DDH-98-99

INDEX

DE LA STABILITÉ DES CONVICTIONS

par Paul Rassinier

Défense de l’Homme, numéro 98, décembre 1956, p. 3-6.

L’opinion est un facteur de progrès ou de régression, de guerre ou de paix. En dépit de son caractère essentiellement subjectif, elle est le facteur décisif: aucun chef de peuple ne peut jamais rien faire s’il l’a contre lui. Le malheur est seulement qu’elle soit trop aisément façonnable et, par voie de conséquence, très versatile.

La versatilité de l’opinion est un thème en or. La plus récente explication qui nous en ait été donnée reposait sur cette vérité fondamentale et un tantinet restrictive à savoir que « les Français ont la mémoire courte ». Celui qui nous la donna le fit d’une voix dont le chevrotement sénile fut pris pour de l’émotion et il emporta l’adhésion de tout un peuple. Personne ne s’aperçut qu’il portait quelques étoiles sur la manche et que, faisant métier de nationalisme, il ne pouvait étendre à l’homme en général, ce qu’il disait du seul Français.

C’est l’homme, en effet, qui a la mémoire courte et particulièrement l’homme social dont l’opinion est faite, non de vérités de principe, mais de vérités d’expériences.

Or, rien n’est plus fragile que la vérité d’expérience. L’Histoire ne se répétant pour ainsi dire jamais, l’expérience est toujours nouvelle et c’est pourquoi elle n’instruit pas. On a beau dire à l’homme que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets: à événements toujours nouveaux, causes toujours nouvelles auxquelles aucun raisonnement par analogie ne permet de remonter; ce qui, du même coup, interdit la prévision des effets. Essentiellement fondée sur des effets, la vérité d’expérience n’est donc jamais qu’une vérité a posteriori et du moment. C’est pourquoi elle est changeante et souvent contradictoire: à chaque moment historique sa vérité. L’opinion étant faite d’un ensemble de vérités d’expérience est forcément sujette aux mêmes variations et aux mêmes contradictions. Courte ou longue, la mémoire ne serait ici d’aucun secours: c’est de l’imagination qu’il faudrait à l’homme social et force est bien de reconnaître que, gouverné ou gouvernant, manuel ou intellectuel, il en est aussi totalement dépourvu que de mémoire.

Ce raisonnement n’a pas besoin de beaucoup de références historiques. Il est inutile d’invoquer la France de 1939 à 95 % derrière Daladier pour « en finir » avec Hitler, à 95 % avec Pétain, six mois plus tard «  pour en finir » avec « les mensonges qui nous ont fait tant de mal » et, quatre ans après, non moins à 95 % derrière de Gaulle et Thorez pour « en finir » avec tout, ce que, tout de même, elle n’a pas réussi: nous avons encore, quasi sous les yeux, l’intervention israélo-franco-britannique en Égypte et les événements de Hongrie qui résument tout.

Dans le premier cas, la vérité d’expérience sur laquelle était brochée l’opinion qui, à peu près générale, encouragea Guy Mollet à se jeter tête baissée dans le guépier égyptien, était il y a deux mois qu’un grand peuple comme la France et à plus forte raison deux nations comme la France et l’Angleterre réunies, avec ou sans Israël mais de préférence avec, viendraient facilement à bout d’un autre peuple aussi petit, aussi arriéré, aussi militairement mal équipé que l’Égypte. Dans cette perspective, Guy Mollet, Eden et Ben Gourion étaient de grands hommes. Aujourd’hui, c’est-à-dire après coup, la vérité d’expérience est que cette action d’éclat nous prive de produits pétroliers, du charbon et de quelques autres matières premières indispensables à l’économie et aux petites commodités de la vie. L’opinion, à peu près générale aussi, qui se broche sur cette nouvelle vérité d’expérience est que MM. Guy Mollet, Eden et Ben Gourion ne sont pas si grands que cela, en attendant mieux! Pour le reste, Guy Mollet, Eden, Ben Gourion ou pas, on n’est pas plus que le vulgum pecus, tenu d’avoir de la mémoire ou de l’imagination.

