DDH-92-94

INDEX

OISEUX DÉBATS

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 92, juin 1956, p. 3-6.

L’actualité

 Trois débats publics ont occupé le mois de mai : la guerre en Algérie, le problème de la natalité et la situation économique de la France dans le monde. Le premier s’est déroulé à l’Assemblée nationale, les deux autres dans la presse. La participation de l’opinion a été nulle. Il s’agissait, il est vrai, de trois débats oiseux, les arguments produits de part et d’autre n’étant déjà plus d’actualité il y a quelques siècles.

 

La guerre en Algérie

Je ne parlerai que pour mémoire de ce qui a été dit sur l’Algérie. Sortant d’un long et regrettable silence, Albert Camus a déclaré ( lettre au journal Le Monde à propos de l’affaire Maisonseul ) que, finalement, il n’était d’accord, ni avec ce qui avait été dit par la droite, ni avec ce qui avait été dit par la gauche.

Toute la France en est là.

L’erreur commence à être commune à la droite et à la gauche à partir du moment où elles croient pour l’une, feignent de croire pour l’autre, qu’il y a un problème algérien indépendant de ceux qui sont posés par la Tunisie et le Maroc. Dans cette perspective, ce problème algérien est créé de toutes pièces par le Colonel Nasser soutenu à ciel ouvert par la propagande communiste.

Cette voie est sans issue : ce n’est pas un problème algérien qui est à résoudre, mais un problème colonial qu’après les peuples d’Asie, les peuples musulmans ou arabes essaient de résoudre dans le cadre des traditions qui leur sont propres. Le colonel Nasser, produit de la révolte générale, l’a résolu contre l’Angleterre et les trois tronçons de l’Afrique du Nord font des efforts plus ou moins concertés et plus ou moins parallèles pour arriver au même résultat. Tout au plus peut-on regretter que ce mouvement de révolte se développe sur les données du nationalisme le plus étroit, donc le plus fanatique, mais cela, c’est nous qui l’avons voulu, provoqué et presque organisé en maintenant et en consolidant chez tous ces peuples les structures archaïques sous lesquelles ils étouffaient déjà quand nous nous sommes révélés à eux.

Quand à leur donner des leçons de morale, nous ne sommes pas placés : en 1941, les démocraties occidentales n’ont pas eu, en recevant l’aide de la dictature stalinienne, les scrupules qu’elles reprochent aux fellaghas, s’appuyant sur le dictateur Nasser, de ne pas avoir. La morale n’est pas à sens unique.

Pour le reste, il n’y a pas davantage d’issue dans cette voie : l’Indochine que nous avons perdue continue à coûter, sous forme de subventions aux exportateurs-importateurs en tous genres, aussi cher au Trésor public que lorsque nous la tenions sous le joug. Ce qui blesse nos grands politiques, c’est seulement qu’elle soit passée sous un autre joug et fasse maintenant l’objet de discussions entre l’Angleterre et la Russie d’une part, l’Angleterre et les États-Unis de l’autre. En d’autres termes, que nous ayons été supplantés.

Il en sera de même de l’Algérie : que nous la perdions ou que nous la gardions, ce sera toujours quatre à cinq cents milliards par an, sous forme de frais d’occupation et de subventions  pour alimenter les caisses de la bande à Borgeaud dans un cas, de subventions seulement mais beaucoup plus importantes dans l’autre. Car, placés comme nous le sommes sur les marchés extérieurs, avec des prix qui ne sont et ne seront plus jamais compétitifs, l’exploitation de l’Algérie, comme celle de la Tunisie, du Maroc et de toutes nos colonies, ne peut plus être rentable que pour les quelques individus qui la pratiquent à leur compte en coûtant de plus en plus cher au trésor public : lever des impôts en France pour acheter à Borgeaud, au double ou au triple de son prix, un vin que les indigènes ne boivent pas, que nous ne pouvons vendre à personne, que nous transformons en un alcool tout aussi invendable, telle est notre destinée. Avec cet inconvénient supplémentaire que, tout ce qu’elle importe de France, l’Algérie peut se le procurer à moitié prix, en Amérique ou en Angleterre. Tel est notre drame : il n’y a plus de courant d’échange possible entre le France et ses colonies ou ses protectorats pour une question de prix de revient.

C’est le problème des structures économiques et sociales de la métropole, soutenues et revigorées par l’expansion coloniale tout au long du 19e siècle, la guerre de 1914-18 et celle de 1939-45 dans la première moitié du 20e et qui arrivent à bout de souffle pour la quatrième fois et par malheur pour elles, juste au moment où les peuples colonisés croient avoir et ont peut-être atteint leur majorité politique.

Ce drame se définissait déjà dans les mêmes termes au temps où un certain Jaurès prononça le célèbre discours sur le thème de « Pas un homme, pas un sou pour le Maroc ! »

A l’Assemblée nationale et dans la presse, personne ne s’y est référé et personne n’en avait la moindre envie.

C’est pourquoi je dis que le débat fut et ne pouvait être qu’oiseux.

Le problème de la natalité

Ici, c’est M. Alfred Sauvy qui, une fois de plus, a donné le ton.

Un vague projet de Birth control dont on ne sait pas bien s’il reposera sur la généralisation de l’emploi des contraceptifs ou sur l’avortement légal dans certaines circonstances ou sur un mélange savamment étudié des deux, est dans l’air qui pourrait venir en discussion devant le Parlement.

M. Alfred Sauvy qui va chercher la justification de ses théories au Vatican comme les communistes vont chercher celles des leurs à Moscou, ne voit pas cela d’un très bon oeil.

Parbleu : le Vatican n’en est encore qu’à l’accouchement sans douleur!

Plus adroit que les communistes, cependant, il a monté toute une théorie, dont la conclusion est qu’étant donné les rapports qui existent entre la production elle-même, ses besoins en main-d’œuvre et le niveau de la population en France, c’est un problème qui pourrait se poser, qui se posera un jour mais qui, de toute évidence, ne se pose pas actuellement. Mieux, toute tentative de modification du statut de la production des enfants risque, dit ce distingué économiste, de conserver à la France, pour une période encore très longue, une population dans un tel état de vieillissement qu’elle la mettrait en danger, au plan de la concurrence sur les marchés internationaux, les populations jeunes étant seules productives. Quand nous aurons rajeuni notre population et introduit des forces neuves dans notre appareil de production, c’est-à-dire d’ici une quinzaine d’années, alors on verra, tranche M. Alfred Sauvy.

Les malthusiens et les néo-malthusiens ne sont intervenus qu’assez discrètement dans le débat. Pour n’être point en reste, ils ont invoqué Malthus, la progression géométrique des populations et la progression arithmétique seulement des moyens de subsistance.

