DDH-95-97

INDEX

VARIATIONS SUR LA LIBERTÉ

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 95, septembre 1956, p. 3-7.

En 1548, il y eut, dans toute la Guyenne, un si important mouvement de rébellion contre la Gabelle, que le Roi de France dut envoyer sur place, le Connétable de Montmorency pour rétablir l’ordre. La répression du Connétable fut d’une si horrible cruauté et la populace la subit si docilement qu’un jeune étudiant de 18 ans — du Collège de Guyenne, à Bordeaux — en conçut un chef d’oeuvre un peu oublié, certes, mais qui nous est tout de même parvenu sous le titre de Discours de la servitude volontaire ou Contr’un.

Ce jeune étudiant était de bonne noblesse: il s’appelait Étienne de la Boétie. On le retrouva quelques années plus tard membre du Parlement de Bordeaux où il fut l’ami et le collègue de Montaigne.

L’idée maîtresse du Discours de la servitude volontaire est qu’il y a des tyrans et des esclaves mais que, contrairement à ce qu’un vain peuple pense, au besoin et au désir du tyran de manier la trique, correspond l’indestructible goût de l’esclave à recevoir les coups. En d’autres termes, que les goûts de l’un vont au devant des désirs et des besoins de l’autre.

Écoutons-le parler. sur le ton de l’analyse d’abord:

« La vérité, c’est la tendance naturelle du bas peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes: il est soupçonneux à l’endroit de celui qui l’aime, et assez naïf envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la glu, ni aucun poisson qui, par gourmandise s’accroche plus vite à l’hameçon, que les peuples s’alléchant rapidement à la servitude pour la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, sous le nez: c’est chose merveilleuse comme ils se laissent aller ainsi dès qu’on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les images et autres drogueries semblables étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie.”

Le voici, maintenant, indigné:

« Allons, plèbe patiente, foule soumise, descends en toi-même et sonde ton cœur inerte avec quelque sincérité; reconnais ton agenouillement séculaire devant tout ce qui fut cynique, brutal, ton empressement nauséabond à te donner des maîtres, à t’en inventer quand tu en manquais: vois ta bassesse et ta platitude plus que proverbiales:confesse ton entêtement à ne pas tenir compte des plus définitives expériences, des plus évidentes leçons; avoue ta prodigieuse indifférence pour tout ce qui devrait t’intéresser, ta complète absence de fierté, ton inconscience admirable, tes instincts de fille qui ne peut se passer d’un souteneur. C’est bien un peu de ta faute, voyons, tout ce qui t’arrive, ô excellent public! Si doux à qui te rudoie, si revêche à ceux qui t’aiment. « Pour que tu oignes vilain, vilain, il faut te poindre ». Le vieux dicton est toujours vrai. Fais donc ton examen de conscience, et cette révolution que tu attends — oh! très patiemment du reste — toute rôtie, de l’on ne sait qui, de l’on ne sait d’où, commence par la faire en toi-même! »

Tout est de cette veine et il faudrait tout citer: je renvoie le lecteur au cahier n° 3 de Pensée et action[1] (juillet-septembre 1954) qui est la plus récente édition intégrale du Discours de la servitude volontaire.

Si j’ai pensé, ce jour, à Étienne de la Boétie, c’est d’abord pour dire à ceux qui, après avoir vu la jeunesse de France partir docilement en Algérie et senti que le reste de la nation était prêt à s’embarquer pour Suez sur un mot de M. Pineau, se sont mis à parler en termes méprisants de « l’incompréhensible goût de la classe ouvrière pour les coups de pieds au derrière » qu’ils n’ont rien inventé et qu’il y a quatre cents ans, on disait beaucoup mieux les choses.

C’est aussi pour leur dire qu’on était beaucoup plus généreux.

Car, en dépit du ton qu’il emploie et qui se laisse parfois aller à la violence inhérente à la polémique, on aurait tort de croire qu’Étienne de la Boétie méprise le peuple. Au contraire, il le comprend, l’excuse et lui pardonne, ce qui est d’autant plus méritoire qu’à son époque, cela n’était guère dans les dispositions d’esprit des hommes de son origine. S’il sait flageller les couards et les eunuques, il sait aussi honorer les défenseurs de la liberté et il ne veut point être injuste envers ceux qui naquirent « le col sous le joug » qui, « n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté n’en peuvent être avertis » et n’imaginent pas qu’il puisse y avoir, pour eux, d’autres conditions de vie que celles qui sont les leurs.

Tout le drame est là: l’homme n’a pas d’imagination ou il n’en a guère. Il n’en peut, en tout cas, pas avoir assez pour se représenter des choses qui ne lui sont jamais tombées sous le sens. Ainsi le veut sa condition qui a ses limites. Pour ceux qui sont atteints de surdité congénitale, la parole est une abstraction inaccessible: même dotés d’un appareil vocalisateur parfaitement conditionné, ils n’arrivent jamais à reproduire et à articuler des sons qu’ils n’ont jamais entendus. Ceux qui sont atteints de cécité congénitale n’arrivent, de même, jamais à avoir la moindre idée de la lumière et, à plus forte raison, des couleurs dont ils entendent constamment parler autour d’eux. Au regard de la liberté, les esclaves sont des sourds et des aveugles congénitaux: ils ne l’ont jamais vue, ils ne peuvent se représenter ce qu’elle est.

Dès leur entrée dans la vie, on les a inscrits dans un ordre de choses, de faits, d’idées dans lequel la fessée alterne avec la sucette, en famille, à l’école, à l’église et, plus tard, à l’usine et à l’armée. Finalement, ils ont le sentiment d’être libres quand ils écoutent les âneries de la radio, lisent le journal qui les abrutit davantage ou vont boire un pastis au bistrot. Ils vont librement à l’usine et s’ils partent à la guerre, c’est encore librement pour défendre la liberté. Ils mangent librement, dorment librement et se lèvent librement à l’heure fixée par le réveil, aiment et se marient librement, choisissent librement les représentants chargés de faire les lois qui les asservissent et de veiller à ce qu’elles soient respectées. Même, ils courbent librement l’échine sous les coups qu’ils reçoivent, soit qu’on les condamne à des salaires de famine, qu’on les licencie de l’usine ou qu’on les envoie se faire tuer sur les champs de bataille, en Algérie ou ailleurs. Ces coups, c’est la fessée à laquelle ils ont été habitués au sortir du berceau et ils savent que pour avoir la consolation de la sucette que sont la radio, le cinéma, le journal — de préférence illustré — et le bistroquet, il faut de temps à autre la recevoir.

