DDH-100-101

INDEX

SUR LA RÉVOLUTION ET LES RÉVOLUTIONNAIRES EN PANTOUFLES

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 100, février 1957, p. 3-7.

J’ai toujours été beaucoup moins qu’enthousiasmé par la thèse de Benjamin Péret qui, traitant des voies et moyens de la Révolution, postule la supériorité des Conseils ouvriers sur les syndicats. Son évocation par Marie et François Mayoux dans le dernier n° de Défense de l’Homme, à propos des événements de Hongrie n’a pas modifié mes dispositions d’esprit à son endroit et les commentaires dont ils la font suivre m’ont plus horrifié que séduit.

D’abord, cette thèse se fonde uniquement sur l’expérience et je n’aime guère les empiriques surtout dans les circonstances qui engagent la vie des collectivités. Ensuite, elle procède du sophisme: qu’au cours des trente ou quarante dernières années, les luttes ouvrières n’aient pas connu un seul cas où les Conseils ouvriers ne se soient trouvés dans l’obligation d’entrer en lutte avec les syndicats est sûrement vrai mais ne me paraît prouver qu’une seule chose et c’est que les syndicats ne traduisent pas les aspirations de la classe ouvrière ce qui est dans la logique des choses puisque la classe ouvrière n’est plus syndiquée. Des syndicats ouvriers (je ne parle pas des syndicats de fonctionnaires ou assimilés dont la doctrine sociale ne dépasse pas la poursuite d’indices de traitements confortables et savamment hiérarchisés) il ne reste que l’armature, c’est-à-dire une théorie de permanents qui vivent dans l’antichambre du Pouvoir, sont beaucoup plus préoccupés de leur propre sort que de celui de la masse avec laquelle ils n’ont aucun contact, et tirent leur subsistance beaucoup plus des subventions gouvernementales que des cotisations de leurs rares adhérents. Si Benjamin Péret veut dire que, dans une telle situation, les Conseils ouvriers spontanément jaillis du mécontentement populaire dans certaines circonstances, ont été amenés à prendre le relai des syndicats défaillants, et qu’ils étaient seuls à pouvoir le faire, j’en suis aisément d’accord. Mais je ne le suis plus s’il ajoute qu’ils l’ont fait avec plus de bonheur, au cours des trente à quarante dernières années. Je ne connais pas non plus un seul cas où les luttes ouvrières, menées par la masse livrée à elle-même, c’est-à-dire aux conseils ouvriers que chaque fois elle se donnait, se soient soldés par autre chose que des échecs lamentables et cependant répétés (je ne veux pour preuve que cette bataille des salaires qui depuis quarante ans est toujours à recommencer) tandis qu’au temps où les syndicats étaient peuplés, les batailles ouvrières, d’ailleurs beaucoup plus rude et souvent jusqu’au sang, se soldaient généralement par des succès. Or, il n’est pas interdit de penser qu’un jour, les syndicats pourraient à nouveau être peuplés d’ouvriers. Je suis même persuadé qu’il suffirait de peu pour qu’ils le soient effectivement dans un laps de temps très court: par exemple d’un simple retour à la doctrine du syndicalisme révolutionnaire dont on aurait, au préalable, pris le soin de rajeunir et de moderniser les méthodes.

Benjamin Péret me permettra donc de continuer à penser:

1. qu’il ne suffit pas de constater que, sur trente à quarante années, une expérience s’est, par la force des choses, substituée à une autre, pour être autorisé à proclamer sa supériorité sur cette autre, qu’encore faut-il tenir compte à la fois des principes qui l’animent et des résultats qu’elle obtient;

2. que, pour être érigés en loi au plan des résultats, les conclusions d’une expérience doivent, en premier lieu et avant même le processus de généralisation, n’être pas contredites par les résultats de la contre expérience ce qui n’est pas le cas si on compare entre eux les Conseils ouvriers et les syndicats;

3. que, toujours au plan des résultats, les conseils ouvriers, outre qu’ils se sont révélés bien inférieurs à ce que furent les syndicats au temps de leur prospérité, ne se sont montrés, au cours de ces trente à quarante dernières années, ni mieux inspirés, ni plus perspicaces, ni plus efficaces que les débris sportulaires des syndicats.

Si maintenant on veut élever le débat au niveau des principes, on ne réussira pas, je crois, à le faire dévier de ces considérations en quelque sorte liminaires, dont il me paraît qu’il ne peut être que le prolongement.

