvernement de Guy Mollet sur des positions non préparées à l’avance.

L’équivoque, c’est la présence de M. Mendès-France au sein du gouvernement qui l’entretient. On ne sait plus bien ce que veut le Prince Charmant. On a un peu l’impression qu’il cherche à Guy Mollet une querelle de Normand dans laquelle il brille seulement par son habileté : ce qu’il veut, il ne le dit pas et il semble bien qu’il n’est contre le gouvernement que parce que ce n’est pas lui qui en a la direction. J’ai sous les yeux le long article qu’il a publié dans l’Express du 29 avril : « Nous avons commis des fautes… il faut prendre l’initiative… promouvoir des réformes politiques… la nécessité d’envoyer des troupes là-bas, personne ne la conteste… » Mais quelles fautes, quelle initiative, quelles réformes, personne ne l’aurait jamais su si Les Échos, doublure de l’Express n’avaient, le 26 avril, commis une indiscrétion — décidément, dans cette maison, la manie de l’indiscrétion est une seconde nature ! — en prêtant à son leader les intentions suivantes :

« Il faut accepter certaines audaces, a dit M. Mendès-France…

« C’est dans cette perspective qu’il réclame l’élimination immédiate des fonctionnaires qui freinent les réformes, la dissolution des autorités municipales partout où elles abusent de leur pouvoir pour brimer les musulmans, l’expropriation effective des grands domaines fonciers, la libération des détenus politiques non inculpés, etc. »

Moyennant quoi, il serait, paraît-il, disposé à accorder à M. Robert Lacoste tous les renforts qu’il demande. Si on ne le comprend pas, c’est qu’on ne voit pas que M. Guy Mollet promette — attention : c’est bien « promette » qu’il faut lire ! — autre chose. Au surplus, on n’a pas gardé le souvenir que, lorsqu’il était au Pouvoir et faisait tirer sur les gens de l’Aurès, Mendès ait fait entrer ce programme dans les voies de la réalisation. Alors ? Mais, en politique et particulièrement quand la politique se « dégrade », tout est permis et il n’est même pas de mauvais goût, de reprocher à quelqu’un ce qu’on n’a, soi-même, pas pu ou pas voulu faire.

Les positions non préparées à l’avance, c’est M. Fehrat Abbas qui les a préparées après coup.

M. Fehra Abbas s’est soudain senti la vocation d’un Bourguiba : il a surgit dans le ciel africain, sinon comme l’étoile à qui l’on pouvait adresser sa prière, du moins comme l’interlocuteur que l’on cherchait. A l’heure où j’écris, on ne sait pas encore s’il sera pris en considération, ni comment. Mais c’est, sans aucun doute, en pensant à lui que Guy Mollet s’est cru autorisé à promettre, devant le groupe socialiste de l’Assemblée Nationale, « la paix en Algérie en trois semaines ». De toutes façons, les trois semaines sont écoulées.

Et M. Guy Mollet qui n’a pas tenu son pari, n’a pas été renversé !

C’est qu’il est astucieux, M. Guy Mollet : il a promis de ne pas faire la dévaluation tout en la laissant faire sous une autre forme. Il ne manque plus que le décret qui la rendrait officielle en fixant la nouvelle teneur du franc en or. Tant qu’il pourra ne pas prendre ce décret, c’est-à-dire continuer à faire de l’inflation larvée, M. Guy Mollet est à peu près assuré de rester au Pouvoir.

Et c’est bien la plus solide ligne de repli de son gouvernement.

Mais cette ligne se mettra un jour à la mode et se « dégradera » comme le reste, ce qui la réduit à un tout petit problème de date[2].

 

Quelques menus faits

M. Robert Lacoste avait demandé 200.000 hommes et 200 milliards pour ramener l’ordre en Algérie et il n’a encore obtenu tout à fait ni l’un ni l’autre qu’un général demande déjà de porter à 450.000 hommes les effectifs nécessaires.

En l’état des choses, la guerre — car c’est bien d’une guerre, qu’il s’agit — coûte un milliard par jour à prendre sur un budget qui en avait prévu 135 pour toute l’année et pour toute l’Afrique du Nord.

D’un autre côté, on vient d’annoncer officiellement qu’en mars, le déficit de notre balance commerciale avait atteint 31,6 milliards qui s’expliquent par une augmentation de nos importations de l’ordre de 12 milliards alors que nos exportations sont en léger fléchissement. Il faut remonter au mois de juin 1952 pour trouver une situation aussi catastrophique. On se « dégrade » ou on ne se « dégrade » pas, et à tant faire, mieux vaut que le détail soit en harmonie avec l’ensemble.