Nous sommes au temps des perroquets.

M. Alfred Sauvy, le couple Thorez et les disciples de Malthus en sont encore à la vertu des vérités révélées, par la Bible ou le Vatican pour le premier, St Marx, St Lénine ou St Malthus pour les autres. Et ils mourront sans que soient arrivées jusqu’à eux ces trois vérités essentielles à savoir :

1° que le travail de l’homme est à la fois plus coûteux et plus lent parce que d’un moindre rendement que celui de la machine et que notre siècle est celui de l’automation ;

2° que la misère, si elle est un facteur de révolte, n’a jamais été un facteur révolutionnaire et qu’il est vain de la provoquer par la politique du lapinisme ;

3° que, contrairement à ce que pensait Malthus, ce n’est pas la surpopulation qui engendre la misère en sacrifiant les subsistances, mais la misère qui engendre la surpopulation — la misère, l’ignorance, l’alcoolisme et la religion, a dit un jour Manuel Devaldès — ainsi que l’a lumineusement établi Josué de Castro dans sa Géopolitique de la faim.

La seule chose qui soit vraie dans ce domaine, c’est qu’il y a incompatibilité totale entre les structures économiques du régime actuel et la politique de la natalité qu’il pratique, que cette incompatibilité n’est atténuée qu’en faisant intervenir la guerre comme régulateur et que dans un régime normal, sans exploiteurs, sans exploités, sans repus et sans affamés, la nature ferait d’elle-même très bien les choses. C’est aussi la seule que personne n’a dite.

Les faits n’en ont pas, pour autant, été moins impitoyables. Car, pendant que la discussion se poursuivait à ce niveau, la première grande grève de l’ère de l’automation a eu lieu à Coventry : les 12.000 travailleurs des usines Standard Motor ont refusé de faire les frais du progrès technique. La nouvelle chaîne automatique avait fiat passer la production mensuelle de 7.000 à 10.000 tracteurs et le directeur Alan Dick prétendait licencier trois mille ouvriers.

L’heure a sonné de la grande relève des hommes par la machine. Un troisième Testament est sûrement en gestation quelque part dans le vaste monde et il postulera que « Tu ne gagneras plus ton pain à la sueur de ton front, mais en regardant travailler les robots ».

C’est, en tout cas, dans ces termes que se proposent à nous les luttes sociales de l’avenir.

M. Alfred Sauvy se trompe lourdement s’il croit pouvoir retarder longtemps encore l’introduction de l’automation dans la production et utiliser un malthusianisme économique artificiellement provoqué et entretenu pour lutter contre une politique rationnelle de la natalité.

Le couple Thorez se trompe tout aussi lourdement s’il pense que la Révolution ne se conçoit que comme un reflet des luttes sanglantes qui ont présidé à l’introduction du métier à tisser de Jacquard dans l’industrie.

Quant aux néos-malthusiens — néos par antiphrase — à se figer strictement comme ils le font sur des thèmes d’un autre âge que les progrès de la science ont mis en pièce, ils auront seulement la douleur d’assister à la grande révolution qui se fait toute seule sans y avoir joué le rôle qui ne pouvait revenir qu’à eux[1] .

La France dans le monde

Ce qui précède explique en partie ce qui suit : parce que la France achète des enfants tandis que les autres pays achètent des machines, ses prix de revient ne sont pas compétitifs et elle n’est pas « placée » sur les marchés mondiaux. Notre balance commerciale est déficitaire 6 à 8 mois sur 12 et, quand par hasard nos exportations l’emportent sur nos importations, ce n’est jamais qu’insignifiant.

Deux documents viennent d’être rendus publics : le rapport général sur le budget de 1956 par M. Roger Leenhardt qui est, par parenthèse, une étude sérieuse, et un rapport de la commission économique de Genève sur l’évolution de la conjoncture économique mondiale pendant le premier trimestre de l’année 1956.

Tous deux font les plus expresses réserves sur l’avenir économique de la France pour qui M. Edgar Faure avait pourtant organisé, il n’y a pas si longtemps, une expansion qui devait être florissante pendant dix-huit mois au moins. M. Roger Leehnardt nous dit que contre l’inflation qui nous menace nous sommes acculés à combattre « le dos au mur » et la commission économique de Genève que nos investissements à la fois peu importants et improductifs asphyxient notre économie beaucoup plus qu’ils ne la décongestionnent.

M. Simon Nora, qui passe pour un spécialiste de ces questions, confirme ce double jugement au nom de la commission des comptes de la Nation et ne voit comme remède qu’une « fuite en avant pour éviter l’inflation » tout en se gardant de la définir.

De fait, les mesures financières que vient de prendre M. Ramadier confirment elles aussi ce désarroi au stade de l’expérience : 100 milliards d’impôts nouveaux, taxe civique basée sur les signes extérieurs de la richesse, augmentation du prix du tabac.

Comme on le voit, Farrebouc a de l’imagination. Il a aussi de la candeur : moins de quinze jours après le lancement de l’emprunt, de telles mesures avouaient sans ambages que cet emprunt était un échec de la politique gouvernementale et que, même en transférant sur lui la souscription que la Caisse des dépôts et consignations avait consacrée à l’emprunt Pinay, il n’était pas possible de lui donner ne serait-ce que les apparences d’un succès. C’était aussi avouer que le programme d’économies massives par réduction des subventions aux exportations auquel notre ministre des Affaires économiques et financières avait rêvé n’était que du bla-bla-bla.

Rien que l’annonce de ce programme des subventions à l’exportation avait d’ailleurs provoqué dans la faune des spécialistes de l’opération une levée de boucliers et peut-être n’est-il pas inutile de profiter de cette occasion pour en démonter le mécanisme.

A Marseille, le moins à la page des dockers est capable de vous démontrer qu’en France l’exportation est un mythe et que la fausse l’emporte sur la vraie.

On vient d’arrêter à Draguignan un certain Roger Laurent Martin, inspecteur central des contributions directes, accusé d’avoir détourné 400 millions au préjudice du Trésor.

Ce Roger Laurent Martin avait sous ses ordres tous les contrôleurs des finances d’un arrondissement et la possibilité de prendre des décisions comportant la détaxe d’impôts très élevés.

Il suffisait par exemple qu’il affirmât — faussement en l’occurrence — qu’un important chargement d’alcool avait bien quitté Marseille.

Dès ce moment, sous forme de remise, de détaxe à l’exportation, ou de subventions, les trafiquants, dont il était l’agent et le complice, touchaient. Cela se chiffrait par centaines de millions.