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  En matière de luttes ouvrières et de Révolution, deux théories s’affrontent depuis peu: la première veut que tout mouvement, de quelque nature qu’il soit, et quelque but qu’il se propose, soit minutieusement préparé et, à cette fin, suppose des syndicats de préférence puissants pour être en règle avec les impératifs de la démocratie, l’autre fait confiance à un instinct de classe sûr des masses laborieuses, qualifie « révolutionnaires » toutes leurs manifestations de mécontentement, jusqu’à leur moindre saute d’humeur, et ne conçoit d’action ouvrière que spontanée et conduite à ses fins, quelles qu’elles soient, par des Conseils ouvriers créés pour la circonstance. En dernier ressort, c’est entre ces deux théories et en faveur de la seconde que tranche catégoriquement la thèse de Benjamin Péret.

Je n’ignore rien des insuffisances, voire des puérilités de la première théorie. En particulier elle implique une conception un peu vieillotte de la Révolution: penser en 1957 qu’un jour les syndicats seront assez peuplés pour représenter sinon l’unanimité du moins la majorité de la classe ouvrière et décréter démocratiquement la suppression du salariat dans une incoercible explosion de violence est un enfantillage. Et penser que, dans le domaine des revendications immédiates, il est possible, sous la menace d’un arrêt de travail concerté à une autre échelle qu’universelle, d’obtenir des satisfactions au-delà de ce que le capitalisme veut bien accorder, ne se soutient pas davantage. Tout ceci achoppe sur l’unité de vues du Capitalisme, sa puissance, les immenses possibilités qu’il a acquises de diviser toujours plus pour régner mieux, son intelligence, dégénérée certes, mais encore suffisante pour lui permettre de réagir efficacement à toute tentative de préparation révolutionnaire sous ses yeux et, dans le domaine des revendications immédiates, jusqu’à l’architecture moderne des prix de revient définie par tout un arsenal de lois qui lui permettent toujours de reprendre d’une main ce qu’il n’a jamais cédé de l’autre qu’avec la certitude de pouvoir le reprendre.

Que cette théorie ait eu sa valeur dans la mesure où elle pouvait bénéficier de l’effet de surprise c’est-à-dire jusqu’à une époque assez avancée de la période ascensionnelle du capitalisme industriel, c’est-à-dire encore tant que les propriétaires des moyens de production et d’échanges, non prévenus, n’eurent pas pris conscience du danger qu’elle représentait pour eux, je n’en disconviens pas. Mais qu’elle n’en ait plus aucune aujourd’hui qu’ils sont prévenus et qu’en pleine connaissance des desseins de leurs adversaires ils ont eu le temps de prendre toutes les dispositions nécessaires, est à peine discutable. C’est à partir de ces évidences qu’un certain nombre de bons esprits en tête desquels il faut placer Proudhon avec son Idée générale de la Révolution au XIXe siècle , ont été amenés à penser que la Révolution ne se préparait pas en se criant sur les toits mais se faisait quotidiennement dans le silence en utilisant les failles de la structure générale du capitalisme pour créer les conditions objectives de la grande explosion qui deviendrait alors pensable sans l’intervention de la violence. Un travail de termites en quelque sorte et, pour le mener à bien, Proudhon avait inventé le mutuellisme et la coopération repris au début de ce siècle par Charles Gide et dont Daudé-Bancel est aujourd’hui le seul représentant ayant quelque consistance. Par quoi on voit que Proudhon était en avance d’au moins un siècle sur son contemporain et assez peu scrupuleux adversaire Karl Marx.

Si, lorsque je parle d’un retour possible au syndicalisme révolutionnaire, je prends soin de préciser qu’il doit être préalablement rajeuni et modernisé, cela signifie que je ne le pense qu’assorti du mutuellisme et du coopératisme proudhoniens, à mon sens seuls susceptibles de faire passer les moyens de production et d’échange aux mains des producteurs et d’apporter au syndicalisme révolutionnaire les moyens de la Révolution qui est son but.

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 La thèse de la Révolution spontanée sous la direction des Conseils ouvriers créés pour la circonstance, qu’avec Benjamin Péret soutiennent quelques révolutionnaires sans doute brillants et sincères mais assurés de n’avoir jamais à prêcher personnellement d’exemple, a ceci de commun avec celle des doctrinaires de l’école proudhonienne, qu’elle prétend aussi que la Révolution ne se prépare pas en se criant sur les toits, mais qu’elle se fait, parce que, dit-elle ingénument, le mouvement se prouve en marchant. Elle commence à en différer à partir du moment où, faisant bon marché des conditions objectives du moment, elle affirme qu’une Révolution est toujours possible pourvu que le mécontentement soit général et c’est ici qu’elle commence à errer.