Quand les coups sont un peu trop fortement appliqués, on les appelle l’adversité pour les plus doctes d’entre les esclaves, et une morale savamment étudiée leur enseigne que l’adversité est une chose qui se surmonte. Généralement, elle est collective l’adversité, elle se subit dans la chair et c’est l’esprit qui la surmonte. La chair est faible et basse, l’esprit est noble: ils surmontent l’adversité pour être nobles. On leur dit parfois qu’ils sont des héros et ils se rengorgent. Ils parlent alors de leur dignité d’hommes libres car ils ne savent pas plus ce qu’est la dignité que la liberté.

Au hasard du temps, un siècle favorisé produit un Démocrite, un Étienne de la Boétie, ou un Bakounine: ils ne sont point entendus, on fait un autodafé de leur pensée, ou on jette sur elle le manteau de l’oubli ou on les envoie en prison quand on ne les brûle pas eux-mêmes. Il faut des Érasme ou des Montaigne pour nous les restituer après-coup, mais les Érasme et les Montaigne sont aussi rares que les Démocrite, les Étienne de la Boétie et les Bakounine.

Parmi les esclaves, quelqu’Ulysse parfois se révèle qui essaie de présenter à ses compagnons d’infortune, la liberté dans une autre acception que celle du tyran. Il est ingénieux, fin, rusé, souvent braillard. Il se prend à son jeu ou il joue délibérément. La farce se termine alors en Staline cautionné par Platon, en Hitler, en Mussolini ou en Péron. C’est une autre liberté pour la masse et l’esclave le plus inconscient de son sort, n’a d’autre ressource que de proclamer avec André Chénier qu’ « être libre, pour moi, n’est que changer de chaînes ».

Qui rendra évidentes les chaînes de l’amour et de la haine, de la misère avec ou sans faux-col et de la mort en musique, du Coran et des commandements de Dieu, des codes et des morales de circonstances, du dictionnaire des idées reçues et de toutes les bibles? Et qui en inspirera l’horreur?

Étienne de la Boétie n’y a pas réussi et pas davantage ceux qui, après lui, se sont inscrits sur sa lancée. Montaigne ne le sauva de l’oubli qu’au nom de l’amitié et avec beaucoup de prudence. A la veille de 1789, il eut son heure de célébrité chez les Encyclopédistes mais il n’atteignit vraiment le public des lettres qu’en 1835 et 1836 grâce à Lamenais et Charles Teste, à la faveur du grand courant d’idées libérales qui secoua la première moitié du XIXe siècle. Si on parle de lui encore aujourd’hui, on le doit aux anarchistes.

On en parle d’ailleurs assez peu: notre siècle a d’autres préoccupations que de repenser le problème, résolu pour lui, de la liberté.

La liberté, c’est finalement le ciseau de Rude et le tambour de Victor Hugo qui lui en ont donné l’image la mieux adaptée à son niveau: « elle a des ailes et elle vole dans les balles ».

L’essentiel est qu’on ne manque pas de balles.

Ni d’occasion de les utiliser.

Justement on vient d’en manquer une à Suez. M. Georges-Picot, président du conseil d’administration de la Compagnie du canal, la reine d’Angleterre, MM. Eden et Pineau, tout le personnel politique et diplomatique de la France et de l’Angleterre et leurs financiers, en ressentent un dépit que Caliban ne ressent pas moins.

Ainsi, on se rattrapera ailleurs, qu’on en doute point.

OOOOOOOOOOOOOO

L’honorable compagnie

La compagnie universelle du Canal de Suez a été constituée avec un capital de 200 millions de francs-or (près de 400 milliards de francs d’aujourd’hui) répartis en 800.000 actions de 250 francs (valeur actuelle oscillant entre 70 et 90.000 francs). L’Angleterre possède 353.000 de ces actions dont 300.000 à la famille royale et la France 447.000 dont 208.000 entre les mains des agioteurs, les autres étant dans celles du gouvernement.

Le conseil comporte 32 administrateurs: 16 Français dont le président, 9 Anglais, 5 Égyptiens, 1 Hollandais, 1 Américain.

En 1955, le trafic a atteint 110 millions de tonneaux qui se répartissent ainsi: 33 sous pavillon britannique, 16 sous pavillon norvégien, 14 sous pavillon libérien, 11 sous pavillon français, 8 sous pavillon panaméen. En pourcentage, ces chiffres donnent: 28 % pour la Grande-Bretagne, 13 % pour la Norvège, 10 % pour la France, 8 % pour Panama et 12 % pour le Libéria. Sur ce trafic, le pétrole du Moyen-Orient (production en 1955: 110 millions de tonnes) entre pour 60 %.

Les recettes de la compagnie, en 1955, se sont élevées à 32 milliards de francs dont 5 environ sont allés à l’Égypte en application de la concession

Les recettes de la compagnie, en 1955, se sont élevées à 32 milliards de francs dont 5 environ sont allés à l’Égypte en application de la concession [2] qu’en 1883 elle fit à la Compagnie relativement à l’exploitation du canal. Les 27 milliards restant sont allés aux actionnaires franco-anglais au titre des dividendes et des jetons de présence. La nationalisation du canal par Nasser pourrait rapporter une vingtaine de milliards par an à l’Égypte.

L’intérêt du canal de Suez pour la France et l’Angleterre est le suivant: du Golfe Persique aux ports de la Manche, il y a environ 10.000 kilomètres en l’utilisant et 21.000 en passant par le Cap de Bonne-Espérance si jamais Nasser interdisait le passage aux pavillons français et anglais.