Dans le second cas, la vérité d’expérience était qu’en Russie la dictature du prolétariat construisait manifestement le socialisme. Celle-ci avait fini par s’auréoler de la puissance des dogmes et, depuis 1944, s’étendait aux pays dits satellites: Pologne, Hongrie, Bulgarie, Tchécoslovaquie, Roumanie… Jamais il n’avait été possible de faire la preuve contraire: le dogme auquel des David Rousset, des François Mauriac, des Merleau-Ponty, des Martin-Chaufier et d’autres seigneurs de moindre ou de plus grande importance, apportèrent tour à tour la caution de leur notoriété dans le style de l’époque, c’est-à-dire en contre-plaqué, avait encore celle de Jean-Paul Sartre et de son oie, de Roger Vaillant et de Picasso, de Joliot-Curie et de Maurice Chevalier, de Vercors et du bellâtre de Simone Signoret, du professeur Vallon et du microcéphale Gérard Philippe, etc. quand survinrent les événements de Hongrie.

Ce qui est curieux, c’est ce qui a suivi: pour cette « élite » — décidément, les mots n’ont plus de sens! — la vérité est devenue que la dictature du prolétariat pouvait aussi noyer le prolétariat dans son propre sang. Mais c’est aussi une vérité d’expérience, donc du moment, donc sujette à révision. Nous devons nous estimer heureux que le sang des malheureux Hongrois ait réussi à rendre évident aux yeux de tous ces gens ce que vingt millions de concentrationnaires, la défenestration de Prague, les grèves de 1953 en Allemagne orientale, les événements de Poznan, etc. n’avaient même pas réussi à leur faire soupçonner. Et tout ceci prouve au moins une chose à savoir que, quel que soit leur rang social ou leur culture — encore un mot dont on s’apercevra un jour qu’il est toujours à définir — la plupart des gens ne sont sensibles qu’aux vérités d’expériences: les vérités de principe c’était bon du temps de Platon ou de Démocrite, c’est-à-dire quand l’humanité sans expérience ou presque condamnait l’homme à trouver en lui les valeurs de référence. Nous avons aujourd’hui changé tout cela: la descendance de Platon et de Démocrite est fort clairsemée et elle a fui aussi bien la politique que la Sorbonne.

On peut certes se demander pourquoi la vérité d’expérience l’emporte toujours et avec une telle régularité sur la vérité de principe et si on le fait, il n’y a guère de doute pour moi qu’on arrive à cette constatation affligeante, que les idées des hommes dont l’ensemble ou la moyenne est l’opinion générale, sont commandées par leurs besoins. Le petit commerçant du coin et le fonctionnaire conducteur du dimanche encourageaient Guy Mollet à partir pour l’Égypte parce qu’ils avaient peur de manquer d’essence, l’ouvrier parce qu’il avait peur d’être réduit au chômage par manque de caoutchouc, de coton ou de mazout. Aujourd’hui, ils l’accablent parce qu’ils manquent de tout cela à la fois. De même n’étaient contre la guerre d’Algérie que ceux qui y avaient des « rappelés » et quelques illuminés dont nous sommes qui s’évertuaient à parler au nom de principes inaccessibles, se condamnant par là-même à n’être point entendus; la guerre d’Algérie se terminera un jour, quand le besoin le commandera, comme la guerre d’Indochine s’est terminée le jour où la nation n’a plus eu les moyens de la soutenir.