Car l’alcool dit de rétrocession est livré au prix de 32.000 francs l’hectolitre. Par contre, il est vendu 6.500 francs à l’exportation. L’exportateur d’un produit à base d’alcool perçoit 25.000 francs par hectolitre d’alcool pur expédié. Mais comme l’alcool n’est pas expédié, on le répartit en France à des prix intéressants. On évite ainsi de payer 36.000 francs de droits à la consommation, 30.000 francs de surtaxe s’il s’agit d’apéritifs, et 10.000 francs de surtaxe nouvelle pour les apéritifs anisés.

Normalement, la fausse exportation bien menée, suivie de commerce clandestin rapporte à ceux qui s’y livrent 140.000 francs par hecto.

On touche pour faire semblant de le sortir et on touche pour le vendre sous la table.

On s’étonne de l’étonnant et peu rassurant succès du poujadisme, mais comment pourrait-il en être autrement ? A ma connaissance, il n’y a que sa presse qui ait dénoncé ce scandale ! La presse dite de gauche, et notamment l’Express et Les Échos de l’équipe Servan-Schreiber, a poussé des cris d’orfraie rien qu’à l’idée qu’en supprimant les subventions à l’exportation, on pouvait empêcher cette opération de se faire sur le blé, le sucre de betteraves, la viande, les produits laitiers, etc.

Naturellement, Farrebouc a reculé.

On parle aujourd’hui, outre cette augmentation des impôts, d’un blocage des prix et on manipule les bases de calcul de l’indice des prix pour justifier le blocage des salaires et empêcher ainsi l’échelle mobile de jouer.

Car il est bien entendu que si nous sommes menacés d’inflation, c’est par les salaires payés à la classe ouvrière et non par de petites peccadilles comme la guerre d’Algérie, un appareil de production archaïque et des subventions aux exportateurs qui n’exportent pas.

Nous en sommes là.

Et si je dis qu’ainsi conduit, ce débat est tout aussi oiseux que les deux précédents, c’est évidemment moi qui ai tort.


[1]. Il ne s’agit ici, bien entendu, que des néos-malthusiens qui font du Birth control l’unique problème de notre temps.

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QUAND MOLLENARD FAIT LA LOI

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 93, juillet 1956, p. 3-6. 

 

L’actualité

Un jour, on trouva des armes de fabrication française sur des Fellagha[1] faits prisonniers. Cette découverte ne fit pas l’effet d’une bombe : depuis la guerre du Rif et la projection sur tous les écrans de France de l’étrange figure du trafiquant d’armes Mollenard, l’opinion est blasée sur cette question et on ne peut plus rien lui apprendre. Elle sait qu’il n’y a pas de guerre sans trafic d’armes clandestins et d’ailleurs elle accepte le fait.

Elle était pour Mollenard, l’opinion, c’est évident.

Et contre les gendarmes de la Société des Nations qui l’avaient pris en chasse et le voulaient empêcher de débarquer ses cargaisons clandestines sur tous les points du globe où on se battait.

Il est donc arrivé ce qui devait arriver : pour répondre au voeu de l’opinion, le trafic d’armes a été officialisé et Mollenard travaille au grand jour.

Par-ci, par-là, il y a bien encore quelques attardés qui s’émeuvent : tout un arsenal de délits qui vont de la diffamation à l’atteinte au moral de la nation, sont prévus et réussissent assez bien à leur inspirer le souci de ne s’émouvoir qu’à voix basse.

Par quel hasard sut-on que des armes de fabrication française avaient été trouvées sur des fellagha, on l’ignorera toujours. On ne le doit, c’est certain, pas aux journalistes de la presse couchée qui furent, comme à l’accoutumée, très fidèles aux consignes ou très prudents.

Toujours est-il qu’on le sut et que ce fut une flambée de protestations : il était devenu évident que, non seulement on envoyait en Afrique du Nord toute la jeunesse de France, mais encore et en même temps, quoique par une autre voie, tout l’attirail nécessaire pour l’égorger proprement.

L’autre voie, c’était la Syrie et l’Égypte.

Les armes françaises, en quelque sorte, arrivaient aux fellagha par la valise diplomatique.

C’était du cousu-main.

Le Président du Conseil dut faire une déclaration. La voici, telle qu’elle figure au « Journal Officiel » du 3 juin 1956, débats parlementaires, page 2273 :

 Après sa constitution, le 2 février dernier, le Gouvernement s’est trouvé en présence de contrats dont certains dataient de la semaine précédente.
 Mon gouvernement a décidé unanimement que la livraison d’aucune arme légère, même si elle était stipulée dans ces contrats, ne serait effectuée au profit d’aucun des pays arabes.
 Il a été contraint de livrer à certains pays, mais à aucun de ceux qui touchent immédiatement à nos territoires et chaque fois sous la réserve qu’il ne pourrait pas y avoir de réexpédition, un armement lourd en tout état de cause inutilisable dans nos pays.
 Il a pris également la décision de ne jamais plus discuter de contrat de livraisons d’armes de ce type.

Le même jour, l’Assemblée nationale devait discuter une interpellation de Tixier-Vignancour sur le sujet. Voici comment (d’après le « J.O. » du même jour, p. 2280) s’exprima Tixier-Vignancour :

 J’ai entendu hier avec intérêt M. le Ministre des affaires étrangères exposer qu’il s’agissait de contrats de l’an passé, que les armes avaient été payées au comptant et j’ai entendu tout à l’heure M. Président du Conseil nous affirmer qu’il s’agissait d’un matériel lourd que la Syrie avait pris l’engagement de ne pas réexporter et qu’aucun contrat n’avait été signé depuis le 2 janvier.
 Ce qui est très important c’est que — si je suis bien informé — par un contrat du 15 mars 1956, passé par la S.O.F.M.A., 17, boulevard Malesherbes, 50 fusils-mitrailleurs et 715 kilogrammes de ce que l’on baptise « pièces de rechange » ont été embarquées à Orly. La facture est du 18 avril ; 30 % du prix sont payables à la commande et 70 % à la livraison.
 Je ne cite cela que pour signaler au gouvernement que le même contrat prévoit la livraison de 2.000 fusils semi-automatiques modèles 1949. Je suis convaincu que ceux-là ne seront pas acheminés.

Interrompu par le Président du Conseil et invité à lui fournir par lettre les preuves de ce qu’il avançait, l’avocat de Barranès — chez qui semblent décidément aboutir toutes les fuites du régime ! — déclara qu’il fournirait non seulement les contrats eux-mêmes, mais encore les factures.

Depuis, on n’entendit plus parler de rien.

Diverses déclarations gouvernementales ont porté à la connaissance du public que l’exécution des contrats de livraison d’armes passés avec la Syrie et l’Égypte étaient suspendus, ce qui prouve que Tixier-Vignancour avait dit vrai.