Mais Nasser a garanti la liberté de la circulation sur le canal, si bien que, ce qui est en cause, ce sont seulement les dividendes des actionnaires de la compagnie qui ne seront pas les mêmes selon qu’elle sera ou non nationalisée par l’Égypte.

Autrement dit, la reine d’Angleterre, M. Georges-Picot et les autres petits porteurs de Suez sont menacés du sort des actionnaires des chemins de fer français ou des houillères que la France a nationalisés sous Blum et Ramadier prédécesseurs de Pineau et Guy Mollet.

C’est tout.

Finita la comedia

Au début du mois de mai dernier, M. Guy Mollet promit la fin de la guerre d’Algérie dans un délai de trois semaines.

Bien entendu, trois semaines après, rien n’était fini: tout commençait à peine, les quatre cent mille jeunes français (étrange coïncidence: le même chiffre que pour l’Indochine) chargés de ramener l’ordre, n’étaient pas encore arrivés sur place. Trois mois après, la bagarre avait pris de telles proportions que Robert Lacoste, s’il en promettait encore la fin pour octobre, ne le faisait cependant plus que timidement. Il fallait une explication. On trouva Nasser.

L’explication était bonne en ce sens qu’elle servait à deux fins: en même temps qu’elle justifiait la durée de la guerre en Algérie, elle permettait au gouvernement de faire accepter sans discussion par la Chambre, les décrets Ramadier en matière de finances nationales.

Elle avait cependant un petit inconvénient: si Nasser était responsable de la guerre en Algérie, il fallait faire quelque chose contre lui.

La campagne d’Égypte était donc en puissance dans tous les bons esprits du gouvernement quand Nasser décida de nationaliser la compagnie du canal de Suez et fournit ainsi, lui-même, avec une grâce qu’on aurait tort de ne pas lui reconnaître, l’occasion de faire quelque chose contre lui.

La flotte française appareille pour Suez. Ça ne faisait pas un pli: on allait l’avoir, le Nasser. Et d’autant plus rapidement qu’outre-Manche, un autre imbécile avait décidé d’y envoyer aussi la flotte anglaise. La fin de la guerre en Algérie n’était plus qu’une question de jours. Robert Lacoste triomphait.

Il falllut déchanter: à la conférence de Londres, on s’aperçut bien vite que le monde entier était contre la France et l’Angleterre.

Le problème du canal de Suez est en train de se régler par la voie diplomatique entre Moscou et Washington, cependant que, pour la forme, les mandataires des 18 conférenciers de Londres — sur 54 possibles, représentés à l’O.N.U.! — après avoir poliment discuté avec Nasser, s’en sont remis à l’O.N.U. du soin de régler l’affaire.

On finit par où on aurait dû commencer.

Robert Lacoste vient de subir une opération chirurgicale. Si on me disait qu’au Quai d’Orsay on prépare des textes qui expliqueront la prolongation de la guerre d’Algérie par les coliques néphrétiques du ministre-résidant, je n’en serais pas autrement étonné: il y a bien un historien qui a expliqué Waterloo par l’incontinence d’urine de Napoléon 1er.

Il faudra pourtant bien trouver une autre explication: un jour, peut-être découvrira-t-on que la guerre d’Algérie n’est qu’un tout petit incident dans le grand drame de l’arrivée à la maturité du monde arabo-asiatique.

Et que cela sonne le glas du colonialisme.

Le point crucial

Il faudra aussi trouver un autre moyen de distraire l’attention de l’opinion, à la fois de ce qui se passe en Algérie et des problèmes sociaux intérieurs auxquels la rentrée parlementaire ne peut manquer de donner un regain d’actualité, voire d’acuité.

C’est sans doute dans cette intention, que, de concert avec M. Eden, M. Pineau a envoyé, au début de ce mois, un contingent de troupes françaises à Chypre. Nasser venait juste d’entrer en pourparlers avec les mandataires de la conférence de Londres et cette initiative franco-anglaise apparut, aux yeux des Russes et des Américains, comme l’affirmation d’une volonté délibérée de faire échouer les pourparlers et aux yeux de l’opinion française comme une fanfaronnade. Loin de produire l’effet de diversion attendu, elle tomba à plat et les problèmes sociaux intérieurs, notamment la situation financière de la nation, prirent facilement et rapidement le pas sur elle.

M. Ramadier fut de nouveau le point de convergence de tous les mécontentements.

Rue de Rivoli, M. Ramadier, bien à l’abri derrière l’écran de Suez qu’on avait habilement dressé entre lui et l’opinion publique jonglait avec les milliards: il se proposait d’en économiser 400 pour qu’en tout état de cause, le déficit de 1.000 milliards constaté dans le budget de 1956 ne fût point dépassé en 1957. Les choses n’allaient pas toutes seules: ces 400 milliards ayant été trouvés, notre grand argentier s’était aperçu qu’ils avaient été aussitôt absorbés par des dépenses nouvelles équivalentes (52 milliards pour la revalorisation des traitements de fonctionnaires; 50 milliards au titre de la Dette publique et pour le paiement des primes à la construction; 18 milliards aux Anciens Combattants; 35 milliards au Fonds national de Solidarité; 11 milliards aux Transports parisiens; 10 milliards de subventions pour la garantie des prix à l’exportation… et cent milliards de dépassement de crédits prévus pour la guerre d’Algérie). La quadrature du cercle. Hors l’emprunt et de nouveaux impôts, le tout assorti du blocage impitoyable de tous les prix M. Ramadier ne voyait pas d’autres mesures propres à éviter l’inflation et la dévaluation…

C’est le Conseil National du Patronat Français qui, le premier, ouvrit le feu en ces termes:

« De nouveaux facteurs de hausse s’accumulent qui pèsent lourdement sur les prix de revient des entreprises. Les matières premières coûtent plus cher. La fiscalité a été aggravée. Les charges sociales se sont accrues. Les hausses de salaire, essentiellement imputables à une rareté de la main-d’œuvre disponible, en raison d’événements extérieurs, dépassent ce que l’amélioration de la production permet de dégager.
« De ce fait, certains secteurs industriels dont la situation avait déjà motivé un recours auprès de la direction des prix, se trouvent en face de difficultés qu’ils ne pourront plus surmonter.
« Des mesures avaient été reconnues indispensables à leur égard par l’administration. Devant la conjoncture internationale et la nécessité de maintenir la stabilité des prix, le gouvernement a cru devoir les écarter et prendre une décision d’une rigueur absolue en édictant un blocage indiscriminé des prix.
« Cette politique, qui laisse à l’ensemble des entreprises tout le poids des charges nouvelles, met en péril les secteurs de la production dont l’exploitation se trouvait déjà menacée.
« Il est vain de penser qu’une telle mesure puisse agir comme un facteur de stabilité économique, lorsqu’elle a pour effet de compromettre l’existence même des entreprises. »

Le plus grave, c’est que c’est vrai.