Le mécontement général est, sans jeu de mots, un phénomène bien particulier en ce sens qu’il est fait d’une multitude de mécontentements d’origines diverses qui se neutralisent bien plus souvent qu’ils ne s’additionnent et ne trouvent pour ainsi dire jamais de dénominateur commun: un mouvement d’humeur en quelque sorte et qui explose toujours contre plusieurs choses constituant un état de fait, jamais pour une chose bien déterminée. Et, contrairement à ce que semble penser Benjamin Péret, il est probablement plus souvent d’essence contre-révolutionnaire que révolutionnaire: l’accession au pouvoir de Mussolini, d’Hitler et de Peron, pour ne citer que ces exemples, en sont d’éclatants témoignages. Au risque de froisser, je dirai même plus: quand les fonctionnaires se mettent en grève pour l’amélioration de leurs indices ou les ouvriers pour l’augmentation du S.M.I.G., c’est-à-dire quand le mécontentement est général, il n’y a rien de révolutionnaire dans leur comportement, ceci est rendu évident par le fait que tous ces mouvements prennent toujours grand soin de sauver la hiérarchie des rémunérations dont la mise en cause pourrait servir de point de départ à la mise en cause des structures du régime. Je demande donc qu’on m’autorise à penser que le mécontentement général ne suffit pas à caractériser une situation révolutionnaire.

Une autre erreur de la thèse de Benjamin Péret, réside dans le fait qu’au vingtième siècle, deux choses au moins ne sont plus pensables: la grève partielle terre d’élection des mouvements spontanés et la Révolution à une autre échelle que mondiale. La première, même si elle atteint ses objectifs, ne se traduit jamais que par des victoires illusoires, le patronat gardant toujours la possibilité d’incorporer dans les prix de revient les augmentations de salaires qui lui sont arrachées. Quant à la seconde, j’espère que personne ne me contredira si je dis qu’il n’y a pas de révolution possible à Barcelone ou à Budapest si, en même temps, les conditions de la Révolution ne sont pas réalisées à Paris, à Londres, à Moscou et à Washington; en 1936, l’internationalisme prolétarien ne pouvait jouer en faveur des Espagnols et en 1956 en faveur des Hongrois qu’à la condition d’accepter d’entrer sur le champ dans une guerre mondiale. On comprend donc qu’il n’ait pas joué et, la structure du monde moderne étant ce qu’elle est, qu’il soit condamné à ne jamais jouer en faveur d’une Révolution nationale où que ce soit. L’internationalisme prolétarien n’est d’ailleurs qu’une fiction, les masses laborieuses du monde entier étant très loin d’en avoir la moindre notion. Et fort heureusement dira — hélas! — l’internationaliste que je suis, parce que, si, en France, les masses laborieuses, pour une fois unanimes, avaient voulu voler au secours des malheureux Hongrois, le gouvernement de M. Guy Mollet n’aurait pas mieux demandé que de se placer à leur tête et de les y conduire sac au dos. Cette perspective peut très bien cadrer avec les vues générales d’un surréalisme apocalyptique, mais je nous vois assez mal, Benjamin Péret et moi, caporaux dans cette armée révolutionnaire à laquelle on n’aurait pas manqué de donner pour grand chef le Maréchal Juin.

Mais ceci sort du cadre de ce propos, ce que je voulais seulement dire c’est que, si on admet que la Révolution sera mondiale, ou ne sera pas, je ne vois guère comment elle pourra se passer d’une force concertante qui, par définition, exclut la spontanéité.

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 Je voudrais encore attirer l’attention de Benjamin Péret, de Marie et François Mayoux et de quelques autres que « le miracle hongrois » a subjugués et plongés dans l’extase, sur un aspect du problème révolutionnaire qui ne leur a sûrement pas échappé mais sur lequel ils jettent, me semble-t-il, un peu trop cavalièrement un trop lourd Manteau de Noé: une révolution, dans la conception qu’ils en ont, ça engage la vie des multitudes qui sont appelées à mettre la main à la pâte. Or, quand on ne met pas soi-même la main à la pâte, quand on n’engage pas soi-même sa propre vie, on n’a pas le droit d’engager celle des autres parce qu’on n’a pas le droit de demander à quelqu’un de faire quelque chose qu’on ne peut pas faire soi-même. Encore ne suis-je pas très sûr que, lorsqu’il s’agit de la vie, si on engage la sienne, on a pour autant, le droit d’engager celle des autres. De toutes façons, il est trop facile de faire « kss!… kss…! » et de jeter les Espagnols contre Franco ou les Hongrois contre les tanks russes quand on habite à Bordeaux ou Paris et quand on n’a pas le courage de faire le moindre geste révolutionnaire en France où on risque beaucoup moins. Et je tiens pour les derniers des goujats ceux qui — ceci n’est pas pour Benjamin Péret, Marie et François Mayoux qui ne sont pas du nombre, ni pour quelques naïfs de bonne foi qui n’en sont pas non plus mais qui font chorus — après avoir excité les Hongrois à coups de T.S.F. clandestine, de dollars ou de livres sterling, de leur fauteuil où ils sont confortablement assis, les pieds dans leurs pantoufles, pleurent des larmes de crocodiles sur les dizaines et peut-être les centaines de milliers de morts qui sont autant leurs victimes que celles des Russes. Ils veulent se donner bonne conscience, je sais, mais, en pareil cas, il n’y a qu’une façon de se donner bonne conscience et c’est de dire, comme Baudin: « Voilà comment on meurt pour vingt-cinq francs. » L’autre attitude, il faut la laisser à la Pasionaria qui aimait mieux « mourir debout que vivre à genoux », qui exhorta le peuple espagnol à s’engager dans cette voie et qui, lorsque sonna pour elle l’heure de mettre en accord ses actes avec ses paroles, prit l’avion pour Paris. Ou à Léon Blum qui voulait en faire autant en France mais qui vécut à genoux comme tout le monde et comme moi — quoique plus confortablement — pendant quatre années au camp de Buchenwald et mourut de vieillesse dans son lit comme un vulgaire général d’une autre armée que celle de la Révolution.