Pour autant que la grande politique ait des séductions, elle ne dispense pas de se pencher sur des données un peu plus prosaïques, lesquelles ont, elles aussi, leur intérêt. En mars, disent les statistiques, la ménagère a du dépenser 1.520 de plus qu’en mars 1955[3]. Or, il est bien certain :

1° que cette augmentation ne s’est pas traduite sous cet aspect angoissant dans l’indice général des prix de détail et c’est là, un mystère des mathématiques ;

2° que le pouvoir d’achat des salaires et traitements n’a pas subi une augmentation parallèle.

Ces chiffres sont à inscrire en regard de ceux-ci que, d’ailleurs, personne n’a remarqués et qui se trouvent dans un document publié par le ministère des Finances dans le n° de mars de sa revue : les bénéfices des sociétés, dit ce document, ont augmenté de 44 % depuis 1953 et ceux des entreprises individuelles de 70 %.

Il est bien certain aussi, que les salaires payés aux ouvriers de ces entreprises, individuelles ou pas, n’ont pas non plus subi une augmentation correspondante.

Il n’est pas venu jusqu’à nous que les syndicats, de quelque tendance qu’ils soient, aient tiré parti de la publication de ces chiffres.

Se « dégraderait-on » aussi dans les syndicats ?

 

La tangente

Ici, c’est la notion d’État qui se « dégrade » : à force de passer de mains en mains et, de préférence, dans celles de n’importe qui, l’appareil de l’État ainsi mis à la disposition du premier venu, a fini par perdre son auréole de sainteté. Le procès des fuites vient de faire la preuve qu’il n’y avait plus de Secret d’État ou, à tout le moins, qu’à force d’avoir été partagé, le Secret d’État était devenu celui de Polichinelle. Je ne m’en plains pas : quand il n’y a plus de Secret d’État, il n’y a plus de Raison d’État et, quand il n’y a plus de Raison d’État, il n’y a plus d’État. C’est le raisonnement qu’est venu tenir à la barre M. Dubois, ancien préfet de police, actuellement résident général au Maroc : il est d’une rare pertinence. A ceci près toutefois que j’eusse mieux aimé l’entendre de la bouche de quelqu’un qui fût plus près de nous.

A mon sens, dans la presse non-conformiste, on en a parlé à la fois un peu trop superficiellement et un peu trop cavalièrement de ce procès des fuites qui voudrait être celui du crime parfait et qui n’est que l’Affaire du Collier de la IVe République. En pire, d’ailleurs : quand un Barranès en arrive à penser sans être démenti qu’il tient en main le sort de l’État, cela traduit, dans les mœurs, une dissolution bien plus avancée qu’au temps où Rohan, levant les yeux sur la Reine de France, amenait Mirabeau à penser qu’après tout, pourquoi pas lui, et le peuple que la Reine de France était à n’importe qui, c’est-à-dire à tout le monde. Dans l’esprit du peuple d’aujourd’hui, le procès des fuites a ravalé les secrets de l’État à un rang bien plus bas que celui de la Reine de France, dans celui du peuple des années 1780. Car, Barranès, ce n’est tout de même, ni le Cardinal de Rohan, ni Mirabeau. Je veux seulement dire qu’au plan moral, l’Affaire du Collier a sonné le glas d’un régime dont les assises économiques et sociales étaient fortement ébranlées.

Il est vraisemblable qu’on a fait ce parallèle en haut lieu et c’est pourquoi, après avoir déclenché l’affaire des fuites et mis le procès en branle, à la barre, tout le monde prend la tangente avec un esprit de système et parfois un brio remarquables chaque fois qu’un naïf appelé comme témoin conduit le tribunal des Forces armées jusqu’à la personne qu’on cherche ou même, prononce son nom. Dans certains cas et, notamment, dans celui de M. Roger Stéphane on est allé jusqu’à autoriser un témoin à ne pas prononcer son nom en le dispensant de prêter le serment de dire toute la vérité : essayez un peu, vous qui ne vous appelez pas Roger Stéphane alias Worms, d’obtenir semblable dispense d’un tribunal, fut-il de simple police, devant lequel vous seriez appelé à témoigner !

Mais on a beau s’efforcer de ne pas prononcer ce nom ou de glisser quand quelqu’un qui n’est pas dans le coup le prononce : il est sur toutes les lèvres dans toute la France.

Un jour, un inspecteur ou un commissaire de police nommé Ponceau est venu à la barre où il a déclaré que Mme Edgar Faure, « connue, comme son mari, pour ses sympathies progressiste[4] donnait des échos au journal Libération » dont le directeur politique est M. D’Astier de la Vigerie.

J’ai le droit de dire cela sans être inquiété puisque tous les journaux l’ont reproduit comme ayant été dit à la barre et n’ont pas été démentis.

J’ai encore le droit de dire que Barranès travaillait à Libération et qu’elle pouvait aisément l’y rencontrer.

J’aurais le droit de dire que, par trois fois, le parti communiste a voté la confiance au gouvernement de M. Edgar Faure, mais ceci qui est hors du sujet, serait sans importance.