C’est d’ailleurs ce que nous avons toujours dit: dans les structures économiques et sociales actuelles, il n’y a pas de solution au problème de l’inflation et de la dévaluation. Ni les mesures autarciques de M. Ramadier, ni le libéralisme économique qui est la panacée du C.N.P.F. ne peuvent redresser une situation irrémédiablement compromise. Entre le ministre et le patronat, ce dialogue qui évite soigneusement l’indispensable et totale refonte des structures traditionnelles de la société, ne peut se poursuivre qu’à côté de la question et il est sans objet.

Comme il se poursuit dans les mêmes termes avec la classe ouvrière, il est là aussi, sans objet.

Le guérisseur

En matière économique et financière, l’éminence grise de tous les gouvernements à direction Socialiste a été, depuis la fin de la guerre, M. Robert-Mossé, professeur à la Faculté de droit de Grenoble.

Il y a quelques mois, M. Robert-Mossé écrivait dans Le Monde que les risques d’inflation, par conséquent de dévaluation étaient à peu près inexistants. Le 26 août dernier, toujours dans Le Monde il écrivait que nous étions « parvenus à un point crucial, à un seuil dangereux » en deçà duquel il fallait à tout prix rester.

Il indiquait que « pour lutter efficacement contre l’inflation, le gouvernement dispose de cinq moyens dont il lui appartient de jouer harmonieusement en utilisant le piano, l’andante ou le fortissimo, selon le cas ».

A toutes fins utiles, voici les cinq remèdes de M. Robert-Mossé:

1. — Réduire les dépenses publiques: Après les avoir réduites de 400 milliards, M. Ramadier se retrouve Gros-Jean comme devant, ainsi qu’il est établi ci-dessus. Cette expérience que tous les gouvernements ont tenté depuis la fin de la guerre de 1914-18 est concluante: à coup d’économies draconiennes, les dépenses publiques n’ont cessé d’augmenter au rythme inquiétant que l’on sait. Il n’y a pas d’économies possibles dans ce régime, parce qu’on n’y peut combler un trou sans en creuser un autre.

2. — Diminuer les investissements publics et privés: Chaque fois qu’on l’a fait, on a ralenti la production et provoqué le chômage que l’État a dû prendre à sa charge ce qui lui a coûté aussi cher.

3. — Accepter un déficit de la balance des paiements courants: Ceci signifie importer davantage pour peser sur les prix en augmentant l’offre intérieure quitte à exporter moins. C’est ce qu’on vient de faire depuis le 2 janvier 1956: la déficit de la balance commerciale n’a cessé de croître; on laisse au gouvernement suivant le souci de le réduire, c’est tout. Mais, à peine de voir un jour les fournisseurs extérieurs refuser de fournir, il faut toujours, à un moment donné, réduire le déficit de la balance. Et quand on y est acculé, on ne peut le faire que par un appel à la planche à billets, c’est-à-dire par l’inflation.

4. — Utiliser les réserves de change et recourir si besoin est aux emprunts extérieurs: Décidément, M. Robert-Mossé a du génie, car non seulement il conseille de ne pas payer nos fournisseurs des marchés extérieurs, mais encore de leur emprunter de l’argent. Le lecteur peut essayer de cette méthode chez l’épicer du coin s’il y a une ardoise: au lieu de la régler, qu’il le tape seulement de cent francs et il verra comme il sera reçu.

Il reste que, même si l’opération pouvait réussir, l’emprunt extérieur — comme l’emprunt intérieur — augmente la dette publique des intérêts qu’il faut régler cash si on ne veut pas se couper tout crédit à soi-même. Et, à force d’emprunter ici et là, nous sommes arrivés à un joli résultat déjà.

5. — Augmenter la production des biens rapidement utilisables: tout en réduisant les investissements publics et privés ainsi que le veur el second moyen proposé par M. Robert-Mossé qui n’en est pas à une contradiction près.

J’ai entendu dire quelque part que le parti socialiste au pouvoir se proposait d’être « le gérant loyal des intérêts du régime ».

Sur les conseils de M. Robert-Mossé, M. Ramadier est à la recherche de la rentabilité dans le cadre des structures actuelles et non pas à la recherche des moyens de les transformer au mieux: en se débarrassant de ce souci, le socialisme a trouvé le dernier moyen de se renier.

P.R.


[1]. Boite postale 4 — Bruxelles 9.

[2]. Et non Convention ou traité, comme on l’a imprudemment écrit dans la presse française.

 

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ÉQUILIBRISTES ET JONGLEURS 

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 96, octobre 1956, p. 3-4.

L’Actualité

Peu de temps avant de départ des Chambres en vacances, M. Roger Duchet qui est un des personnages importants de la réaction, s’écriait non sans amertume: « Que nous le voulions ou non, si Guy Mollet le veut, il est là pour toute la durée de la législature ». Cette déclaration posait en principe que, dans la Chambre élue le 2 janvier dernier, aucun gouvernement n’est viable si, d’une part, il n’a pas le soutien des communistes ou des modérés et si, d’autre part, il n’a pas l’agrément des socialistes. Et elle traduisait une évidence arithmétique en ce sens que:

— sans les communistes ou sans les modérés, la majorité de Guy Mollet se trouverait ramenée à 5 voix;

— sans les socialistes, une formation gouvernementale qui s’appuierait sur tout ce qui est à leur droite, Poujadistes exclus, ne pourrait compter que sur une majorité de 4 voix.

