DDH-102

INDEX

VÉRITÉS INTEMPESTIVES

par Paul Rassinier

***************

Défense de l’Homme, numéro 102, avril 1957.

Vérités intempestives, de P. Rassinier, p. 4-6.

A propos de la révolte hongroise, Benjamin Péret, p. 22-23,  

Une dernière réplique, de P. Rassinier, p. 24-25


Vérités intempestives

Dans son numéro de février, la N.R.F. a rendu compte du Parlement aux mains des Banques. L’article était signé Jean Guérin. Avant de l’envoyer à la composition, Jean Paulhan eut l’amabilité de me le communiquer: il appelait visiblement une réponse. Dans sa lettre d’envoi, Jean Paulhan me disait d’ailleurs: « Ai-je besoin de vous dire qu’une lettre-réponse de vous serait, je pense, la bienvenue à la nrf. »

Je fis donc la lettre-réponse pour le n° de mars.

Par courtoisie, je laissai la N.R.F. libre de l’insérer ou pas.

Voici ce que je disais:

« J’avais d’abord pensé à un Essai sur le Pouvoir. Puis, j’y ai renoncé: à la dernière minute, il m’est apparu que l’entreprise n’avait aucune chance. En France, il n’y a pas — ou -plus — de public pour ce genre d’écrit. Dévoyée par un byzantisme sans frein, l’opinion française, si elle est encore capable d’un effort de l’esprit, c’est bien plus, semble-t-il, au niveau de la leçon de choses qu’à celui du maniement des abstractions. Telle fut, telle est encore mon opinion. Mon projet d’Essai sur le Pouvoir s’est donc résumé dans Le Parlement aux mains des Banques qui est seulement une tentative de vulgarisation à partir d’un exemple tout frais. Une prise de position politique, en quelque sorte et, qu’avec beaucoup d’indulgence, on pourrait appeler un pamphlet.
« Que cette tentative ait, néanmoins, retenu l’attention de la N.R.F., à la rubrique des essais, j’en suis flatté. Qu’elle ait amené à conclure qu’« on ne voit pas trop comment le monde des affaires et le monde politique pourraient cesser, en régime capitaliste, de ne faire qu’un seul monde » prouve qu’elle a touché au but puisque c’est précisément ce qu’elle se proposait de démontrer. Qu’elle me fasse apparaître comme « un marxiste un peu simpliste » je le veux bien, d’autre part, puisque je ne suis pas marxiste. Mais qu’on en prenne texte pour dire qu’« une certaine honnêteté scrupuleuse des parlementaires, qui sait? leur goût de la pauvreté » pourrait ramener le corps social à la santé, ou pour prétendre que le monde des lettres, en particulier celui qui est représenté par François Mauriac, Alfred Sauvy ou Béatrice Beck, c’est-à-dire celui qui est engagé, échappe au pouvoir de l’argent, je n’en suis plus d’accord.
 