Il y a des exemples plus illustres que le petit commerçant du coin, le fonctionnaire ou l’ouvrier. On n’a pas, je l’espère, oublié Claudel magnifiant tour à tour Pétain et de Gaulle pour conserver, sous l’un comme sous l’autre, son rang d’ambassadeur et les petits bénéfices qui s’y rattachaient. Peut-être n’a-t-on pas non plus oublié François Mauriac qui fut l’un des plus beaux fleurons du Front national communiste et de l’Association France-U.R.S.S. uniquement parce qu’il était au mieux avec la propagande Staffel sous l’occupation et pour échapper à l’épuration. Je ne m’attarderai pas à Maurice Chevalier qui se découvrit communiste à la Libération parce que s’il n’avait pas eu cette heureuse inspiration il eût, lui aussi, été épuré pour s’être mis au service pétainiste de l’entretien du moral dans les camps de prisonniers. Ni à Picasso dont les convictions actuelles sont les mêmes assises intellectuelles et morales. Ni à David Rousset qui passa du service des Soviets à celui des Américains à partir du jour où il s’aperçut que la veine qu’il exploitait en littérature était épuisée. Ni à Merleau-Ponty qui, en 1950 et jusqu’au jour où il fut nommé au Collège de France « prônait les mêmes valeurs qu’un communiste. Ni…

Mais à quoi bon allonger la liste ?

Il nous reste Sartre qui oscille entre les mouches (1943) la putain respectueuse (1947) les mains sales (1948) Nekrassov (1954), qui a des vérités d’expérience c’est-à-dire une porte de sortie pour toutes les situations et qui en joue d’ailleurs fort brillamment. Les événements de Hongrie ne l’ont pas surpris, cet homme: il va ressortir les mains sales. Si l’espoir change de camp, il changera d’âme et ressortira Nekrassov… Ni les Allemands, ni les résistants, ni les collaborateurs, ni les Américains ni les Russes ne le prendront jamais au dépourvu: pour les uns et pour les autres, selon les circonstances, il est sûr d’être toujours et en toutes occasions une gloire nationale et une valeur à utiliser avec profit.

Les valeurs politiques sont à l’image de ces valeurs intellectuelles: le petit professeur qui s’ennuie, qui s’est fait politicien de clocher par désoeuvrement ou parce qu’il a d’autres ambitions, qui s’est lancé à la poursuite d’un mandat électoral, qui a attendu que tout le monde se soit mis bien d’accord pour proclamer que la guerre d’Indochine était une monstruosité et qui, pour se prononcer contre celle d’Algérie, attend de savoir s’il ne compromettra pas sa situation politique, est le digne pendant du littérateur alimentaire, conscience de la Nation. A l’heure du « courage civique », nous vivons sous le signe de la lâcheté générale et des petites astuces.

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Passez muscade

L’intervention israélo-franco-britannique en Égypte aura eu au moins un résultat heureux dans le domaine de la politique intérieure française: le Parlement est en train de discuter le budget de 1957 et personne ne s’y intéresse.

Tous les chapitres de ce budget passent à une vitesse record: 150 milliards en plus par ci, 100 milliards en plus par là.

Les services de la rue de Rivoli ont rendu public que, vraisemblablement, notre grand argentier ne pourrait pas contenir le déficit budgétaire dans les limites prévues, à savoir quatorze ou quinze cents millions.

Et qu’il faudrait vraisemblablement avoir recours à de nouveaux impôts.

Personne n’a entendu: on est trop occupé par l’essence!

On se réveillera à la chute des feuilles.

Parallèlement…

Un jour qu’il était bien disposé — ceci se situait le 19 novembre, exactement — M. Ramadier nous a promis qu’une hausse de l’essence n’était envisagée que dans un avenir assez lointain: pour le moment, il n’y avait rien à redouter.

Cette hausse, disait le ministre, était justifiée:

— 1. par l’augmentation du prix du fret;

— 2. par l’augmentation de 26 à 34 dollars par tonne sur le pétrole venant du Golfe Persique et obligé de passer par le Cap;

— 3. d’une hausse de 1 à 3 dollars par tonne sur le pétrole en provenance d’Amérique.

En moyenne 15 fr. par litre.