Mais, ne vous effrayez pas, Mollenard a trouvé une autre voie tout aussi officielle : si la S.O.F.M.A. ne peut plus vendre d’armes à la Syrie et à l’Égypte, elle en peut vendre à d’autres pays comme l’Angleterre, l’Espagne ou la Suisse, et ces autres pays les peuvent tranquillement acheminer vers leur destination.

Car, en matière de trafic d’armes, l’O.N.U. n’a pas les mêmes soucis que la S.D.N.

Deux choses me chiffonnent cependant : d’une part les révélations faites à l’Assemblée nationale par Tixier-Vignancour étaient autrefois le monopole de la gauche ; de l’autre, on s’est bien gardé de nous dire qui se cachait sous le pseudonyme de Mollenard, c’est-à-dire quel était le véritable état civil de la S.O.F.M.A.

Ici, c’est encore un indiscret qui nous renseigne et, par malheur, cet indiscret est toujours un homme de droite : M. Léon Dupont, en rupture de ban avec le mouvement Poujade, dans « Chevrotine », journal qu’il a lancé le 15 juin dernier pour consacrer la rupture.

Voici ce qu’il dit:

 La S.O.F.M.A. est une société anonyme au capital de 120.000.000 de francs, dont le titre exact était à l’origine, Société pour la Fabrication de Matériels d’Armement et est devenu, depuis octobre dernier, Société Française de Matériels d’Armement.
 Qui se cache derrière la S.O.F.M.A. ? Tout bonnement la bête noire (jadis) des tenants du Front Populaire, le marchand de canons Schneider, du Creusot. A la création, le 21 octobre 1939, sur 110.000 actions souscrites, Schneider en détenait 109.850 (109.850.000 frs.) Le président de la société, d’après les derniers documents en notre possession, est M. Roland-Wilhem-Gustave Nepveu, ingénieur, 16, boulevard Malesherbes, à Paris, administrateur des Forges et Ateliers du Creusot (affaire Schneider N° 1). Aux côtés de M. Nepveu, figurent diverses personnalités du monde des affaires et notamment M. Murgue, des assemblées générales, et M. Saffrey, secrétaire du conseil d’administration, tous deux « fideicomis » (comme disait Augustin Hamont) de Schneider.

Nous pensions bien qu’en France, il n’était guère possible de ne pas trouver Schneider à l’origine de tout ce qui se fabrique et se vend dans le secteur des armements. Ce qui suit est plus grave :

MM. Saffrey, Murgue et Poignant font partie de la  Société Nouvelle des Usines de la Chaléassière, société anonyme au capital de 150 millions, dont le principal actionnaire ( 95 % du capital) est également Schneider, scrutateur aux assemblées générales, par l’entremise de l’Union Européenne Industrielle et Commerciale, affaire de banque dépendant des grands munitionnaires du Creusot.

Le président actuel de la  Société Anonyme de la Chaléassière (nouveau titre de la société) est le Comte Armand Rafelis de Saint-Sauveur, administrateur de sociétés sidérurgiques et industrielles, appartenant lui-même à la famille de Schneider.

Or, La Chaléassière se trouve être la principale associée d’une entreprise assez mystérieuse, qui a son siège dans les bureaux de la S.O.F.M.A.

Cette filiale de la Chaléassière est le Centre de Documentation d’Études et de Recherches économiques et financières (D.E.R.E.F.) s.a.r.l. au capital de 12 millions, 17, boulevard Malesherbes. La Chaléassière, qui a fourni la quasi-totalité du capital — l’autre associée la Gelvamo n’a versé que 500.000 francs sur 12 millions — est gérante statutaire de la D.E.R.E.F. que préside M. Alphonse Chaintreuil, lui-même scrutateur, en 1955, à l’Assemblée générale de la Chaléassière.

Le Centre de Documentation, d’Études et de Recherches économiques et financières (D.E.R.E.F.), installé dans les locaux de la S.O.F.M.A., cette autre filiale de Schneider est l’un des gros actionnaires de la Société du Journal « Express ».

Bien que les dirigeants de « L’Express » aient négligé de faire les dépôts légaux au Greffe du Tribunal de Commerce, ainsi que l’a souligné M. Noël Jacquemart dans un récent Écho de la Presse, nous avons pu avoir communication d’une pièce concernant l’augmentation de capital (27-3-1956) de ladite  Société du journal l’Express : la D.E.R.E.F.  y figure pour 5.500.000 francs, en compagnie d’autres capitalistes dont nous parlerons une autre fois.

Ces révélations ont été faites le 15 juin.

Elles n’ont été ni démenties, ni poursuivies devant les tribunaux, bien qu’il soit impensable que les intéressés n’en aient pas eu connaissance.

Elles ont donc, malgré leur origine suspecte, bien des chances d’être irrécusables.

Et il faudrait en conclure que la politique de « L’Express », en ce qui concerne l’Algérie est à la fois commandée et commanditée par le marchand de canons Schneider.

A une extrémité de la chaîne du malheur, il y aurait le trafiquant d’armes et à l’autre le journaliste — de droite autrefois ; de gauche aujourd’hui, la couleur n’étant que de circonstance — qui défend le trafic la plume à la main et qui « fait » les parlementaires nécessaires pour le couvrir.

Décidément, Mollenard serait un type très fort.

Si c’est vrai, c’est du propre !

De toutes façons, je pose la question.

Paul RASSINIER

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La crise du régime

La guerre d’Algérie menace de faire sauter le régime. L’économie française en est arrivée à ce point qu’elle ne peut plus supporter ni de la gagner, ni de la perdre. Dans les deux cas, les investissements nécessaires dépassent ses possibilités. D’où ces discussions autour du régime présidentiel qui pourrait être appelé à succéder au régime actuel.

De Gaulle a fait sa rentrée politique : il est prêt.

Juin est prêt aussi : nous ne manquerons pas de compétences.

En attendant, Ramadier dit que le déficit du budget tourne autour de 1.000 milliards et l’impasse des déficits accumulés autour de 5.000.

Il disposait de trois moyens pour redresser — ou tenter de redresser — la situation : les économies, l’augmentation des impôts assortie de l’emprunt, et la dévaluation. Le premier s’écarte de lui-même : on n’a jamais vu un appareil d’État réduire ses dépenses autrement que sur le papier. La moitié du second, l’emprunt, a fait long feu : 60 milliards. Avant de se résoudre au dernier, il fallait, bien que ce fût sans beaucoup d’espoir, essayer de l’impôt. Et pour le rendre acceptable, Ramadier a quand même inventé quelque chose : la manipulation de l’indice du coût de la vie et le blocage des prix.