∞∞∞∞∞∞∞∞∞∞
 
« Dès la plus haute antiquité, le plénipotentiaire, le représentant du peuple et le parlementaire qui sont tout un par la similitude de leurs fonctions, ont été des personnages moralement discrédités: il suffit de relire Aristophane. Si on admet que Platon traduisait les aspirations de son temps, les Grecs rêvaient de sociétés d’un républicanisme très relatif mais qui puissent se passer de la délégation de pouvoir, vouée par sa nature à n’être jamais que corruptrice ou corrompue et, tour à tour l’un et l’autre: « Fais en sorte, disait Aristote, que le nombre des citoyens ne dépasse pas dix mille: plus nombreux, ils ne pourraient se rassembler sur la place publique. »
« Je n’en suis plus, certes, à Aristote dixit. Mais Saint-Simon, Fourrier et surtout Proudhon avaient, eux aussi, dépassé ce stade. Et cette idée n’en était pas moins, très consciemment, au centre de leurs préoccupations doctrinales. On a dit d’eux qu’ils étaient des socialistes utopiques, et, de nos jours, ne s’en réclament guère que les anarchistes ou socialistes libertaires. Dans l’air du temps flotte cependant une aspiration aux contours encore très flous, en faveur de la décentralisation économique et administrative dont on aurait tort de nier le caractère de réminiscence historique, et de douter qu’elle n’amenât, un jour, à redécouvrir Aristophane, Platon et Aristote.
« L’honnêteté des parlementaires? C’est aussi une très vieille idée. Elle remonte, pour le moins, à Montesquieu qui, acceptant le principe de l’évolution du monde vers des sociétés de plus en plus grandes, la ramenait au problème de la vertu et, traitant de la démocratie, écrivait, deux mille ans après Aristote:
« Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’une, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus qui est la vertu. »
 « Si on admet qu’ “en société capitaliste, le monde des affaires et le monde politique ne peuvent cesser de ne faire qu’un seul monde ” , on ne voit pas non plus comment la vertu qui n’est — de loin! — pas la règle d’or du monde des affaires, y pourrait jouer un rôle. Point n’est besoin d’avoir recours à Marx: dans un monde qu’on définit un, il ne peut y avoir un secteur du vice et un autre de la vertu. On sait ce qu’a donné l’expérience du quartier réservé: aujourd’hui le monde n’est plus qu’un immense quartier réservé.
« Je sais, la vertu dont parle Montesquieu est une chose bien particulière:
« Il faut observer, dit-il, que ce que j’appelle vertu dans la république est l’amour de la patrie, c’est-à-dire l’amour de l’égalité. Ce n’est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne, c’est la vertu politique.  »
«  Par quoi l’on voit que Montesquieu n’était lui-même à l’abri ni de la différenciation arbitraire ni du sophisme: si la vertu est l’amour de l’égalité, elle est tout à la fois morale, chrétienne et politique. Et si je le cite sur ce point, c’est surtout pour prendre acte que, dans le régime républicain, l’amour de l’égalité n’a jamais été utilisé qu’au plan des principes et par des gens qui n’avaient d’autre souci que celui de se donner une bonne conscience: au plan des faits, l’inégalité a toujours été la coutume.
« Lorsque, dit encore Montesquieu, dans une république, le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une démocratie. Lorsque la souveraine puissance est entre les mains d’une partie du peuple, cela s’appelle une aristocratie. »
« Notre république, dans laquelle le monde des affaires et celui de la politique sont tout un, et où la souveraine puissance est entre les mains des parlementaires, eux-mêmes entre les mains des affairistes sans scrupules, n’a jamais dépassé le stade de l’aristocratie sans vertu. Parce que les affaires et la vertu s’excluent mutuellement et proportionnellement aux dimensions des sociétés. En ce siècle, enclin à raisonner sur des ensembles économiques et politiques de plus en plus grands, bien que réduit par la décentralisation, les dimensions des sociétés en sont arrivées à rendre impossible tout contrôle du parlementaire par leurs mandants non-affairistes.
« Je suis donc pour Aristote qui, seul, est la « vertu ».
 
∞∞∞∞∞∞∞
 
« Si l’on m’accorde, qu’à partir du moment où l’on entre dans le monde de la politique, on entre en même temps dans celui des affaires, on n’est peut-être pas très bien venu à déclarer, à propos de M. François Mauriac, de M. Alfred Sauvy et de Madame Béatrice Beck qui sont entrés dans le monde politique:
« On peut discuter les idées de François Mauriac, mais ce sont des idées ; les calculs d’Alfred Sauvy, mais ce sont des calculs ; le style de Béatrix Beck, mais c’est un style: ici s’arrête le pouvoir de l’argent. »
Justement, c’est ici que commence le pouvoir de l’argent: il a fait, ce pouvoir, que les idées de M. François Mauriac aient pu, tour à tour, plaire à La Croix et à L’Express, au maréchal Pétain, au Leutnant Heller de la Propaganda-Staffel, au général de Gaulle et à Staline ; que les calculs de M. Alfred Sauvy sont essentiellement politiques et plus en règle avec le Vatican qu’avec l’arithmétique ; que le style de Mme Béatrix Beck (je n’en discute pas la valeur intrinsèque) puisse indifféremment être au service d’une foi ou d’une autre. La foi qu’on a eue, disait Renan, ne doit jamais être une chaîne: dans le cas des idées de M. François Mauriac, des calculs de M. Alfred Sauvy et du style de Mme Béatrix Beck, c’est la foi de remplacement qui en est une, — et d’or!
 « Dire que le plus symbolique des trois, « François Mauriac a plus fait pour L’Express que L’Express n’a fait pour François Mauriac », ne prend pas en défaut cette manière de voir: de même que les vieux acteurs qui ont fatigué Paris se tournent vers la Province, M. François Mauriac s’est tourné vers la clientèle de Staline après avoir fatigué celle de La Croix, de Pétain et du Leutnant Heller, puis vers celle de L’Express, dès que le stalinisme ne fut plus rentable. Au plan de l’art, c’est le problème de la littérature alimentaire — et un peu plus, en l’occurrence! — non celui des idées. Au plan de la politique et des affaires, c’est celui de la corruption de la littérature ou de l’utilisation des restes. Ici, c’est la puissance d’attraction de l’argent qui joue et c’est toujours le problème de la vertu dans la démocratie.
« Ajouterais-je, maintenant, que je ne me suis jamais soucié de savoir qui, de M. François Mauriac ou de L’Express aidait l’autre ; que si, dans Le Parlement aux mains des Banques, je l’ai cité en compagnie de M. Alfred Sauvy et de Mme Béatrix Beck, c’était seulement par manière de prétendre qu’une politique ne pouvait se dire “de gauche” et, en même temps, les avoir tous les trois à son service. »