L’évolution des Poujadistes dans le sens d’une intégration à une majorité de droite et celle des communistes dans celui de la rupture avec le Parti socialiste peuvent seules changer les données de ce problème.

Tant que ni l’un ni l’autre de ces deux événements ne se sera produit, la France sera gouvernée arithmétiquement, le congrès de Lyon du Parti radical et le débat parlementaire de politique générale ont eu lieu pour rien.

Ceci dit, la rentrée parlementaire du 2 octobre s’est tout de même effectuée dans des conditions un peu spéciales qui ressortissent au succès de l’emprunt, à l’affaire de Suez et à la guerre d’Algérie.

L’affaire de Suez a fini par prendre son cours normal en s’enfonçant devant l’O.N.U. dans le maquis de la procédure diplomatique d’où elle sortira, sans doute, assez bruyamment, le jour venu, c’est-à-dire quand la lutte pour la possession des pétroles du Moyen-Orient aura pris un caractère aigu entre l’Angleterre et les États-Unis.

La guerre d’Algérie continue et garde son caractère tragique.

Il reste, au crédit du gouvernement dans les salons, le succès incontestable de l’emprunt. Ramadier a été plus fort que Pinay: en 1956, il a trouvé plus de 300 milliards où Pinay n’en avait trouvé que 197 en 1952. Si cela s’explique par un taux plus fort (5 % au lieu de 3 1/2) une indexation plus sûre (cours moyen des valeurs mobilières au lieu de l’or) et un prix d’émission plus bas que la valeur réelle, il n’en reste pas moins que le succès de cet emprunt est seulement un succès chiffré, non un succès économique.

A preuve: ayant trouvé plus de 300 milliards où il n’en escomptait que 150, Ramadier ne pourra pas tenir la promesse qu’il avait faite de réduire le montant des impôts indirects sauf par le moyen très parcimonieux des détaxations qui n’ont, l’expérience le prouve, aucune influence sur le coût de la vie.

A preuve encore: avant l’emprunt, il fallait trouver 400 milliards d’économies pour que le déficit budgétaire n’excède pas 1.000 milliards et il faut encore les trouver après, le ministre le dit et les journaux l’impriment.

Si on veut le détail de ces 400 milliards, le voici:

1. — Service de la dette publique: 50 milliards de plus qu’en 1956.

2. — Revalorisation des traitements pensions, secours aux vieux: 28 milliards de plus qu’en 1956.

3. — Crédits évaluatifs (assistance, primes à la reconstruction, etc.): 30 milliards de plus qu’en 1956.

4. — Investissements dans l’équipement national: 77 milliards de plus qu’en 1956.

5. — Subventions économiques: 22 milliards de plus qu’en 1956.

6. — Éducation Nationale: 50 milliards de plus qu’en 1956

7. — Budget militaire: 50 milliards de plus qu’en 1956.

8. — Algérie: 100 milliards de plus qu’en 1956.

Il faudra donc trouver ailleurs les 400 milliards nécessaires si on veut que le déficit de 1957 ne dépasse pas celui de 1956. On parle de supprimer 10.000 fonctionnaires (mais la réorganisation des services coûtera plus cher que l’économie réalisée). de supprimer les subventions à la S.N.C.F. (mais il faudra augmenter les tarifs), et à l’exportation (mais le déficit de notre balance commerciale menace déjà d’atteindre 500 milliards en 1956).

On ne voit donc pas bien où le gouvernement trouvera ces 400 milliards. Le coût de la vie continuera donc à augmenter en dépit des déclarations optimistes, car, à plus ou moins brève échéance, on se résoudra à les prélever sur le circuit de la distribution par le moyen de l’impôt.

A propos du coût de la vie, au début du mois, la conjoncture se définissait ainsi:

1. — Si l’indice retenu par la loi n’a pas encore franchi le niveau qui déclencherait automatiquement la mise en branle de l’échelle mobile, c’est uniquement parce qu’il ne concerne que la consommation familiale à Paris. En Province, on assure que dans deux villes (Lyon et Limoges) ce niveau critique aurait été dépassé. En tout cas, une chose est indiscutable et c’est que l’indice trimestriel d’ensemble portant sur 17 villes de Province a cessé d’être publié depuis janvier 1956.

2. — Bien que les prix de gros aient légèrement fléchi en septembre, leur tendance, comme d’ailleurs celle des prix internationaux est orientée à la hausse. Les pénuries de charbon, d’acier, d’aluminium, de nickel, de bois, se superposent à la pénurie de main-d’œuvre. L’aggravation des charges de salaires, d’impôts, de transports, pèse inévitablement sur les prix de revient et sur les prix de vente.

Il faut ajouter à cela que l’automne et l’hiver sont généralement difficiles: c’est la saison où montent les produits laitiers. La viande ne peut, en conséquence pas baisser à la production, ni donc, au détail. Sur le vin, la baisse est précaire et si les fruits et légumes peuvent fléchir, c’est sans influence sur un indice qui les exclut.

Sans aucun doute, on reparlera bientôt du remaniement de la liste des 213 articles.

On dit bien que les syndicats de fonctionnaires s’émeuvent: ils n’iront pas jusqu’à ébranler les assises parlementaires su gouvernement Guy Mollet. Quant aux syndicats ouvriers, ils continuent à se chipoter gentiment.

M. Roger Duchet ne manque pas d’un certain bon sens: Guy Mollet est à peu près maître des destinées de son gouvernement et, depuis fort longtemps, il est le premier Président du Conseil à qui cette chance arrive.

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LE TRAVAIL DE LA GAUCHE AU POUVOIR

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 97, novembre 1956, p. 3-6.

L’initiative israélo-franco-britannique a failli nous précipiter prématurément dans la guerre pour la possession des pétroles du Moyen-Orient et mettre le feu au monde. N’eussent été les élections américaines et la « sagesse » du groupe arabo-asiatique, nous y avions droit.