 

L’indice des prix

L’indice actuel dit des 213 articles est une combinaison savamment étudiée de 5 indices particuliers dans laquelle entre :

 

1. Un indice de 41 denrées alimentaires au détail et à Paris pour une proportion de. ……………………58 %
2.  Un indice des prix de détail, à Paris, des articles de chauffage et d’éclairage (7 articles) …………………….4 %
3. Un indice des prix de 115 objets manufacturés,  toujours au détail et à Paris ……………………20 %
4. Un indice des services (47 articles) ……………………15 %
5. Un indice « Divers » pour le reste. …………………….3 %

L’unité de consommation sur laquelle est calculé l’indice d’ensemble est « une famille de 4 personnes dont 2 enfants de moins de 16 ans et dont le chef, salarié, a une qualification professionnelle inférieure à celle de contremaître pour l’industrie et de comptable pour le commerce et l’administration ».

Aux dernières nouvelles, il s’établissait à 148,7.

A 149,1, il déclanchera automatiquement le mécanisme de l’échelle mobile.

D’où les efforts de Ramadier pour l’empêcher d’atteindre cette côte d’alerte. Tous les techniciens sont unanimes : si les fruits et légumes étaient compris dans les 213 articles, l’indice plafonnerait aux alentours de 160.

L’indice officiel du coût de la vie n’a rien de commun avec l’indice réel.

Une découverte

Le gouvernement ne fit aucune difficulté pour reconnaître le divorce qui existait entre l’indice officiel et l’indice réel : les dépenses alimentaires y tiennent trop de place, dit-il.

Et il trouva des économistes distingués pour démontrer à l’opinion qu’en 1995 « l’ensemble des dépenses alimentaires des Français ne représentaient que 44 % de leurs dépenses totales contre 49 % en 1949 et les produits manufacturés 30 % au lieu de 20 % prévus par l’indice général ».

Une enquête faite auprès de 100.000 chefs de famille de la région parisienne aurait à peu près confirmé ce pourcentage.

Il est donc question de supprimer des denrées alimentaires dans la liste des 213 articles et de les remplacer par des produits manufacturés.

Remplacer ce qu’achète l’ouvrier par ce qu’il n’achète pas, les légumes par les scooters, l’automobile ou l’avion, le pain et la viande par les cigares et le champagne.

La manœuvre est en passe de réussir.

Le blocage des prix

Si elle réussit, cependant, ce ne sera jamais que sur le papier.

Ramadier le sait bien : depuis un an, les prix de gros n’ont cessé de monter (produits laitiers : de 100 à 106 ; viandes : de 140,7 à 149,8 ; métaux ferreux : de 156,2 à 165,6 ; non ferreux : de 163,5 à 174,1 ; bois : de 198,7 à 228 ; etc.) et ceux de détail ne peuvent que suivre. S’ils n’ont pas suivi jusqu’ici, c’est qu’entre la suppression des fruits et légumes nouveaux sur la liste des 213 articles, on a procédé à un certain nombre de mesures de détaxation qu’il faut récupérer par des impôts nouveaux.

Pour plus de sécurité, notre grand argentier a décidé de bloquer les prix de détail à leur niveau d’avril-mai.

Cette manœuvre réussira aussi mais, comme l’autre, sur le papier : à sa seule annonce une nuée de demandes de dérogations s’est abattue sur le Ministère des Finances.

Vous verrez que tous les prix seront bloqués sauf ceux des denrées alimentaires.

Et ce seront toujours les mêmes qui paieront.

La dévaluation

On la nie : elle est pourtant inscrite dans les faits. Les produits français bénéficient en effet d’une prime à l’exportation et les produits étrangers paient de lourdes taxes à l’importation.

Jusqu’à présent, la dévaluation officielle était surtout envisagée comme une conséquence possible de la guerre d’Algérie et de la dévaluation du sterling. C’était en faire un phénomène sinon purement national, du moins européen.

Or, voici que les Américains annoncent que peut-être ils seront obligés de dévaluer le dollar, ce qui lui donne ses véritables proportions.

La crise que nous traversons n’est pas seulement française, anglaise ou au plus européenne : c’est une crise mondiale.

Pour en sortir

Dans le bloc atlantique, la petite bourgeoisie, héritière dégénérée des grands bourgeois de 1789 à 1848 en Europe occidentale et les nouveaux bourgeois des États-Unis à mentalité de parvenus, se révèlent incapables de surmonter les difficultés du siècle de l’automation.

Dans le bloc soviétique, la bureaucratie sans traditions est en liquidation judiciaire, Khrouchtchev étant en train, sous couvert de déstalinisation, de déposer le bilan. Le schisme d’occident (socialisme parlementariste) et le schisme slave (bolchevisme) ont, de concert et en un demi-siècle, tué l’internationalisme prolétarien clé de voûte du mouvement ouvrier.

La guerre de 1939-45 a achevé l’entreprise de démolition commencée avec celle de 1914-18 : il y a un parti socialiste anglais, un parti socialiste allemand, un parti socialiste français entre lesquels il n’y a aucune possibilité de concevoir une internationale socialiste. Le socialisme est, à l’ouest, tout aussi empêtré dans les rouages de l’État que le bolchevisme à l’Est.

Le parti socialiste français vient d’accorder une écrasante majorité au tandem Guy Mollet — Robert Lacoste sur le problème algérien et ce n’est pas étonnant : les documents publiés à l’occasion du 48e congrès attestent que ce parti a perdu 50 % de ses effectifs depuis 1946. Les votes par mandants se traduisent par un total de 3.600 contre 6.000 en 1946 !

C’est la gauche qui l’a déserté.

En vain Marceau Pivert s’évertue dans une entreprise de redressement : les mandats qu’il obtient ont passé, en deux ans, de quelque 1.800 à 363, ceux de la majorité restant sensiblement au même niveau ou même s’accroissant plutôt.

En Angleterre, Bevan n’arrive pas à s’imposer dans le Labour Party.

En Allemagne, il n’y a pas de gauche possible sans faire le jeu du bolchevisme.

Un temps, tous les regards se sont tournés vers l’Inde et Ramanohar Lohia : le congrès de Rangoon en 1953 n’a pas réussi à faire renaître l’internationalisme prolétarien de ses cendres.

Une formule de socialisme libertaire a été lancée en France il y a un an ou deux.

Elle n’a pas eu d’écho.

Un mouvement socialiste libertaire autrement dit anarchiste qui prendra conscience de sa mission est cependant la seule chance de regroupement des survivants de la tradition révolutionnaire.

P.R.


[1]. « Paris-Match » du 7 juillet prétend que l’armement des Fellagha comprend 40 % d’armes de fabrication française.

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DE LA RÉVOLUTION MARXISTE AU RÉGIME PRÉSIDENTIEL

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 94, août 1956, p. 5-9.