Voici maintenant la lettre que, quinze jours après, j’ai reçu de Jean Paulhan:

Paris le 22 février 1957
 Cher Monsieur et ami,
 Je vous remercie de nous avoir aimablement laissés libres. Nos amis ne sont pas d’avis de donner cette nouvelle étude dans la n.r.f. Il leur semble que ce serait provoquer inutilement une polémique qui ne relève pas des préoccupations ordinaires de la n.r.f. (Et je dois avouer qu’ils n’ont pas été sans faire aussi, après coup, pas mal d’objections à la petite note de Guérin qui nous a valu, de la part de L’Express, diverses menaces de procès mais jusqu’ici pas une réponse.)
 A vous très cordialement,
Jean PAULHAN

Je n’ai rien à ajouter, sinon que les gens de L’Express sont, à la fois très habiles et très puissants: ils font aujourd’hui, à la N.R.F., le coup qu’ils ont fait l’an dernier au Canard enchaîné lorsque Jeanson se permit d’y citer Le Parlement aux mains des Banques.

Défense d’en parler: ils font le tour des salles de rédaction, usant du chantage s’ils n’ont pas de complicité dans la maison.

Il n’y a que moi, qui suis à l’origine de leurs petits ennuis, qu’ils ne menacent pas de procès!

 

OOOOOOOOOOOOOO

 

Réponse de B. Péret au texte de Rassinier de D.D.H. n° 100, février 1957, intitulé « Sur la Révolution et des révolutionnaires en pantoufles »

 

 

A PROPOS DE LA REVOLTE HONGROISE

Réponse à Rassinier

par Benjamin Peret

 

L’article de Rassinier m’oblige à répondre, non pas à cause des attaques personnelles qu’il comporte, mais en raison de l’extraordinaire désordre dans les idées dont il témoigne et du pessimisme abusif qu’il affiche: on dirait une pelote de laine abandonnée aux caprices d’un chat en délire! Essayons donc d’opposer à ces phrases confuses quelques idées simples, quitte à les voir traiter de simplistes.

Le « miracle » hongrois n’est en réalité un miracle que pour celui dont le pessimisme l’a amené à douter, voire à nier, toute possibilité de révolution sociale dans les pays dominés par Moscou. Voyant ses constructions renversées, il crie au miracle. Telle n’a jamais été ma position. J’ai toujours soutenu que, sous l’étouffoir policier, la révolution continuait de couver. Je n’ai donc vu aucun miracle à Budapest mais l’aboutissement logique d’un processus dont nous ne pouvions pressentir que les grandes lignes. N’empêche que l’héroïsme des prolétaires hongrois et la profondeur de leur révolution-éclair a dépassé tous les espoirs qu’on pouvait y placer, sauf pour Rassinier qui a vu en Hongrie un simple mouvement de protestation! Mais quelle révolution a éclaté dans un pays où toutes les couches sociales sont satisfaites de leur sort? En règle générale, le point de départ d’un mouvement révolutionnaire se situe justement dans une protestation qui, gagnant toutes les couches de la société, aboutit à la mise en cause puis à la répudiation du régime qui a contraint les masses à cette protestation.