Qui se répercuteront sur le prix des transports et seront incorporés avec usure, selon la coutume, dans les prix de vente, au stade du gros d’abord, à celui du détail ensuite.

A nous la hausse des prix!

La balance commerciale

Pour maintenir les prix à l’intérieur, le tripatouillage de l’indice des 213 articles n’ayant pas suffi, le gouvernement a dû procéder à une politique d’importations massives.

Cela s’est traduit par une balance commerciale chaque mois plus délicate que le précédent.

A la fin de l’année 1955, nos possibilités en devises étaient chiffrées à environ 1.200 millions de dollars.

Du premier janvier au 1er décembre, c’est-à-dire en onze mois, ces possibilités sont tombées à 475 millions de dollars, soit une fuite mensuelle de 65 millions. A ce régime, la maison France en a encore pour 6 à 7 mois avant de déposer son bilan.

Parce que, je le répète, la fuite est chaque mois plus importante que la précédente: en une semaine, du 15 au 22 novembre, les services financiers ont enregistré le chiffre jamais atteint de 45 millions de dollars.

Maintenant que nous sommes obligés d’acheter en dollars la totalité de nos besoins en produits pétroliers — et charbonniers! — que nous payions en francs, il se peut que cette fuite passe brusquement au niveau mensuel de 100 millions de dollars.

Et nous n’en aurions plus que pour 4 mois avant de déposer le bilan.

M. Wilfrid Baumgartner, gouverneur de la Banque de France, a jeté le cri d’alarme.

A la place de Guy Mollet, on se méfierait tout de même un peu.

Imprévus

Au moment de l’embarquement pour Suez, le gouvernement n’avait pas prévu que la route du pétrole serait vraisemblablement coupée pour un long temps.

Il n’avait pas non plus prévu que la restriction de la consommation d’essence aurait des incidences budgétaires. Sur chaque litre d’essence consommée, le trésor national encaisse une somme qui avoisine 50 fr., soit, pour l’ensemble environ 250 milliards.

En admettant que nous nous trouvions dans l’obligation de réduire de 30 % en moyenne — ce qui est un pourcentage des plus optimistes! — notre consommation globale, cela creuse dans le budget un trou de l’ordre de 80 milliards.

Et pour les 70 % qui restent, que nous sommes obligés d’acheter aux Américains en dollars et 15 fr. plus cher par litre, un autre trou de l’ordre de 20 à 25 milliards.

Le ralentissement économique consécutif aux restrictions en produits pétroliers et à la raréfaction d’autres matières premières comme le caoutchouc, le jute, le coton à longues fibres, peut être chiffré à 10 ou 15 % de la production nationale, soit au même pourcentage dans les rentrées des impôts indirects: encore une centaine de milliards.

En tout 300 milliards.

A ajouter aux frais, eux aussi imprévus, de l’opération elle-même.

Vers le mois de juin, le déficit du budget se portera très bien.

 

On ferme

Les usines Simca ont annoncé la fermeture des ateliers du 15 décembre au 3 janvier.

Pour commencer.

Les autres marques d’automobiles annoncent une réduction de 30 % en moyenne sur leur rythme habituel de production.

On n’a pas encore chiffré le ralentissement dans les autres secteurs de l’économie: les spécialistes les plus optimistes avancent 10 à15 %.

Et revoici le chômage!

 

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LA NOUVELLE POLITIQUE AMÉRICAINE

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 99, janvier 1957, p. 3-7.