J’ai toujours le droit de dire que M. Roger Stéphane fréquentait — et fréquente probablement encore — le salon littéraire que Mme Edgar Faure tient à Paris, que, dans son livre Brèves prisons  (sous-titre possible : grand bruit) il parle de L…, personne influente qu’il fallait prévenir, que Mme Edgar Faure s’appelle Lucie et que, lorsqu’il fut relâché, Le Canard Enchaîné laissa entendre qu’il le devait à l’intervention de Mme Edgar Faure dont le mari était alors Président du Conseil et, à ce titre assistait aux réunions du Conseil supérieur de la Défense Nationale.

J’ai enfin le droit de dire que l’hebdomadaire Match nous présenta, un samedi, Mme Edgar Faure comme étant « la confidente et la plus précieuse auxiliaire » de son mari.

Mais c’est tout ce que j’ai le droit de dire : sur ces données, le lecteur est assez grand pour faire, de lui même, tous les rapprochements qui lui sembleront s’imposer, s’il pense qu’il en est qui s’imposent sur « la main qui efface ».

Et, s’il prend goût aux rapprochements, il pourra exercer sa perspicacité sur un autre aspect du problème.

On a, en effet, voulu mettre en cause M. Mendès-France et on n’en avait pas le droit : rien ne permet de dire qu’il ait vendu quelque Secret d’État que ce soit à une époque où il n’en détenait pas.

Mlle Léone Georges-Picot dont on a prononcé le nom et qui travaillait à l’Express avant d’entrer dans son cabinet, n’a rien vendu non plus : elle a seulement reçu du général Méric, du secrétariat de la Défense Nationale, une lettre contenant certains renseignements : le général Méric est son cousin et, je vous le demande, de quoi s’entretenir entre cousin et cousine, si ce n’est des Secrets de la défense Nationale ? D’ailleurs, le colonel ne lui vendait pas ces renseignements : il les lui donnait comme preuve d’affection et, non moins généreusement, elle les donnait à l’Express.

Quant à M. Simon-Nora qui était le directeur du cabinet de M. Mendès-France et qui devint l’époux de Mlle Léone Georges-Picot, il est au-dessus de tout soupçon, car il est bien certain que, sur l’oreiller, Mlle Léone Georges-Picot son épouse, avait autre chose à faire que de l’entretenir des Secrets d’État qu’elle tenait de son cousin le général et qu’elle donnait à l’Express. M. Simon-Nora, ne sachant rien, ne pouvait donc rien communiquer à M. Mendès-France. Alors, M. Mendès-France achetait l’Express ou bien, à son insu, sa femme invitait Roger Stéphane alias Worms qui, lui, était bien renseigné, à déjeuner à Louviers. Mais n’allez surtout pas croire qu’on parlait des secrets de la Défense nationale entre la poire et le fromage. Si on en avait parlé, M. Mendès-France s’en serait souvenu. Or, il avait oublié jusqu’au déjeuner et, si sa femme n’avait pas eu meilleure mémoire que lui, personne n’en aurait jamais reparlé.

Puisqu’on nous le dit.

Mais, tout à fait entre nous, il doit avoir un drôle de pouvoir de séduction, ce Roger Stéphane qui réussit à la fois à être le plus beau fleuron du salon littéraire de la turbulente Mme Edgar Faure et à se faire inviter par Mme Mendès-France quand les maris s’engueulent en public !

On est seulement prié de noter que s’il fréquente en toutes saisons le salon de Mme Edgar Faure, c’est quand M. Edgar Faure est président du Conseil que M. Roger Stéphane va déjeuner chez M. Mendès-France ou que le général Méric écrit à sa cousine.

Et que si M. Roger Stéphane n’est pas aux côtés de Labrousse et de Turpin pour le même délit, c’est simplement parce que le clan du M.R.P. — Radical — Progressiste, Edgar Faure est intouchable.

Car, figurez-vous qu’on examine à la loupe les déclarations du policier Ponceau et imaginez les conséquences qui pourraient résulter pour la femme du César du moment.

Non, non : la femme de César doit rester au-dessus de tout soupçon et, avec Marie-Antoinette, nous avons payé pour apprendre qu’il valait mieux qu’il en soit ainsi.

Si, par malheur, il venait à en être autrement, ce serait, pour le coup, qu’on pourrait parler de « dégradation ».


[1]. Depuis que ceci a été écrit, le président Eisenhower a déclaré qu’une correspondance ” Boulganine-Eisenhower ” serait utile à la sauvegarde du monde, et ceci confirme encore notre thèse.

[2]. En attendant, chaque fois que M. Guy Mollet veut parler à la France, il est obligé d’aller à Arras. Aucune autre fédération socialiste que la sienne n’ayant le désir de l’inviter.

[3]. Bulletin de l’I.N.S.E.E. ( Institut National de la Statistique et des Études Économiques ) d’Avril.

[4]. Elle vient de publier un n° spécial de sa revue La Nef, entièrement consacré à redorer le blason des communistes.

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