Il faut être aveugle pour ne pas voir dans le soulèvement hongrois la révolution la plus riche de ces dernières décades et ceci en dépit de sa brièveté. J’adhère donc complètement à la remarque de Marie et François Mayoux selon laquelle une défaite peut comporter d’utiles enseignements. En effet, la révolution hongroise a rectifié profondément le schéma d’octobre 1917 et en même temps développé les institutions qui germaient au cours des premiers mois de la révolution espagnole. La révolution russe se basait sur le postulat de l’État ouvrier propriétaire des moyens de production, cet État étant constitué par les Soviets. On aboutissait ainsi à une concentration extrême du pouvoir qui ne pouvait manquer d’orienter cet État dans une direction opposée à celle que Lénine lui assignait dans « l’État et la révolution ». Dans cet ouvrage, l’auteur dit en substance (je cite de mémoire mais je suis certain de donner l’esprit du texte) que les premiers jours de la prise de pouvoir par les travailleurs doit être aussi le premier jour de la lente agonie de l’État. Mais si l’on accorde à l’État la propriété des moyens de production on le renforce au lieu de l’affaiblir. C’est ce que les révolutionnaires d’octobre 1917 n’ont pas vu. A leur décharge, on doit rappeler que la révolution russe a reçu comme cadeau d’avènement quatre ans de guerre internationale et civile. En outre, ils n’avaient aucun précédent sur lequel ils pouvaient s’appuyer: ils étaient contraints de procéder empiriquement.

La révolution espagnole, au cours des premiers mois, avant que les anarchistes ne se laissent escroquer par les staliniens, avait suivi une voie diamétralement opposée. Le pouvoir était littéralement pulvérisé, chaque comité local en détenant une parcelle. Mais ces comités locaux étaient presque dépourvus de liens entre eux, en sorte qu’ils prenaient souvent des initiatives discordantes, voire contradictoires, selon que telle ou telle tendance y dominait. Un organisme de liaison s’imposait. Au lieu de cela, toutes les organisations politiques et syndicales sont tombées d’accord pour ressusciter l’État capitaliste dont elles supposaient qu’il perdait son caractère traditionnel à partir du moment où elles y participaient. On assista bien entendu à une régression rapide de la révolution, les révolutionnaires délégués à l’État capitaliste, au lieu de le transformer, en subissaient de plus en plus la pression.

La révolution hongroise s’est située entre les deux extrêmes. Dans les quelques jours de son existence, elle s’est orientée vers la division des pouvoirs, puisqu’elle visait à l’institution d’un pouvoir politique et économique distincts, s’appuyant tous deux sur les prolétaires armés. Mais, j’y pense, quel rôle ont joué les syndicats au cours de ces journées ardentes? AUCUN. Les comités de travailleurs les avaient abandonnés à leur sort et ils ne cherchaient qu’à se laisser oublier. C’est seulement aujourd’hui, alors que la contre-révolution a triomphé, qu’on les voit reparaître. Cependant ces syndicats étaient « pleins » à la veille du soulèvement. Pourquoi n’ont-ils eu ni une parole ni un geste en faveur de la révolution? Parce qu’ils étaient plus étrangers à cette révolution qu’une association de pêcheurs à la ligne. Les syndicats avaient été indispensables au régime stalinien basé sur la propriété étatique des moyens de production à la faveur de laquelle ils avaient acquis un pouvoir démesuré et une perspective historique. Sans eux, cette propriété étatique des moyens de production ne peut même pas se concevoir. C’est si vrai que, dès les dernières années de la vie de Lénine (à plus forte raison après sa mort), Staline travaillait au renforcement des syndicats et simultanément à l’affaiblissement des soviets. On sait à quel point il y réussit. Je pourrais aussi parler de la Pologne actuelle où, de toutes parts, surgissent des comités ouvriers qui laissent les syndicats à l’arrière-plan, mais je me bornerai à rappeler qu’aucun État totalitaire ne peut exister sans syndicats, tandis que cette même forme d’État est incompatible avec l’existence de comités ouvriers démocratiquement élus.