L’Actualité

Donc, le Président Eisenhower a été triomphalement réélu. C’est un succès beaucoup plus personnel que politique, et il est dû à la conjonction, devant le corps électoral, de deux forces d’origines pourtant opposées: d’une part, les marchands de coton sudistes et les marchands de pétrole dont sa politique égyptienne (refus du financement du barrage d’Assouan, nationalisation du canal, mise hors d’état des pipes-lines anglais de Syrie) allaient on en peut mieux ni plus dans le sens de leurs intérêts; de l’autre, un corps électoral inquiet, très peu pressé d’en découdre, aux yeux duquel la presse des premiers, qui est considérable, n’eut aucune peine à le faire passer pour l’homme de la Paix, en face des trublions démocrates, interventionnistes à tous crins, partisans de la liberté à la pointe des baïonnettes, etc, comme tout ce qui, dans le monde, est de gauche. En France, au lendemain de 1870, le réactionnaire Thiers fut préféré au républicain Gambetta, sinon dans des conditions analogues, du moins pour les mêmes raisons. Et Pétain en 1940…

Si je dis que ce succès du Président Eisenhower fut beaucoup plus personnel que politique, c’est que les candidats qu’il patronnait à la Chambre des Représentants et au Sénat n’eurent pas, et de loin, le même succès que lui: s’il dispose, comme dans la précédente législature, d’une majorité à la première des deux assemblées, ses adversaires démocrates l’ont tout de même emporté contre lui dans la seconde. Il lui faudra donc gouverner avec — fait exceptionnel dans la vie politique des États-Unis — un Sénat très attentif à semer peaux de bananes et pelures d’oranges sous ses pas. Que, dans les années à venir, sa politique extérieure s’en trouve infléchie à la fois dans le sens d’une plus grande fermeté à l’égard de l’U.R.S.S. et de plus d’indulgence pour les incartades franco-britanniques, n’est donc pas douteux, — quoique, pour ce qui est de ces derniers, depuis le coup de Suez, la France et l’Angleterre maintenant tributaires des É.-U. pour le pétrole et les dollars, ne paraissent plus devoir, avant longtemps, se retrouver à même de jouer les francs-tireurs du Bloc Atlantique!

Si on en croit la presse française, cette fermeté déjà s’annonce et le règlement des problèmes du Moyen-Orient pourrait être le théâtre de ses premières manifestations.

Au moment où paraîtra cet article, le plan américain pour le règlement de ces problèmes sera vraisemblablement connu. Pour l’instant (6 janvier), on ne dispose pour l’apprécier que des indiscrétions du New York Times relativement à une communication qui vient d’en être faite aux leaders du Congrès par la Maison Blanche.

On ne peut, bien sûr, pas faire fond sur les indiscrétions d’un journal à propos d’un plan qui, de toutes façons, est appelé à subir des modifications soit en cours de discussion devant les organismes compétents, soit même en cours d’application au gré des événements. Mais il peut être considéré comme certain que si, dans le domaine des voies et moyens, ce plan peut être assoupli ou durci selon les circonstances, il restera identique à lui-même quant au but qu’il poursuit et aux principes qui en formeront l’architecture.

Sous cet angle, le New York Times nous a révélé que le Président Eisenhower et son âme damnée M. Foster Dulles se proposaient, à partir de « la nécessité de combler le vide laissé au Moyen-Orient par l’Angleterre et la France », de résoudre rapidement et dans le cadre de l’O.N.U., le litige de Suez et le conflit israélo-arabe.

Ceci ne sera plus jamais remis en cause: telles sont bien et resteront les intentions de MM. Eisenhower et Foster Dulles. Et le langage qu’ils tiennent, à soi seul, est révélateur: combler le vide… dans le cadre de l’ON.U.. Ils n’auront d’ailleurs pas de peine à arriver à leurs fins: d’une part, l’O.N.U. est, certes, un aréopage « respectable », mais au sein duquel ils font la loi comme jadis l’Angleterre la faisait au sein de la S.D.N.; de l’autre, la France et l’Angleterre ayant, avec une sûreté de mouvement jusqu’ici inconnue dans les annales de la diplomatie, organisé elles-mêmes leur propre éviction du Moyen-Orient, ils sont seuls à pouvoir prendre la relève parce que seuls ils en ont les moyens financiers. Ils sont déjà en Arabie séoudite et, moyennant un ou deux moratoires, le soutien de la livre sterling par ci, une autre facilité par là, l’Angleterre ne demandera pas mieux, pour sauver sa situation économique intérieure singulièrement compromise, que de les introduire elle-même en Irak et en Iran. Les trois compagnies pétrolifères anglaises peuvent, dès maintenant, être considérées comme étant, en fait, passées sous contrôle américain.