Alors, me souffle une petite voix démoniaque, tandis que j’écris, dans le cas de la Hongrie, que fallait-il faire?

Ce qu’il fallait faire? Mais, tout simplement commencer par se demander d’abord si la situation était révolutionnaire. Ensuite si, dans les cas où elle l’aurait été, il était possible au prolétariat international de lui porter secours, ce qui supposait qu’elle l’était aussi à Paris, à Londres, à Washington, à Moscou et à Pékin. Et, dans ce cas, mais dans ce cas seulement dire aux Hongrois: « Allez-y, nous sommes là ». Dans tous les autres cas, il fallait avoir le courage de leur dire: « Ne bronchez pas, vous courez au massacre parce que nous ne sommes pas prêts ».

Or, la situation n’était pas révolutionnaire en Hongrie. Et nous n’étions pas prêts.

Il ne pouvait donc être question de déclencher le moindre mouvement à partir de Budapest sans l’exposer au plus lamentable échec et à la plus atroce répression.

C’est ce qui s’est produit.

A ceci près que, n’en déplaise à ceux qui parle de Révolution, il s’agissait seulement de l’explosion d’un mécontentement général à son paroxysme mais d’origines diverses, dont le nationalisme le plus chauvin et le plus religieux des fanatismes constituaient la toile de fond, les formes capitalistes de la propriété n’ayant, à ma connaissance, jamais été mises en cause. L’odieux comportement des tanks russes qui a pris le pas sur tout dans cette sinistre affaire ne dispense cependant pas de l’étudier au fond avant de la baptiser.

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 Il ne me reste plus maintenant qu’un mot à dire et à Marie et François Mayoux seulement. Il vise cette phrase à casser tous les stylos du monde et dont je ne me résigne pas à croire qu’ils l’ont écrite ans que butte un peu le leur:

Pourtant, la défaite elle-même n’est pas toujours négative (pour ceux qui survivent, bien entendu).

Outre qu’il m’est souvent arrivé de voir utiliser les parenthèses à des usages qui font moins bon marché de ceux qui « ne survivent pas », l’affirmation tranquille selon laquelle « la défaite n’est pas toujours négative » y intervient comme une consolation d’autant plus mince qu’elle est fort contestable.

Je sais: un roi de Suède disait des Prussiens: « A force de nous battre, ils nous apprendront à les battre ». Il avait les moyens, celui-là, d’acheter des bataillons de mercenaires pour les jeter dans la fournaise. Encore les achetait-il eux ne demandant pas mieux que d’être achetés aux fins auxquelles on les utilisait. Il faisait son métier et eux le leur. Mais je doute, d’une part que les militants de la Révolution ne soient pas tenus à plus de scrupules qu’un roi de Suède, de l’autre qu’ils puissent, sans charger très lourdement leur conscience, adapter à la Révolution la tactique des généraux dans la guerre.

En matière de Révolution, la défaite qui a toujours été la règle générale a, jusqu’ici, toujours été négative et la meilleure preuve en est que, non seulement nous n’avons pas encore appris à la faire, mais plutôt désappris.

Et tragique, ô Russie, ô Chine, ô Espagne, ô Hongrie, ô tous les peuples sous la botte et jusqu’à ceux qui n’ont pas conscience de l’être.

C’est pourquoi nous n’avons pas le droit de la risquer.

Surtout… de loin et bien à l’abri du contre-coup!

 

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Arthur Koestler et la prière du dinosaure

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 101, mars 1957, p. 3-7.