Si l’on dit que la France n’a plus les moyens, ni de gagner, ni de perdre la guerre qu’elle soutient en Afrique du Nord, et qui ne laisse à son comportement d’autre choix qu’entre le ridicule et l’odieux, on se range à une évidence que discutent encore quelques politiciens bornés a qui l’affaire d’Indochine n’a rien appris, mais qui a la valeur d’un postulat pour tous les économistes sérieux, en quelque point de l’arc-en-ciel politique qu’ils se situent.

Si l’on ajoute que, dans ces conditions, cette guerre risque de faire sauter le régime, il y faut une précision : c’est du régime politique qu’il s’agit. Le régime économique, lui, est encore solide et l’Histoire est là pour attester qu’au long du temps, dans des états de délabrement souvent pires, il en a vu d’autres sans qu’il en résulte de grands dommages pour lui.

Car, au fond, s’il est exact qu’au cours des vingt derniers siècles, tous les États du monde sont passés, successivement, de la féodalité fortement décentralisée à la monarchie absolue ou constitutionnelle, puis à la République (trop souvent confondue avec la Démocratie) fortement centralisées, il ne l’est pas moins que ces changements ne sont que des nuances dans l’exercice de l’autorité et qu’au plan économique, nous ne sommes passés que du servage à sa forme évoluée,le salariat et de la propriété féodale à la propriété individuelle depuis moins de deux cents ans. Qu’aucune éthique ne soit encore née qui nous rende accessible la notion de propriété collective prise dans le sens de l’imprescriptibilité par quelque groupe ou quelque individu que ce soit, de ce qui est un don gracieux de la nature à l’humanité entière, et de tout ce qui en découle, de l’effort individuel gratuit au bonheur de l’individu pris comme une unité de mesure de la valeur des sociétés, donne une idée du chemin qui reste à parcourir dans la voie du progrès tant matériel que moral.

Ce qui fait que ce rapport du réel au rêvé nous a échappé, et nous échappe toujours, c’est cette sorte de messianisme démagogique et à courte vue qui permit à Marx de faire passer pour une doctrine, aux yeux de ses contemporains et de sa postérité, une méthode d’analyse dont, parce qu’il avait eu le mérite d’en découvrir les premiers éléments, il crut pouvoir se dispenser de chercher à la mettre au point. Résultat : depuis la publication du Manifeste communiste, les militants du mouvement ouvrier s’en vont par équipes, clamant partout que le régime capitaliste est à l’agonie, qu’il n’y a plus qu’un tout petit coup de pouce à donner pourvu qu’il le soit violemment, que nous sommes au matin du grand soir, à la tombée duquel nous serons immanquablement en possession du pouvoir politique qui nous permettra de conquérir le pouvoir économique, etc. Dans cet ensemble de billevesées, articulées dans un système cohérent, l’Histoire du Monde commence avec Marx, et finit avec Khrouchtchev pour les uns, Guy Mollet pour les autres. Et le régime capitaliste est toujours, sinon bien vivant, du moins assez pour entretenir la misère sur toute l’étendue de la planète, et semer la mort en abondance, pour la défense de ses intérêts.

C’est que le régime capitaliste avait bien des ressources qui ont échappé à Marx et à ceux qui ont fait, du Marxisme, une bible jusqu’à une virgule près.

Il n’est pas exagéré de dire, par exemple, que si Marx a très bien prévu la concentration capitaliste comme étant la ligne générale de son évolution, il n’a eu que des vues assez rudimentaires quant aux formes qu’elle a prises après lui dans le détail. La société anonyme, le cartel, le trust et leur structure bancaire, avec son corollaire, le jeu du crédit, l’ont très largement dépassé. Il s’est, au surplus, lourdement trompé en faisant, de la disparition des classes moyennes par paupérisation, une conséquence inéluctable de la concentration qu’il prédisait : depuis lui, les classes moyennes n’ont, en effet, cessé de proliférer. Quant au prolétariat, moins de cent ans après lui, on ne le reconnaît plus dans la définition qu’il en a donnée et je passe sur la mission historique qu’il lui assignait.

En vertu de quoi, ces erreurs caractérisées et ces vues sommaires étant devenues les articles essentiels du catéchisme marxiste, l’agonie du régime capitaliste dure depuis plus de cent ans, et il n’est toujours pas possible de prédire sa mort. Serait-ce que Marx a préféré parler de son agonie plutôt que de sa mort pour se dispenser d’aller au fond des choses et de définir exactement les conditions dans lesquelles un régime économique peut être considéré comme mort? Ou par tactique, pour réserver l’avenir et parce qu’il n’était lui-même pas très sûr de tout ce qu’il disait. On est, de toutes façons, fondé à se poser ces questions.

Quant à les résoudre, c’est évidemment une autre histoire.

Personnellement, je crois qu’il en est d’un régime économique comme d’une affaire commerciale et, pour employer la terminologie en usage, qu’on est autorisé à le déclarer en faillite, ou à dresser son acte de décès quand il cesse ses paiements c’est-à-dire quand toutes les traites tirées sur lui de l’intérieur ou de l’extérieur, sont protestées. C’est ce qui est arrivé à la féodalité un peu partout dans les dernières années du 18e siècle, avec le Directoire et les assignats en France.

Or, la leçon de la féodalité n’a pas été perdue pour la Bourgeoisie : elle a mis au point la technique de la dévaluation, à laquelle la féodalité n’avait, certes, jamais cessé d’avoir recours — ce à quoi Marx ne semble pas avoir attaché beaucoup d’importance — mais assez maladroitement pour ne pas dire témérairement. Parti de la livre carolingienne (408 g. d’argent ou 26 g. 275 d’or), le franc était tombé à zéro avec les assignats en un millénaire. Après les assignats, il fallut le redéfinir : on put établir sa valeur à 5 g. d’argent ou 322 milligrammes d’or au titre de 900/1000. Et, depuis, c’est-à-dire en 160 ans, il est tombé de ces 322 milligrammes à 23,2, encore que cette chute n’ait été amorcée qu’après la guerre de 1914-18, c’est-à-dire voici à peine 30 ans.

C’est la comparaison entre ce millénaire et ces trente ans qu’en tenant compte de l’accélération de l’Histoire, le lecteur est invité à faire. Je doute que, s’il la fait correctement, il soit amené à penser que le franc tombera inévitablement à zéro dans la journée, et qu’on fixe à ce soir la date de cessation des paiements du régime capitaliste en France. On parle de dévaluation à longueur de journée, mais, de 23 milligrammes à zéro, il y a encore de la marge et d’autant plus, qu’instruits par l’expérience, nos grands hommes n’en parlent plus, depuis 1931, qu’à l’échelle internationale. Nous ne sommes plus aux temps préhistoriques de la finance : il y a un code qui garantit la solidarité de toutes les bourgeoisies de la planète, et on ne dévalue plus les uns sans les autres.