Le seul point sensible de cette perspective est la Syrie qui menace de se soviétiser assez rapidement: ici, la doctrine Eisenhower-Dulles est que « les États-Unis ne pourront admettre la création d’un pouvoir de type soviétique, dans cette région ». Et ils prévoient une aide économique importante à la Syrie pour permettre à un gouvernement d’Union sacrée mettant les communistes hors-la-loi d’y établir une aide favorable à leurs visées. C’est sur le principe de cette aide que la majorité démocrate du Sénat, acquise à l’emploi de la force d’entrée de jeu, tentera de mettre le tandem en échec. Si elle y réussissait, ce serait très probablement la guerre… On a dit aussi que Nasser, par ses exigences, pourrait dresser quelques complications sur cette voie, mais ceci n’est que le point de vue de la diplomatie française, toujours en retard d’une information depuis que l’inénarrable Pineau en est le grand maître: car, de toute évidence, Nasser joue à plein — quoique en sa ménageant des portes de sortie du côté de l’U.R.S.S., comme tout bon diplomate le ferait à sa place — le jeu américain.

Le problème des Pays arabes allant ainsi, cahin-caha, vers sa solution, qui est le mariage de raison avec les États-Unis, la France et l’Angleterre ayant généreusement jeté le pétrole dans la corbeille de noces, il restera le conflit israélo-égyptien.

Ici, les choses n’iront pas d’elles-mêmes.

D’abord, c’est d’un conflit israélo-arabe et non seulement israélo-égyptien qu’il s’agit: au Moyen-Orient, l’État d’Israël a fait l’unanimité contre lui et cela se conçoit aisément.

 On a voulu faire, de l’hostilité des Arabes contre les Juifs d’Israël, une simple manifestation d’anti-sémitisme. Or, il n’est que de relire La Tour d’Ezra, d’Arthur Koestler pour se convaincre qu’il s’agit en réalité d’un conflit d’intérêts entre deux groupes ethniques dont les traditions historiques et religieuses, respectivement inspirées du Talmud et du Coran sont très voisines.

Lorsqu’au début de ce siècle, les pionniers du Sionisme se mirent en tête de regrouper le peuple juif dispersé en une Nation, de lui donner un État et d’en faire un peuple comme les autres, ils eurent bien le souci de se conformer aux règles de l’honnêteté dans son acception courante, mais ils oublièrent:

1. que l’Histoire n’allait pas dans le sens de la création de Nations ou d’États nouveaux qui ne pouvaient que compliquer encore et exacerber les antagonismes existant entre les Nations et les États anciens, mais dans celui de la fusion des groupes ethniques les uns dans les autres;

2. qu’au plan de la réalisation pratique l’honnêteté définie par le Droit civil pouvait devenir la malhonnêteté au regard du « Droit de l’individu ». Il y a donc maintenant un État d’Israël. Il n’est ni meilleur, ni pire que les autres. On y note un effort dans le sens de l’économie mutuelliste, mais, dans les kiboutzim (coopératives), si on en croit les informations de leurs plus chaleureux partisans, l’individu n’a pas plus que dans les sociétés anonymes, la faculté de s’épanouir et de donner sa mesure: il est un pion manœuvré et ballotté au gré des dirigeants. Le pouvoir politique est exercé dans les mêmes formes que dans les autres États modernes dits démocratiques. L’armée et la police font la loi comme partout et les institutions sont d’essence divine: l’État d’Israël n’est pas laïc. Dans de telles conditions, la tradition socialiste ne peut pas plus le parrainer que n’importe quel autre.