Opposer aujourd’hui les syndicats aux comités ouvriers en spéculant sur leur renaissance aurait signifié, vers 1880, défendre les Compagnons du Tour de France contre les syndicats. La méfiance que les ouvriers français manifestent aujourd’hui envers les syndicats est pleinement justifiée, quelque étiquette qu’ils se donnent. Les travailleurs sentent d’instinct que cette forme d’organisation ne correspond plus à leurs besoins actuels et que les dirigeants de ces syndicats ne sont plus des travailleurs mais des bureaucrates appelés à les brimer, si les circonstances s’y prêtent. En échange, les comités ouvriers démocratiquement élus sur les lieux de travail et dont les membres sont révocables à tout moment, offrent le maximum de garantie contre une dégénérescence bureaucratique, encore qu’ils ne sauraient offrir de garantie absolue. Enfin, ce sont eux qui sont appelés à constituer la cellule vivante de la société issue de la révolution. Si l’on attend l’insurrection prolétarienne pour les créer, leur constitution se produira dans les conditions de fièvre génératrices de perturbation dans leur fonctionnement immédiat. Ne vaut-il pas mieux en répandre l’idée dès maintenant, expliquer chaque fois qu’on en a le moyen, ce qu’ils doivent être, leur signification et les buts qu’ils poursuivent, gagner les prolétaires rebutés par les syndicats à cette forme d’organisation? Pour ma part, je ne comprend pas quelles raisons, hormis le fétichisme et la routine, s’opposent à imprimer cette orientation à la lutte de classes.

Rassinier est un camarade d’une sagesse quasi bouddhique. Pour lui, la révolution ne peut triompher que si elle éclate simultanément à l’échelle mondiale. Dans le cas contraire, il faut s’y opposer. Certes, il serait beaucoup plus avantageux que la révolution pût être déclenchée à l’heure H dans le monde entier. Mais, n’en déplaise à Rassinier, dût-il vivre aussi vieux que Mathusalem, il ne verra jamais cela, parce que les conditions concrètes que connaissent les travailleurs de chaque pays sont différentes. Comment imaginer que les prolétaires des États-Unis (soulignons en passant que leurs syndicats sont pleins à craquer) embourgeoisés dans leur immense majorité et sans traditions révolutionnaires pourront déclencher leur révolution en même temps que les travailleurs espagnols, italiens ou allemands qui ont derrière eux un long passé de luttes révolutionnaires? Rassinier ne nous le dit pas, simplement parce qu’on ne saurait, dans l’état actuel des choses, envisager de concordance réelle entre un mouvement révolutionnaire en Europe et une insurrection prolétarienne aux États-Unis. Exiger de telles conditions pour agir, signifie renoncer au combat.

La révolution hongroise a aussi posé au premier plan le problème de l’organisation révolutionnaire du prolétariat. Son aspect quelque peu chaotique a résulté de l’absence d’un organisme révolutionnaire déjà enraciné dans le prolétariat. Par ailleurs, sa brièveté ne lui a pas permis de le créer. Les Russes ont tué ainsi une révolution qui était peut-être née avant terme.

Pour terminer, je ne peux que m’indigner de voir reparaître, sous la plume de Rassinier, les calomnies infâmes dont la presse stalinienne nous a abreuvés. Qu’à la faveur de la révolution, toute la racaille chauvine et cléricale se soit agitée frénétiquement, nul n’en doute, mais sont-ce ces misérables ou les travailleurs de Budapest et d’ailleurs qui ont donné un sens positif au mouvement? Que les défaitistes aient rendu Rassinier pessimiste et amer, c’est son droit, mais c’est aussi le mien de maintenir une position de combat que je n’hésiterai pas le cas échéant à défendre au coeur de la mêlée.

Benjamin Péret.