L’échéance fatale qu’on ne pourra pas toujours reculer l’ayant cependant été une fois encore, il est sans grand intérêt d’entrer dans le détail des événements qui nous ont conduits jusqu’au seuil du drame évité de justesse et tout à fait par hasard. Ce qui compte, c’est le résultat et le résultat, c’est que, maintenant, la voie est libre devant la guerre.

Les bons auteurs prétendent certes — et non sans raison d’ailleurs — qu’en régime capitaliste, les conditions de la guerre sont implicitement contenues dans l’antagonisme permanent des États ou des blocs d’États et que, n’étaient les conditions subjectives, des conflits pourraient éclater à tout instant, sur n’importe quel point de la planète et comme au presse-bouton.

Dépouillée du caractère absolu qui lui a été conféré par le Marxisme, cette opinion n’est pas dépourvue d’un certain bon sens: même si l’on admet qu’en cette fin d’année 1956, les étonnants progrès de la science ont considérablement réduit l’importance du facteur subjectif en mettant l’utilisation de l’énergie nucléaire à la portée des chefs d’États en cas de guerre, l’opinion compte encore. Elle compte encore assez, à mon sens, pour avoir été, jusqu’à présent, le seul obstacle au troisième conflit mondial en préparation depuis dix ans.

Jusqu’à présent, dis-je, car l’initiative israélo-franco-britannique dans le Moyen-Orient a levé cet obstacle ou plutôt l’a transformé en tremplin pour la guerre. On vient, en effet, d’assister, dans la presse et à la radio, dans les syndicats, les partis politiques et les organisations culturelles, à un commencement de préparation idéologique qui a rencontré les échos les plus favorables.

J’ai interrogé mon voisin de droite: jusqu’alors, il ne comprenait pas ce qu’il appelait les tergiversations du gouvernement avec les « rebelles » algériens et, quand il a appris coup sur coup l’enlèvement des cinq chefs du M.L.A. par des moyens qui font penser à Napoléon 1er s’emparant du duc d’Enghien et l’intervention israélo-franco-britannique en Égypte, il a bruyamment applaudi. Il est en outre prêt à mettre sac au dos pour aller porter la liberté en Hongrie à la pointe des baïonnettes.

En attendant, il a fait des provisions d’essence, de sucre et de savon.

J’ai interrogé mon voisin de gauche: sans aller jusqu’à l’outrer, les événements d’Algérie le froissaient un peu mais l’affaire égyptienne l’a laissé indifférent, son problème à lui étant le peuple hongrois qu’il faudra bien, pense-t-il, aller un jour ou l’autre, délivrer du joug soviétique. Les armes à la main et sac au dos. Bien entendu, il a aussi fait des provisions d’essence, de sucre et de savon.

Dans le quartier, il y a un communiste que je ne sais où classer mais qui, lui, se classe à l’extrême gauche et qui s’en fait gloire. Nous ne nous parlons pas volontiers: bonjour-bonsoir, tout au plus. Le jour où le maréchal Boulganine envoya son célèbre télégramme à Guy Mollet, Eden et Eisenhower, il m’a interpellé en ces termes ou à peu près: « Le pays du Socialisme rétablira la paix dans le Moyen-Orient… Ils auront peur et ils cèderont à son ultimatum. » Deux jours après, le « cessez-le-feu » étant intervenu en Égypte, il criait victoire. Naturellement, il a approuvé l’odieuse répression de la révolution hongroise par le bolchévisme et il est prêt à se mettre au service de la cinquième colonne au cas où mon voisin de droite et mon voisin de gauche finiraient par avoir raison dans les faits. Il faut lui rendre cette justice qu’il ne s’est approvisionné qu’en sucre et en savon.

Une simple promenade m’a convaincu que la ville était à l’image de mon quartier et les interpellations de MM. Tixier-Vignancour, Robert Bichet et je ne sais plus quel illustre inconnu, que la France et son Parlement étaient à l’image de la ville. Les syndicats, les partis politiques et les organisations culturelles ont publié des communiqués, déclenché des grèves ou mis au point des manifestations dont l’objectif commun était de créer un mouvement de réprobation contre le comportement des Russes en Hongrie. On a saccagé des permanences communistes, mais l’Hôtel Matignon est intact. A ma connaissance, personne, à part l’équipe assez sujette à caution de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, n’a protesté contre le comportement en tous points identique des Israéliens, des Français et des Britanniques en Afrique du Nord et en Égypte. Je ne dis rien du Guatemala ou de Porto-Rico, car on a depuis longtemps oublié que les Américains s’y étaient comportés comme les Russes en Hongrie, comme les Français en Afrique du Nord et comme les Israélo-Franco-Britaniques en Égypte.

Il suffit maintenant de lire la presse étrangère pour être convaincu que le Monde est à l’image de la France, avec cette seule différence que ce n’est pas le Hongrie mais l’Égypte et l’Algérie qui sont l’objet des manifestation d’hostilité contre le monde occidental.

A chacun ses Hongrois, ses Algériens, ses Égyptiens, ses Porto-Ricains ou ses Guatémaltèques qui, dans chaque bloc servent de prétexte à excitation contre l’autre, ici contre les Russes, là-bas contre les Occidentaux.

On en est là.

Je ne crois pas qu’on y puisse rester bien longtemps. En matière de guerre, la mise au point des contingences objectives ou matérielles obéit aux mêmes règles que celles des contingences subjectives ou idéologiques: elle met l’une et l’autre crescendo et l’expérience enseigne que deux armées, face à face au port d’armes, ne s’invectivent pas pendant des éternités, avant de céder la parole aux armes.

A plus ou moins longue ou à plus ou moins brève échéance, nous sommes donc tous bons pour la riflette — atomique, cette fois.

Car l’expérience enseigne aussi que l’Histoire devient irréversible à partir du moment où, dans chaque clan, l’opinion soutient ses champions, ce qui est le cas.