L’Actualité

 

« Encore cinq minutes, monsieur le bourreau », implora, paraît-il, la du Barry devant la sinistre machine. « Si le dinosaure, dit Arthur Koestler, en conclusion de son dernier livre[1] avait appris l’art de la prière, la seule chose sensée qu’il aurait pu faire, eût été de ployer ses genoux écailleux et d’implorer: Seigneur, donne moi encore une chance. »

Le répertoire des mots historiques s’enrichit. En nombre, pas en qualité.

Cette conclusion qui ne se raccroche à aucune des hypothèses actuellement en faveur sur la disparition du dinosaure est le type même du paralogisme pour Occidental moyen. Elle ne signifie qu’une chose et c’est que, s’il avait eu conscience du danger dont il était menacé, le géant des temps secondaires ne devait surtout pas regarder à ses pieds où s’étaient mis à pulluler les petits mammifères qui mangeaient ses œufs, mais au ciel où était le Seigneur et l’implorer. C’était, retenons-le « la seule chose sensée qu’il aurait pu faire », et ainsi doit faire l’homme dont l’espèce est, aujourd’hui, menacée d’anéantissement par le totalitarisme qui gagne les sociétés, la bombe atomique à la main. Plus réaliste, la du Barry s’adressait directement à son bourreau et sa supplication trouve en nous d’autres échos.

L’ombre du dinosaure a cependant un mérite: en nous faisant entrer dans sa propre tragédie, c’est toute celle du marxisme qu’Arthur Koestler nous rend sensible.

Prisonnier de ses origines hégéliennes et de ses destinées staliniennes, le marxisme a ceci de particulier qu’il ne se confronte pas à l’expérience. L’homme ne réussit à l’appréhender qu’à l’état de concept et seulement au moyen de spéculations qui défient soit l’évidence, soit la raison. Impuissance de l’homme dont la vie est courte devant une doctrine dont le champ est l’Histoire ou faiblesse de la doctrine? Les deux, sans doute. Et peut-être aussi, l’erreur de Marx qui a consisté à appliquer au monde matériel, la méthode dialectique que Hegel n’avait déjà réussi à appliquer au monde de l’esprit que par procédure cavalière. De toutes façons, échec de Marx.

Ce qui rend cet échec plus sensible encore, c’est le comportement de l’homme qui a été, une fois, séduit par le marxisme: il finit toujours par n’en plus concevoir l’accomplissement que dans le stalinisme. Alors, ou bien il s’obstine pour toutes sortes de raisons étrangères à la probité intellectuelle, ou bien il recule, épouvanté. Dans le premier cas, il devient politicien, dans le second, il retourne aux sources, c’est-à-dire à Hegel, à la foi et à la prière. Les églises de toutes les confessions sont pleines de marxistes repentis qu’à son tour, Arthur Koestler est allé rejoindre.

Il n’est pas jusqu’au domaine populaire où ce phénomène n’ait été observé: socialiste ou communiste, le militant ou le simple électeur déçu par le marxisme passe directement à l’extrême-droite comme s’il n’y avait pas de stades intermédiaires.

Ainsi l’expérience marxiste conduit-elle ou ramène-t-elle au spiritualisme et au mysticisme contre lesquels le dogme s’insurge. Pour s’insérer merveilleusement dans les perspectives de la dialectique, ceci n’en est pas moins un paradoxe qui la condamne.

Remercions donc Arthur Koestler d’avoir apporté, fût-ce à son insu, son exemple personnel comme contribution à l’illustration de cette thèse.

L’ombre du dinosaure n’est pas un livre, mais un recueil d’articles publiés et de conférences prononcées entre 1946 et 1956. Ainsi font les auteurs essoufflés.

Le procédé est commode: il permet de se donner, à la fois, l’air d’avoir encore quelque chose à dire et celui de n’avoir jamais dit que des choses vérifiées a posteriori. Il requiert cependant un minimum de probité. En l’occurrence, le lecteur n’accepte pas sans sourciller des formules comme « Texte abrégé de… Version condensée de… Version révisée de… Extrait de… » qui accompagnent les quatre cinquièmes des textes et qui bravent l’honnêteté en ce qu’elles sont généralement utilisées pour expurger tout ce que l’événement a infirmé.

L’argument lui-même est à la hauteur de la méthode: une suite d’incohérences et de contradictions au niveau des réunions de quartier. On ne retourne pas impunément à la foi qui implique une économie cérébrale élémentaire ou déficiente.