En plus, il y a les conditions matérielles dans lesquelles il a été créé: dans un pays de structure féodale, des gens sont venus acheter aux cheikhs (seigneurs) les fiefs sur lesquels ils faisaient travailler leurs fellahs (serfs) taillables et corvéables à merci; l’argent en poche, les cheikhs sont partis, mais les fellahs sont restés: les nouveaux maîtres les ont progressivement licenciés pour les remplacer par leurs coreligionnaires qui ne cessaient d’arriver, particulièrement de pays comme l’Allemagne hitlérienne, la Pologne, l’Autriche, l’Italie où ils étaient menacés de pogroms; puis ils les ont chassés. Il y a, tout autour d’Israël, errant à l’aventure ou parqués dans des sortes de camps de concentration, des foules d’Arabes qui regardent avec envie le gagne-pain dont ils ont été privés et qui, de temps à autre, font une incursion dans l’espoir toujours déçu de le reconquérir. Ils sont en surnombre dans les pays qui les ont accueillis et qui prennent fait et cause pour eux, et contre Israël considéré comme un peuple spoliateur ou, à tout le moins, comme un élément de perturbation. Et cette opinion prévaut, non seulement dans tout le monde musulman de l’embouchure de l’Inde à celle du Sénégal mais encore dans toute l’Asie qui fait cause commune avec lui c’est-à-dire dans la bonne moitié du monde.

Le statut international de l’État d’Israël, tel est, dans ce domaine, le problème que les États-Unis auront à résoudre: empêcher son expansion tout en évitant une nouvelle diaspora. Une nouvelle convention de Balfour, en quelque sorte, entre Arabes et Israélites, une cote mal taillée qui leur permettra, comme le firent les Anglais, d’utiliser tour à tour les uns contre les autres dans le code de la sage maxime: diviser pour régner. Il leur faudra donc inventer au plus tôt une nouvelle version du colonel Lawrence.

Voici maintenant, d’après le New-York Times, les six points probables du plan américain de règlement général en ce qui concerne le Moyen-Orient:

1° Les États-Unis appuient l’indépendance totale des pays du Moyen-Orient et s’opposent aux tentatives, d’où qu’elles viennent, d’imposer à ces pays une domination étrangère.

2° Le Moyen-Orient doit reconnaître son « interdépendance » avec l’Occident, surtout en ce qui concerne le pétrole, le canal de Suez et les communications aériennes.

3° Une solution au conflit israélo-arabe est une condition essentielle à la stabilité politique de cette partie du monde ainsi qu’à son évolution économique et sociale.

4° L’établissement de liens étroits entre les pays du Moyen-Orient et l’U.R.S.S. est une « source de danger » et les États-Unis ne pourront admettre la création, dans cette région, d’un « pouvoir » soviétique.

5° Les États-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir, aux Nations-Unies, pour établir la paix, la sécurité et la stabilité au Moyen-Orient et ils désirent que l’O.N.U. prenne très rapidement des décisions de nature à résoudre une fois pour toutes le différend sur Suez et le problème israélo-arabe.

6° Les États-Unis sont prêts à aider, sans aucune condition, les pays du Moyen-Orient à développer leur économie et leurs institutions sociales. Ils accorderont une aide à Israël au même titre qu’aux autres pays du Moyen-Orient, mais pas avant que les forces armées du président Ben Gourion aient complètement évacué le territoire égyptien qu’elles occupent encore.

On remarquera seulement le souci de cohérence de la Maison Blanche en rapprochant les points 1 et 4: le premier vise l’Angleterre et la France qui sont ainsi priées de modérer leurs ambitions côté pétrole; quant au second, il établit sans discussion possible que si la Syrie voulait se donner un gouvernement de type soviétique, les États-Unis seraient fondés à l’en empêcher.

Par tous les moyens, évidemment.

Telle est, en ce début d’année 1957, la nouvelle définition du Droit des peuples à disposer d’eux mêmes.