Tel est le plus clair résultat de l’intervention israélo-franco-britannique en Égypte: elle a vraisemblablement mis fin à la période de déstalinisation et de libéralisme du régime soviétique et fait passer le problème du troisième conflit mondial du plan de la préparation matérielle à celui de la préparation idéologique.

Quant au problème des pétroles du Moyen-Orient, il reste entier avec cette circonstance effarante qu’il y a désormais ouvertement en lice quatre preneurs au lieu de trois: aux Israéliens, aux Anglais et aux Américains, se sont en effet ajoutés les Russes par le truchement de l’ultimatum Boulganine, bien qu’il soit, très diplomatiquement, muet sur la question.

S’insurger contre le destin ? Bien sûr et ne serait-ce que pour sauver l’honneur. Rien ne peut cependant contre cette double évidence que, dans le bloc soviétique, il n’y a aucun moyen d’y réussir contre le plus policier, par conséquent le plus automatique des Pouvoirs de tous les temps et que dans le bloc atlantique nous ne sommes qu’une poignée d’hommes résolus, au surplus trop conscients d’une trop manifeste impuissance.

Se demander comment nous en sommes arrivés là, dix ans après une si dure leçon, ne conduit à rien. Ici, nous serions acculés à parler de l’accélération de l’Histoire qui réduit les intervalles entre les guerres: 1815 — 1870 — 1914 – 1939…

Et sur les conditions mêmes dans lesquelles elles ont été rendues possibles et déclarées, à constater qu’en Europe occidentale, l’accession de la gauche au Pouvoir a toujours signifié la guerre: Émile Ollivier et l’Empire libéral en 1870, Viviani en 1914, le Front populaire de Daladier en 1939, Guy Mollet en 1956…

Parce que la droite a toujours été assez adroite — sans jeu de mots — pour laisser à la gauche le soin d’accomplir ses basses besognes.

Et parce que, par un singulier réflexe, et ne voulant à aucun prix céder à la droite le monopole du nationalisme, la gauche a toujours été assez sotte pour se laisser prendre à ce triste jeu.

Il est de tradition constante qu’il n’y a jamais eu de guerre possible que dans l’union nationale et que pour y faire entrer la gauche, oppositionnelle par définition, le seul moyen était de la hisser au Pouvoir.

C’est un des enseignements — et non le moindre — que nous sommes en mesure aujourd’hui de tirer du fameux scrutin du 2 juin 1956.

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Après coup

Quels que soient les mobiles auxquels il a obéi, M. Pierre Mendès-France a été un des rares hommes d’État français — le seul, peut-être ! — à essayer d’arrêter le gouvernement sur la pente savonnée de l’intervention en Égypte: il faut rendre à César…

Il n’y a pas réussi: l’aide de MM. Savary, Gaston Defferre et quelques autres oppositionnels du Parti socialiste ne lui a été d’aucun secours.

Désabusé et amer, il écrivait dans L’Express du 9 novembre:

 Les faits montrent cruellement tout ce qu’avait d’irréfléchi et d’imprévoyant l’intervention que les gouvernements français et anglais avaient mis trois mois à préparer…

Par quoi il rejoignait Paris-Presse du 8 qui s’exprimait ainsi:

 Le gouvernement a été soit léger, soit pusillanime. En engageant son coup de poker, il savait qu’il y aurait de la relance du côté russe, américain et même britannique. Il a donc soit sous-estimé l’ampleur de cette relance et de ses risques — et il est léger — soit au dernier moment renoncé à tenir cette relance — et cela a été pusillanime.

Irréfléchi, imprévoyant, léger, pusillanime, est à notre avis peu dire si l’on veut bien convenir que le Maréchal Boulganine a adressé à MM. Eisenhower, Eden et Guy Mollet, un télégramme (dans la nuit du 5 au 6 novembre) qui contenait cette menace non déguisée:

 Dans quelle situation se trouverait la France si elle était l’objet d’une agression de la part d’autres États disposant de terribles moyens de destruction moderne ?… Il est impossible de ne pas voir que la guerre en Égypte peut se transformer en une troisième guerre mondiale… Le gouvernement soviétique est pleinement résolu à employer la force pour écraser les agresseurs…

Ce télégramme était un ultimatum et tout s’est passé comme s’il en avait produit les effets: successivement les États-Unis, la Belgique et l’Allemagne intervinrent auprès des gouvernements français, anglais et israélien pour obtenir un cessez-le-feu immédiat.

L’Angleterre et Israël acceptèrent et la France se trouva seule.

Nous avons appris avec stupeur qu’il ne fallut pas moins de deux conseils de cabinet pour obtenir le ralliement du gouvernement français au cessez-le-feu et qu’au sein du gouvernement M. Bourgès-Maunoury, Ministre de la Défense Nationale avait été le dernier et le plus difficile obstacle à surmonter.

Même si nous le voulions, nous ne pourrions rien arrêter dans l’état actuel des choses.

L’histoire retiendra, je pense, le nom de cette Excellence qui acceptait, d’un coeur si léger, de franchir le pas qui nous séparait du troisième conflit mondial.

La panacée

Pour en revenir à M. Mendès-France, l’article de lui auquel j’ai fait allusion portait en sous-titre: La Conférence à cinq abandonnée, le sort du monde se déciderait dans un tête-à-tête U.R.S.S.-U.S.A.

Il faut dire que, sur initiative de la Suisse, l’idée d’une conférence à cinq (France, Angleterre, États-Unis, U.R.S.S. et Inde) a fait son chemin chez les bons esprits de la politique et de la diplomatie internationale comme étant le seul moyen de rétablir une situation gravement compromise par l’intervention israélo-franco-britannique en Égypte. Bien que, dans ce domaine, l’expérience des quarante dernières années se soit révélée assez peu concluante, il ne faut pas enlever leurs illusions à ceux qui en ont: une autre expérience tend à prouver qu’on est assuré de la paix tant que les diplomates bavardent et que les conflits n’éclatent que quand ils se taisent.

Ce serait donc toujours autant de gagné.