Condamnant la morale utilitaire dans le texte écrit en 1947, sur lequel s’ouvre le recueil, Arthur Koestler le fait suivre de dix-neuf autres, écrits avant ou après, mais qui sont centrés sur la recherche à tout prix du comportement utilitaire. Stigmatisant les syndicats, les partis et les organisations culturelles qui se compromettent avec le bolchevisme dans le combat quotidien pour l’amélioration de la condition humaine, il trouve cependant très morale l’alliance des États capitalistes à l’État bolchevique contre l’État hitlérien pour la guerre. Il se prononce, ici pour l’abolition des barrières idéologiques et politiques entre les nations, et là, pour la création de l’État d’Israël qui, par faveur spéciale, a droit, lui, à une religion dont le nationalisme est partie intégrante. Dans un texte publié à Paris en 1950, pour servir de profession de foi aux Amis de la liberté (cf. p. 206) il pose en principe que « la paix est fonction de la liberté » — et pourquoi pas l’inverse? — pour conclure dans un autre, publié en 1955 (cf. p. 249) à la légitimité de la guerre préventive. Ailleurs encore, il présente « la conquête de la moitié de l’Europe par la Russie par des actes d’agression dissimulés sous divers arguments diversement plausibles » (p. 250) comme si Yalta n’avait jamais existé et comme si, en acceptant de se compromettre avec le bolchevisme dans la guerre, lui, Arthur Koestler, n’avait pas en même temps accepté Yalta et pris sa part de responsabilité dans cette conquête.

Tout cela n’est pas sérieux.

J’en veux cependant retenir le texte qui prétend résoudre le problème juif et celui qui a présidé à la constitution en France, des Amis de la Liberté.

Parce qu’ils sont seuls à être restés d’actualité.

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« Différente en cela de toutes les autres, dit Arthur Koestler (p. 135) la religion mosaïque est liée de façon inséparable à l’idée d’une nation. L’on peut être un catholique, un protestant, un musulman, un bouddhiste, indépendamment de toute nationalité ou race. Mais la foi juive implique l’appartenance à une nation historique avec une terre à elle dont elle a été provisoirement exilée. Le Christianisme et l’Islam n’exigent de leur fidèles que l’acceptation de certaines doctrines qui transcendent les frontières et les nations: le Juif croyant professe appartenir à une race élue, la semence d’Abraham, d’Isaac et de Jacob avec laquelle Dieu a conclu une alliance incluant la promesse d’un traitement de faveur et d’une patrie géographique. »

Conséquence: le Juif croyant ne s’assimile pas. Il se considère comme un corps étranger aux peuples chez lesquels il est condamné à vivre depuis que Titus, en l’an 70 a détruit le Temple de Jérusalem et dispersé les fidèles dans le monde. Que les peuples chez lesquels il vit le considèrent, eux aussi, comme un corps étranger, il n’y a là rien d’étonnant puisqu’il le proclame. Arthur Koestler voit dans cette attitude la raison essentielle de l’hostilité et des persécutions dont il est l’objet (p. 139).

Les communautés juives, dit encore Arthur Koestler, présentent cette particularité qu’elles groupent tous les Juifs dispersés, croyants et incroyants, « liés entre eux par des habitudes et des goûts partagés, par une tradition inerte vidée de tout contenu spirituel qui, pour citer Arnold Toynbee, n’est que le reste fossilisé d’une culture jadis indépendante » (p. 138). Et que, dans leur sein, tous récitent la prière sur laquelle se terminent les grandes fêtes liturgiques: « l’an prochain à Jérusalem. »

Arthur Koestler n’était pas un fanatique de la foi mosaïque: il n’avait, quant à lui, aucune envie de retourner à Jérusalem. Et il était plutôt un agnostique, un partisan de l’assimilation ou, pour le moins, de l’adaptation de la foi aux nécessités modernes à l’usage de ceux qui voulaient continuer à croire. S’il est, aujourd’hui retourné à une foi religieuse, c’est accompagné de l’accusation d’apostasie par le Sanhédrin pour avoir dit et écrit:

« Je crois qu’il est essentiel pour un enfant, de commencer son développement spirituel par une croyance en Dieu, que ce Dieu soit Juif, Calviniste ou Westleyen et de le laisser prendre ses décisions, en matière de religion, quand il aura atteint l’âge adulte. » (p. 150)

Mais il a récité la prière avec tous les Juifs dispersés. Par solidarité.Et parce qu’il pensait que, si le monde n’était pas obligé de partager la foi des croyants juifs, il se devait de l’admettre comme légitime: en vertu du respect qui est dû à toute croyance.

En même temps, et c’est ici que la bât blesse, il était pour « le Socialisme qui a toujours combattu le paroissialisme, le chauvinisme, le nationalisme agressif et prêché l’internationalisme, le cosmopolitisme, l’abolition des barrières idéologiques et politiques entre les nations » (p. 197). Faut-il admettre que ce socialisme vaut pour tout le monde sauf pour les Juifs ou que, partisan de la suppression des États, il ne conçoit plus l’accomplissement de sa destinée qu’en créant des États nouveaux, là où il n’y en a pas?