Le régime capitaliste a encore de beaux jours devant lui.

Et aux théoriciens marxistes de la conquête du pouvoir et de la Révolution, pour ce soir ou pour demain, je préfère ce Professeur de droit et de droite de la Faculté de Lille, M. Émile Giraud, qui écrit froidement en ce qui concerne la France :

 La Quatrième République représente aujourd’hui un échec caractérisé qui n’est pas dû à des causes accidentelles. Tout est défectueux : la Constitution qui est anachronique, antiscientifique, inadaptée aux besoins présents; le personnel politique qui est médiocre ou inférieur, qui ne réalise pas la gravité des circonstances et qui ne mesure pas l’étendue de ses responsabilités; les partis politiques, les uns vieux et sclérosés, les autres inexpérimentés et maladroits…, les classes dirigeantes qui ne comprennent rien à la politique et qui s’en désintéressent… Tant que ces conditions ne seront pas changées, il n’y a pas lieu d’espérer un redressement du régime. Cela ne signifie nullement que les jours de ce régime soient comptés. Deux circonstances seulement pourraient entraîner un changement de régime, la première serait la guerre ou des complications internationales graves dans lesquelles la France serait impliquée, la seconde serait une rechute dans une inflation qui condamnerait à l’instabilité et à l’insécurité toute la vie économique du pays. Autrement, il suffit qu’il n’y ait pas de crise économique et de chômage, que le standard de vie de la nation se maintienne ou tende à s’améliorer, que les groupements professionnels obtiennent une partie des avantages qu’ils réclament, pour que la guimbarde continue à avancer cahin-caha. En effet, la France accepte la médiocrité et la stagnation pourvu que l’on ne dérange pas ses habitudes.

Celui-ci a une vue claire des choses : il ne parle que du régime politique : sa « guimbarde qui continuera d’avancer cahin-caha », c’est la quatrième république et non le régime capitaliste lui-même.

Les deux circonstances dont il parle, comme étant susceptibles d’y apporter des changements: la guerre ou des complications internationales graves, ensuite l’inflation, sont réalisées en une seule: la guerre en Afrique du Nord.

Et, d’après lui, ces changements seront suffisants s’ils portent sur la constitution, le personnel politique et les partis.

L’homme providentiel et le régime présidentiel, parbleu!

Il n’est que de penser à ce qui s’est passé en Italie, en Russie, en Allemagne, en Argentine, etc. pour conclure que nous en serons bien avancés.

Mais, qu’en pensent les marxistes?

OOOOOOOOOOOOOOO

L’échéance d’automne

Des journaux ayant parlé d’un rendez-vous que le gouvernement Guy Mollet aurait pris avec la classe ouvrière, puis annulé, le Président du Conseil a cru devoir préciser qu’un tel rendez-vous n’avait jamais été dans ses intentions.

« Nous avons fait, pour cette année, tout ce que nous pouvions faire pour la classe ouvrière », a-t-il ajouté.

Là-dessus, d’autres journaux dont France Observateur assurent que la détérioration du climat social consécutive à l’inflation pourrait bien déclencher cet été des grèves généralisées, lesquelles, ajoutées à l’impopularité de la guerre d’Algérie seraient de nature à effrayer les modérés et la droite et à les inciter à renverser le gouvernement.

A l’Assemblée Nationale, il y a, c’est sûr, une majorité possible en faveur d’un gouvernement qui ne comprendrait évidemment pas les socialistes. Son point faible n’est, dans le présent, constitué que par les réticences du M.R.P. et les hésitations des Poujadistes à s’y intégrer. Toutes ces difficultés ne sont pas insurmontables et, le jour où le gouvernement de Guy Mollet aurait pris toutes les mesures financières aussi impopulaires que la guerre à laquelle elles doivent subvenir, un simple dosage des portefeuilles en viendrait aisément à bout.

Nous aurions alors un gouvernement qui pourrait rejeter l’impopularité à la fois de la guerre d’Algérie et des mesures qu’elle a nécessitées, sur le Socialisme au Pouvoir.

C’est ainsi que les choses se sont toujours passées : la droite n’a jamais laissé la gauche au pouvoir que le temps de prendre les mesures qu’elle jugeait nécessaires mais dont elle ne voulait pas assumer la responsabilité.

A la rentrée parlementaire, le climat social et le climat politique seront vraisemblablement mûrs pour l’opération. D’ici là, Ramadier aura, en effet, tout mis en place pour que les candidats à la succession du gouvernement actuel puissent entrer dans la place en se donnant des airs de brebis réparant les dégâts.

S’ils sont eux-mêmes obligés de prendre quelques mesures impopulaires, d’abord, elles ne seront rien en comparaison de celles de Ramadier et ils auront ensuite beau jeu de dire qu’elles ont été rendues nécessaires par lui.

Au surplus, pour se garantir contre l’instabilité, ils commenceront par modifier la Constitution de telle sorte que, pour les chasser du pouvoir par les lois parlementaires, ce sera impossible et que, le peu des libertés qui nous restent n’y figurera plus, ce qui rendra tout aussi impossible, pour longtemps toute tentative de les en chasser par d’autres lois.

On appellera présidentiel le nouveau régime politique qui résultera de ces modifications et on continuera de le dire républicain.

Dans la réalité, ce sera une dictature.

Les projets Ramadier

Il faut reconnaître que, pendant des semaines, le Ministre des Finances a, au moins « montré les dents ». On allait faire payer les riches.

Puis,les pressions habituelles s’exercèrent et, de concession en concession, il est arrivé ceci :

1. — Tout ce qui pouvait apparaître comme une fiscalité sur la richesse acquise a été écarté;

2. — Les taxes sur les actifs nets des sociétés et sur leurs super-bénéfices, ont été repoussées à 1957;

3. — La préférence a été donnée aux mesures pesant plus particulièrement sur le consommateur (augmentation des taxes sur les produits de grande consommation, détaxes sur les produits industriels, dérogations au blocage des prix, etc.)

4. — Lancement d’un emprunt.

5. — Mesures de restriction du crédit et augmentation de 20 à 25 % de la participation des banques aux emprunts du Trésor.

La conséquence de ces deux dernières mesures a été qu’en Bourse, l’indice des valeurs est passé de 308 à 332 en six semaines et que la spéculation sur l’or a repris.

Et cela, c’est le commencement de l’inflation contre laquelle il n’y a que deux mesures possibles : la déflation qui suppose en premier lieu la restriction des dépenses de l’État ce qui est impensable, et la dévaluation.