 

OOOOOOOOOOOOOOOOO

UNE DERNIÈRE RÉPLIQUE

par Paul Rassinier

 Sur ma façon de penser et d’écrire, le lecteur de Défense de l’Homme a une opinion. Je supporte donc très allègrement qu’on y parle de mes articles comme « d’une pelote de laine abandonnée aux caprices d’un chat en délire », de ma « sagesse quasi bouddhique » sur le ton de l’ironie ou de mes intentions calomniatrices sur celui de l’indignation. Et je ne rends pas la monnaie de la pièce: d’une part, ce serait trop facile, de l’autre, ce qui m’intéresse, c’est le fond du débat que les articles de plume et les épithètes plus ou moins vengeresses ou plus ou moins malsonnantes ne font pas avancer.

Or, sur ce fond du débat, qu’il s’agisse de la méthodologie révolutionnaire, du syndicalisme et des conseils ouvriers ou du phénomène hongrois lui-même, la réponse de Benjamin Péret n’apporte rien qui me paraisse de nature à modifier ma thèse.

1. La méthodologie révolutionnaire. Il s’agit de savoir si la révolution sera spontanée ou s’il faut au contraire la préparer et, dans l’un et l’autre cas, si, en 1957, on la peut encore penser à une autre échelle qu’universelle. Sur la première partie de la question, Benjamin Péret se prononce à nouveau pour la spontanéité par le moyen des conseils d’ouvriers pour l’unique raison que les syndicats ont trahi la confiance qu’on avait mise en eux: on peut, répèterai-je, avancer avec autant de raison que les conseils ouvriers, s’ils n’ont pas trahi, n’ont pas mieux réussi et qu’en Russie, notamment, ils se sont laissé dissoudre par Lénine, Tomsky, Losowsky aussi béatement qu’en Occident les syndicats se sont laissés accaparer par les gouvernements.

Sur la seconde partie de la question, Benjamin Péret a beau jeu de me dire qu’il n’est pas possible de synchroniser un mouvement révolutionnaire dans des pays et sous des régimes aussi différents que l’Europe occidentale et les États-Unis: si la révolution n’est qu’une explosion de violence à partir d’un mécontentement, une descente dans la rue drapeaux en tête et chants, cris ou menaces de circonstances, poitrines découvertes et cheveux au vent, c’est évident. Mais avec une autre conception de la révolution et du syndicalisme, peut-être ne serait-ce pas si difficile.

2. La révolution. On m’excusera de me citer mais, voici ce que j’avais écrit: « … un certain nombre de bons esprits en tête desquels il faut placer Proudhon avec son Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, ont été amenés à penser que la Révolution ne se préparait pas en se criant sur les toits mais se faisait quotidiennement dans le silence en utilisant toutes les failles du régime pour créer les conditions objectives de la grande explosion qui deviendrait alors pensable sans l’intervention de la violence. Un travail de termites en quelque sorte et, pour le mener à bien, Proudhon avait inventé le mutuellisme et la coopération repris au début de ce siècle par Charles Gide et dont Daudet-Bancel est aujourd’hui le seul représentant ayant quelque consistance… Si, lorsque je parle d’un retour possible au syndicalisme révolutionnaire, je prends soin de préciser qu’il doit être préalablement rajeuni et modernisé, cela signifie que je ne le pense qu’assorti du mutuellisme et de la coopération, à mon sens seuls susceptibles de faire passer les moyens de production et d’échange aux mains des producteurs et d’apporter au syndicalisme révolutionnaire les moyens de la Révolution qui est son but. »

Je ne prétends pas détenir la vérité absolue, je dis seulement: voici ce que je pense et je n’interdis à personne de penser autrement. Ma conviction est que tant que les moyens de production et d’échange seront aux mains des oppresseurs, toute descente dans la rue est vouée à l’échec et à la plus sanglante répression. Elle est aussi que si, au lieu de faire des discours et des articles sur le thème de la prise ou de la destruction du Pouvoir, on prêchait d’exemple par la mise en place d’un système à base de mutuellisme et de coopération, l’idée s’en répandrait très rapidement à l’échelle universelle, que les contingences objectives se mettraient à se ressembler à la même échelle et que, toujours à la même échelle, il serait alors possible de synchroniser un mouvement révolutionnaire d’une autre allure. La méthode aurait au moins l’avantage de donner à la notion d’internationalisme prolétarien un contenu autre que le déclenchement certain d’une guerre mondiale comme c’est actuellement le cas.