On conviendra que c’est, ou assez paradoxal, ou assez spécieux.

Mais il y a plus.

Depuis 1948, Arthur Koestler ne récite plus la prière des Juifs dispersés dans le monde. Avec celle du dinosaure, il a sans doute assez à faire. D’autre part, il considère qu’elle est maintenant sans objet, la création et la reconnaissance d’Israël, en 1948, ayant résolu le problème: les Juifs qui ne veulent pas s’assimiler n’ont qu’à partir pour Israël.

Comme c’est simple!

Il y a onze millions de Juifs dans le monde et l’État d’Israël a une superficie reconnue de 10.000 km2. Ils sont déjà là-bas, 1.800.000 qui ont répondu à l’appel du Sionisme, soit 180[2] au km2. Si tous les autres profitent du conseil qui leur est donné, la densité de la population sera portée à 1.100 au km2. J’attends, maintenant, qu’Arthur Koestler nous dise comment la Terre d’Israël pourra nourrir cette masse.

A n’en pas douter, s’ils y vont tous ou seulement la moitié, il faut nous attendre à ce que la prochaine revendication de l’État d’Israël soit l’espace vital, le célèbre Lebensraum d’Hitler.

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 L’association des Amis de la Liberté repose sur l’identification de l’antibolchevisme et de la défense de la liberté. Chacun voit, au contraire, que tous les antibolcheviques ne sont pas des amis de la liberté, que beaucoup d’entre eux ne sont antibolcheviques que parce qu’ils sont pour une autre forme d’oppression. Le journal La Nation roumaine publié en français à Paris par un groupe d’exilés qui appartiennent tous aux Amis de la Liberté, compte Franco pour un appui sérieux dans le combat pour la libération des pays de l’Est et le se félicite d’avoir adopté cette politique dans son message radiodiffusé du 1er janvier (N° 165, janvier 1957, 3e page, 1re col.) S’ils vivaient en France, sans doute l’accès de l’organisation serait-il refusé à Franco lui-même ou à Salazar mais, au cours de mes voyages, j’ai personnellement vérifié que, dans ses foyers départementaux, beaucoup de chanoines, beaucoup de généraux, beaucoup de parlementaires qui rêvent pour la France d’un régime assez voisin de celui que Franco fait peser sur l’Espagne ou Salazar sur le Portugal, cousinent avec des radicaux socialistes, des socialistes et des communistes repentis. A l’échelon national, je trouve souvent dans Preuves qui est la revue de l’entreprise, des signatures douteuses: Thierry Maulnier, par exemple et pour ne citer que lui.

Arthur Koestler ne répugne pas à cette promiscuité: il en est le doctrinaire. Il est même le doctrinaire de la promiscuité pendulaire érigée en méthode d’action du monde des gouvernés contre celui des gouvernants et qui consiste à s’allier, tantôt avec le fascisme rouge pour combattre le fascisme noir, tantôt avec celui-ci pour combattre celui-là. Ainsi, du moins, sommes-nous sûrs d’avoir toujours un fascisme à combattre et un autre à subir.

En termes de stratégie, cela s’énonce: « Nous défendons nos libertés relatives contre l’absence totale de libertés des régimes de dictature » (p. 208).

C’est pour avoir adopté cette attitude que les ouvriers parisiens de 1789 et de 1830 ont été mitraillés par ceux auxquels ils s’étaient associés. Plus près de nous, les Algériens qui ont défendu la liberté relative de la France contre Hitler, sont aujourd’hui torturés, jetés dans des prisons ou des camps de concentration. Les exemples abondent. L’expérience tend à prouver, aujourd’hui comme hier, qu’à moins d’une guerre, remède pire que le mal, les régimes de dictature n’en subissent aucun dommage et qu’à ce jeu, dans les autres, la liberté relative devient, de plus en plus relative.

Comment en serait-il autrement puisque la théorie admet que la liberté relative n’est plus menacée par les régimes de dictature relative mais seulement par ceux de dictature totale réduits à un seul qui est la Russie? Contre toute évidence, d’ailleurs: on voit ce qu’il en est en France où le caractère dictatorial des institutions est des moins marqués et où, cependant, le régime présidentiel est à l’ordre du jour.

A ceux qui, comme nous, prétendent que le seul moyen d’empêcher l’absence totale de liberté de gagner du terrain est de créer, dans les régimes de dictature relative, une liberté totale qui fera tache d’huile, Arthur Koestler répond par un avertissement fondé sur la sollicitation des textes ou des inventions:

« Prière aux esprits subtils qui démontrent en de brillants articles qu’il n’est pas question de choisir entre les deux blocs, de venir passer quelques jours à l’école de la réalité dans les camps de personnes déplacées » (p. 208).