Au reste, ce propos ne vise qu’à souligner la crainte de M. Mendès-France de voir finalement le sort du monde se jouer dans un tête-à-tête entre l’U.R.S.S. et les U.S.A..

C’est la thèse que nous soutenons ici depuis qu’est paru le premier numéro de cette revue et nous ne sommes pas fâchés de voir M. Mendès-France lui apporter sa caution personnelle.

Le résultat

Il y a plusieurs façons de l’apprécier

Voici ce que dit Paris-Presse (8 nov.):

« 1° Les objectifs stratégiques fixés par l’ultimatum du 30 octobre[1] n’ont pas été atteints: de l’avis même d’un ministre, il aurait fallu — quand le cessez-le-feu a été décidé — encore au moins trente-six heures à nos troupes pour investir Ismaïlia et atteindre Suez: or, il n’en restait que douze. Ainsi, nous n’occupions même pas entièrement les bords du canal.
« 2° L’objectif politique essentiel — l’effondrement de Nasser ou son renversement par l’opposition intérieure égyptienne — est raté.
« 3° L’U.R.S.S. a renforcé sa position politique au Moyen-Orient et va peut-être y prendre pied matériellement.
« 4° La relation entre la menace d’intervention soviétique et la décision du cessez-le-feu ne saurait manquer d’être établie et exploitée à fond par la propagande communiste.
«  5° En acceptant le cessez-le-feu avant même d’être sûrs que l’Égypte avait réellement donné son accord inconditionnel et renoncé à exiger le départ des troupes franco-britanniques, les alliés se sont mis en posture de demandeurs.
 « 6° L’idée d’une grande politique audacieuse englobant l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient reste en panne[2]. »

C’est ce qu’on pense généralement dans les milieux diplomatiques mondiaux et à l’unanimité. Ces considérations sont évidemment sans substance et elles ne peuvent servir de critiques qu’au Parlement où l’on n’est pas difficile pour apprécier le comportement du gouvernement. Le journal qui les publie et qui est le porte parole habituel d’un puissant groupe financier assez bien représenté au Palais Bourbon ne fait d’ailleurs que lancer un ballon de sonde dans le but de donner à l’affaire des prolongements parlementaires.

Ici, nous ne sommes ni des diplomates, ni des financiers. Nos éléments d’appréciation sont donc d’une tout autre nature:

1. La guerre du pétrole est déjà commencée entre les États-Unis et l’Angleterre: nous allons vivre l’absorption de l’Irak Petroleum Company et de la Ramco (où les Américains sont déjà en majorité) par les compagnies américaines.

2. Les Russes ont saisi l’occasion de l’intervention israëlo-franco-britannique pour entrer ouvertement en lice dans cette guerre: il y aura donc trois preneurs possibles au lieu de deux, sans compter Israël. Le durcissement des Russes chez leurs satellites s’explique aussi par le souci qu’ils ont de régler rapidement ce problème pour n’avoir pas à se battre sur deux fronts dans l’éventualité d’un conflit armé au Moyen-Orient.

3. Dans le monde entier et à l’O.N.U. l’intervention des Israëlo-franco-britanniques en Égypte est considérée comme étant, juridiquement et moralement de même nature que l’intervention russe en Hongrie.

4. Dans le monde occidental c’est l’affaire de Hongrie qu’on a montée en épingle: sur le thème de la liberté assassinée la préparation idéologique à une guerre contre la Russie est commencée. En France et en Angleterre, on a parlé d’un envoi non seulement d’observateurs mais d’un contingent armé pour rétablir l’ordre. Les deux pays essaient de faire prévaloir cette manière de voir dans les milieux de l’O.N.U. en s’autorisant de ce qu’ils ont accepté en Égypte.

4. La force de police de l’O.N.U. est maintenant passée du [mot illisible dans le texte] principe à celui de la réalisation. Si les conversations à deux entre la Russie et les États-Unis ne reprenaient pas, nous nous trouverions un jour en présence d’une proposition qui pourrait rallier une majorité en faveur d’une intervention de cette force de police dans l’un quelconque des pays du bloc soviétique. Si elles ne reprenaient pas ce serait le partage du monde en deux zones d’influence qui reviendrait en faveur et l’Europe occidentale se trouverait dans la zone soviétique.

Entre l’une et l’autre éventualité, nous sommes comme entre la peste et le choléra.

Petites causes…

Dans toute cette affaire, nous étions partis de la nécessité dans laquelle se trouvaient:

1. Le président Eisenhower de mener à bien une campagne électorale impensable s’il n’avait avec lui les gros producteurs de coton des États du Sud hostiles au financement du barrage d’Assouan et les pétroliers américains dont les plans d’augmentation du fret du pétrole et d’absorption des compagnies anglaises du Moyen-Orient ne pouvaient qu’être favorisés par la fermeture provisoire du canal de Suez.

2. Le gouvernement de M. Guy Mollet de mettre fin rapidement à la guerre d’Algérie, but qui, dans son esprit, supposait la chute préalable de Nasser.

C’est pour cela qu’on a failli mettre le feu au monde.

Le président Eisenhower est élu, mais la guerre d’Algérie a repris de plus belle.

La France a en outre perdu tout espoir de renouer des relations normales avec le Maroc et la Tunisie.

Je ne dis rien des répercussions possibles de cette opération sur l’économie nationale maintenant obligée de payer en dollars aux Américains les produits pétroliers dont elle a besoin et qu’elle payait en francs au Moyen-Orient. C’est pour éviter cette fuite supplémentaire dans les réserves en devise de la France que Guy Mollet a pris l’héroïque décision de rationner l’essence: il espère que l’industrie française pourra atteindre la date à laquelle le canal sera remis en état, sans tourner au ralenti et sans avoir recours aux produits pétroliers américains.

L’Angleterre n’est pas logée à meilleure enseigne: les pipelines de l’Irak Petroleum sont détruits.

Mais on danse aux U.S.A. maîtres du marché du pétrole et presque de celui du coton.

Provisoirement du moins.

 


[1]Des franco-britanniques à l’Égypte.

[2]Et la paix en Algérie, donc!

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