Pour trancher, il y a donc en présence, au moins deux conceptions de la révolution:

– celle de ceux qui, comme Benjamin Péret préconisent d’attendre sans rien faire qu’exalter un idéal, la prochaine explosion d’un mécontentement populaire aux objectifs divers ou incertains que préciseront les conseils ouvriers élus en dernière heure ;

– et celle de ceux qui, comme moi, pensent qu’il faut dès maintenant créer dans les faits les conditions de la victoire dans un sens déterminé par le syndicalisme révolutionnaire assorti du mutuellisme et de la coopération.

Là-dessus, c’est moi qu’on accuse de vouloir attendre l’heure H.

Tout en regrettant, ô mystère de la spontanéité, « l’absence en Hongrie d’un organisme révolutionnaire déjà enraciné dans le prolétariat ».

Car on n’en est pas à une contradiction près.

La réponse de Benjamin Péret n’est certes pas « une pelote de laine abandonnée à un chat en délire », mais j’aimerais tout de même qu’il me dise comment on peut, sans un bon démêloir, concilier ces trois propositions qui se suivent sous sa plume:

a. Seuls les conseils ouvriers nés dans le feu de l’action (puisqu’on n’en voit pas naître en période de calme et que, d’ailleurs on n’en prône pas) peuvent faire une révolution ;

b. Les conseils ouvriers sont impuissants parce qu’il manque un organisme déjà (déjà = préalablement) enraciné dans le prolétariat ;

c. Le syndicalisme — pas celui des Américains, de Bothereau ou de Fajon, bien sûr, mais celui de la Charte d’Amiens rajeuni, par exemple — ne peut pas être cet organisme.

3. Les événements de Hongrie. Je n’en dirai qu’un mot dans l’espoir de calmer un peu l’indignation de Benjamin Péret: j’ai seulement écrit que « la situation n’était pas révolutionnaire en Hongrie, qu’il s’agissait de l’explosion d’un mécontentement général à son paroxysme mais d’origines diverses, dont le nationalisme le plus chauvin et le plus religieux des fanatismes constituaient la toile de fond, les formes de la propriété capitaliste n’ayant, à ma connaissance jamais été mises en cause ».

Benjamin Péret veut bien me concéder que « toute la racaille chauvine et cléricale s’est agitée frénétiquement et que nul n’en doute ».

Entre nos deux thèses, il n’y a donc plus qu’une question de dosage sur laquelle nous pourrons être facilement départagés par les dernières élections libres qui ont eu lieu en Hongrie.

Si Benjamin Péret veut bien s’y reporter, il se convaincra facilement à la fois qu’il y a loin de ce que j’ai écrit à ce qu’on a trouvé dans la presse bolcheviste et… qu’il a l’indignation facile.

 

N.D.L.R. — Nous avons publié intégralement l’opinion de Paul Rassinier comme celle de Benjamin Péret, sur le drame hongrois. Dans le numéro de mai, nous publierons une lettre de notre vieil ami Ferenc Botzor, lettre récemment reçue et dont la traduction n’est pas terminée. Cette lettre ne s’accorde pas avec l’opinion de P. Rassinier, et peut-être encore moins avec celle de Benjamin Péret.

En attendant, précisons notre opinion sur un point du débat qui nous paraît être une simple dispute de mots. La corruption et l’impuissance des syndicats proviennent de leur neutralisation par les créatures du parti au pouvoir. Rien n’empêchera ce même parti de répéter la même opération au sein des conseils ouvriers, si ces derniers étaient amenés à s’organiser méthodiquement pour une tâche constructive.

Précisons aussi que c’est tout à fait à tort que Lorulot, dans « l’Idée Libre » de mars prétend établir une identité de vues entre l’article de Rassinier, dont il donne un extrait, et son propre article de La Calotte, de décembre: « L’Église la main dans le sac ».

P. Rassinier entendait surtout exprimer pourquoi ne pouvait réussir ni se transformer en une véritable révolution sociale ce soulèvement parfaitement justifié. Lorulot, au contraire, voyait dans ce soulèvement un putsch fasciste déclenché par l’Église contre le paternel régime socialiste qui faisait régner « l’ordre » à Budapest. Il y a une « nuance » entre les deux points de vue!

Défense de l’Homme, numéro 102, avril 1957.

Advertisements