Le premier de ces remèdes s’excluant de lui-même, on aura recours au second.

Ce n’est qu’une question de date.

Et, à cette date — qui n’est pas si éloignée que les discours du Président du Conseil tentent de le faire croire — les jours du gouvernement seront comptés!

S’il n’est pas renversé de la veille!

De Paris à Suez

L’affaire du Canal de Suez est arrivée à point nommé pour faire passer la muscade : du coup M. Ramadier a obtenu du Parlement à la veille de partir en vacances, exactement tout ce qu’il voulait. Impôts, emprunts, taxes, détaxes, dérogations, hausse sur certains prix, les députés ont tout voté d’un cœur plus léger. Il leur fallait une excuse devant leurs électeurs et Nasser la leur a fournie.

Comme sur commande.

Au fond des choses

Le canal de Suez est une voie d’eau internationale. Comme les Dardanelles, Tanger, le Rhin et le Danube.

sur une planète socialisée, les voies d’eau ne poseraient pas de problèmes. Sur la nôtre qui est de plus en plus loin de l’être, qui oppose les uns aux autres les intérêts nationaux de plus en plus inextricables des différents États, elles sont des pommes de discorde qui font l’objet de conventions périodiquement remises en cause : il est, en effet de première importance que tous les usagers aient part à leur gestion. Et il n’est pas moins normal qu’ils cherchent à s’éliminer les uns les autres.

On observera toutefois que le canal de Panama, depuis le scandale qui l’illustra, a échappé à la règle générale, bien qu’il soit contrôlé uniquement par les Américains. Et que, depuis la fin de la guerre 1914-18,les Dardanelles, également contrôlées par une seule puissance, n’en font plus partie.

La thèse de l’Égypte est depuis fort longtemps que, le canal de Suez, passant en Égypte comme le Rhône en France, elle devrait être seule à le contrôler et à en retirer les bénéfices. On est nationaliste ou on ne l’est pas, et si on l’est, cette thèse est indiscutable.

La thèse de l’Angleterre et de la France, qui sont les principaux usagers pour le transport de leurs besoins en huile lourde est qu’il n’est pas possible d’en laisser le contrôle à une seule nation, laquelle pourrait, dès qu’elle le voudrait, paralyser toutes leurs industries en empêchant le pétrole de leur arriver. Elle se double de cette circonstance un peu particulière : la France et l’Angleterre détiennent la majorité des actions à la Compagnie de Suez, la reine d’Angleterre en personne en possède 300.000 et le Président du Conseil d’Administration est M. Georges-Picot, dont Mlle Léone a récemment illustré le nom. Cette thèse se heurte au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et elle a ceci de particulier qu’elle est défendue par un gouvernement dont, en 1936, les membres les plus influents avaient fait de la nationalisation systématique l’article clé de tout un programme, autrement dit qui refusent à l’Égypte le droit de faire ce qu’ils jugent excellent en France.

La thèse américaine est plus prudente : pour que personne ne soit tenté de proposer l’internationalisation du canal de Panama, la politique constante de l’Amérique a été qu’il n’était pas important que les grandes voies d’eau internationales soient sous le contrôle d’une seule ou de plusieurs nations.

Aussi, tandis que l’Angleterre et la France menaçaient Nasser de représailles — je ne dis rien de l’Angleterre, mais il évident que la France n’a pas assez de l’affaire d’Algérie sur les bras! — l’Amérique manœuvra pour obtenir une conférence internationale dans le courant du mois d’août, en vue de régler le différent.

Il n’y avait d’ailleurs pas que cette raison à cette attitude.

Le jeu américain

A l’appui de son geste, Nasser a produit deux arguments. L’un est doctrinal : nous sommes chez nous. L’autre, d’ordre pratique : avec les bénéfices de l’exploitation du canal, nous construirons un barrage à Assouan et notre production cotonnière s’en trouvera considérablement augmentée.

Je n’aime guère qu’on invoque le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : tenant ses lettres de noblesse de Renan, cette notion n’a, dans la pratique, jamais servi que le nationalisme souvent le plus fanatique, et l’Algérie, le Maroc et la Tunisie sont présentement en train de nous en fournir une nouvelle preuve. Pas davantage, je n’aime entendre un dictateur parler de nationalisations. Je porte, dans ma chair, quelques conséquences de l’habileté avec laquelle un certain Hitler a manifesté ces deux thèmes. Mais, oui ou non, sont-ils communs à la fois aux dictatures et aux démocraties? Et d’autre part, Nasser a été assez astucieux pour garantir la libre navigation de tous les pavillons sur le canal et déclarer que, ce qu’il voulait seulement, c’était les bénéfices de la Compagnie. On avait donc tout le temps de voir s’il tiendrait sa parole et, ce faisant, on mettait le bon droit contre lui, tandis qu’en prenant les devants, l’Angleterre et la France se sont donnés les allures de vouloir défendre seulement des jetons de présence.

Mais c’est le jeu américain que je voulais analyser ici.

Les États américains du sud ont beaucoup de coton à vendre et le coton égyptien leur fait déjà une redoutable concurrence. Ils ne tiennent en conséquence pas à voir augmenter la production de l’Égypte, déjà mieux placée qu’eux sur le marché. en refusant à Nasser les fonds nécessaires à la construction du barrage d’Assouan, Eisenhower a cédé à la pression des sudistes dont il est l’élu.

Et, conséquence de son refus, la nationalisation du canal de Suez n’a pas mécontenté les milieux pétroliers américains qui, depuis quelques temps réclamaient une augmentation de prix du pétrole brut. si des perturbations dans le trafic du canal de Suez arrivaient à raréfier l’arriver du pétrole en Europe occidentale, ces milieux obtiendraient satisfaction.

En pleine campagne électorale, il n’est pas mauvais pour Eisenhower qu’il ait contenté tout le monde et son père.

Mais il faut jouer jusqu’au bout, et, maintenant, prendre position sur les suites à donner. Sur ce point, il y a fort à parier qu’à la conférence internationale qu’ils ont obtenue, les Américains continueront à être prudents : Nasser est appuyé par Nehru, ce qui n’est pas très grave, mais aussi par Tito et Khrouchtchev ce qui l’est plus. Car, la diplomatie des États-Unis est de plus en plus sensible aux propositions de conversation à deux sur le partage du monde, en provenance de Moscou, et en prenant une position trop abrupte à l’égard de Nasser, elle risquerait de les compromettre.

P.R.

N.D.L.R. — Au moment de mettre en pages, à la conférence prévue qui se tient à Londres, les Américains sont très prudents : on parle d’une seconde conférence à laquelle Nasser serait invité et qui mettrait au point un compromis. Les diplomates franco-anglais ont bonne mine! (20 août 1956).

 

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