Si je voulais descendre à ce niveau, je pourrais répondre à Arthur Koestler que, parce qu’en 1914 sans lui, et en 1939 avec lui, beaucoup de gens avaient, de part et d’autre des frontières, choisi un bloc plutôt que l’autre, j’ai passé, moi, plus que quelques jours dans des prisons de diverses nationalités puis dans les camps allemands de concentration. Et qu’un certain nombre d’autres se sont trouvés dans mon cas.

Je préfère cependant lui dire qu’il n’est pas très honnête d’identifier un choix entre deux genres de vie et un autre entre deux méthodes pour nous placer ensuite entre les deux termes d’une alternative. Car nous avons choisi et plutôt deux fois qu’une. Entre les deux genres de vie d’abord, c’est-à-dire entre les deux blocs, puisque nous vivons de ce côté-ci du Rideau de fer plutôt que de l’autre. Puis entre les deux méthodes de combat pour la liberté que sont la promiscuité pendulaire et la pureté du comportement.

Nous sommes pour la pureté du comportement. Pas d’alliance, tantôt avec une partie des Gentils contre l’autre, tantôt avec l’autre contre l’une. Ce machiavélisme de pacotille, qui se résume dans la culture de la catastrophe à répétition et dont les méprises et les mécomptes additionnés font une immense tache de sang. Il n’est pas possible de parler de la liberté au nom de la liberté relative: parce qu’il ne l’est pas de parler de la vertu en donnant l’exemple du vice. Quand le pur s’allie à l’impur, ce n’est pas l’impur qui se purifie mais le pur qui se corrompt.

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 Il y a, certes, beaucoup d’autres choses encore, dans cette somme des erreurs et des insuffisances d’Arthur Koestler: pour répondre à tout, il faudrait un contre-livre. Non pas pour l’argument qui jamais ne s’élève au-dessus des contingences politiciennes, mais en raison de la publicité dont il est l’objet de la part de tout ce qui est de droite et d’extrême-droite, et qui, étant donné le niveau culturel extraordinairement bas de la masse, y peut faire des dégâts.

Qu’il s’agisse de « Munich qui rapproche la guerre », de « la force des armes qui, seule, peut briser le pouvoir du fantôme bolchevik » ou de la guerre préventive, tout est centré sur la foi en Dieu, la prière du dinosaure et l’anti-bolchevisme sans scrupules. A ce titre, tout relève plus du ressentiment que de la démarche de l’esprit.

Dans le cas d’Arthur Koestler — comme il arrive presque toujours — le ressentiment a engendré la haine: une haine aveugle, farouche, sans merci, qui le porte à toutes les extrémités et dans les perspectives de laquelle tous les moyens sont bons. Une haine, en somme, qui rend le combat pour la liberté sous la bannière de l’antibolchevisme, aussi répugnant que le bolchevisme lui-même en ce qu’il participe des mêmes principes et ne propose de remplacer Staline que par Ignace de Loyola et Torquemada.

Arthur Koestler peut prier. « Le ciel est sourd et la terre te dédaigne », a déjà dit quelqu’un à un autre qui s’était mis dans son cas.

 


[1]L’ombre du dinosaure,  Paris, Calmann-Lévy

[2] Encore ce chiffre n’est-il si bas que parce que, chaque fois qu’un Israélite retournait en Israël, il fallait qu’un Arabe en fût chassé. Depuis 1948, « 920.000 Arabes qui vivaient jadis sur cette portion de la Palestine ne peuvent y retourner et vivent, soit en Jordanie (512.000), soit en Syrie (90.000), soit au Liban (102.000), soit dans la région de Gaza (216.000) dans des camps barbelés où ils reçoivent 1.500 calories par jour en été, 1.800 en hiver. Coût pour l’O.N.U.: 32.000.000 de dollars » (Rapport de M.H.R. La Bouisse, directeur de l’office de secours aux réfugiés de Palestine). C’est la méthode de l’installation par l’expropriation (cf. Défense de l’Homme n° 99) qui le veut ainsi. On a donc résolu le problème juif en créant un problème arabe dont dépend aujourd’hui la Paix du Monde. Si ces 920 000 Arabes n’avaient pas été expulsés d’Israël, la densité de la population y serait de 272 au km2, ce que son économie ne pourrait supporter. A noter qu’à ces 32 millions annuels de dollars pour les réfugués arabes s’ajoutent une centaine d’autres millions de dollars venant de divers côtés dont 45 millions des États-Unis. Économiquement, l’État d’Israël est un État factice qui ne vit que des subventions des autres. Avec 1.800.000 h.: qu’en serait-il avec 11 millions?

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