 

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PRODIGES ÉCONOMIQUES

Dévaluation?

On sait qu’en France, les paysans sont astreints à des prestations de sécurité sociale, bien inférieures à celles auxquelles sont astreints les ouvriers des usines.

Résultat: les caisses agricoles sont constamment en déficit, — les autres aussi, d’ailleurs!

Pour combler le déficit des caisses agricoles, le gouvernement a imaginé de créer une taxe de 3 % sur les devises achetées par les touristes français se rendant à l’étranger.

Pratiquement, toutes les devises étrangères seront soumises à cette taxe.

On n’y a pas pris garde, mais, cela revient à diminuer d’autant la valeur du franc français par rapport aux monnaies étrangères.

Justement, M. Ramadier estime que le franc français est, sur le marché mondial, surfait de 10 % de sa valeur: trois opérations comme celle-là et il sera dévalué de 10 %, sans qu’on soit obligé d’en faire une doctrine.

Mais il sera dévalué quand même!

Le saviez-vous?

En lisant le rapport du Sénateur Pellenc (rapporteur général de la Commission des finances du Conseil de la République), on apprend que la mission pacificatrice de la France en Algérie nécessite un corps expéditionnaire de 500.000 hommes et coûte 308 milliards au budget.

En Indochine, nous n’avions été obligés d’envoyer que 410 000 hommes.

Tous comptes faits, les huit millions d’Algériens ont donc en face d’eux un effectif de un millions et demi de Français ou assimilés (car, dans ces 500 000 soldats, il doit bien y avoir quelques noirs, comme en Indochine).

Alors voilà: tous les jours, on lit dans les journaux que 40 à 50 personnes meurent de chaque côté des lignes.

Faites vous-mêmes le calcul et vous verrez que cette guerre est irrémédiablement perdue pour la France: les pertes étant quotidiennement égales de part et d’autre, il restera encore 6 millions et demi d’Algériens, bien vivants et maîtres de la place quand le dernier Français ou assimilé aura poussé le dernier soupir sous le dernier coup de poignard. A ce rythme, cet événement se produira immanquablement dans 76 ans et demi.

La politique de M. Guy Mollet est efficace.

Il suffit seulement de savoir attendre.

Un fin politique

La France a besoin de pétrole et elle ne peut en acheter qu’aux Américains, seuls vendeurs depuis l’action d’éclat de Suez.

M. Pineau, notre distingué Ministre des Affaires étrangères, essai par tous les moyens d’obtenir des Américains que quelques uns des tankers qu’ils chargent à destination de l’Europe viennent se délester dans des ports français.

Ce qui est remarquable, c’est la façon dont il s’y prend: récemment, prenant le départ pour Rome, M. Pineau a fait, à Orly, une déclaration selon laquelle, influencée par MM. Eisenhower et Foster Dulles, l’O.N.U. s’était comportée comme un sous-pied dans l’affaire de Suez. Selon laquelle, aussi, MM. Eisenhower et Dulles étaient des moins que rien en politique. Il a peut-être raison, remarquez, mais…

Résultat: quand M. Pineau demande à être reçu à la Maison Blanche, c’est Bourguiba et le sultan du Maroc qui y sont reçus.

Autre résultat: les Américains continuent à charger des tankers à destination de l’Europe, mais c’est en Italie qu’ils vont se délester.

Ou en Allemagne, ou ailleurs.

N’importe où sauf en France.

Et M. Pineau prend l’avion pour Rome: des fois qu’il réussirait à acheter aux Italiens l’essence que les Américains leur envoient!

Seulement, les Italiens sont prévenus: si jamais ils faisaient un coup pareil, ils seraient à leur tour privés de pétrole: à l’annonce de l’arrivée de notre Ministre, tous les membres du gouvernement italien sont partis à la campagne…

Mais M. Pineau ne doute de rien!

La bonne méthode

Les 320 milliards produits par le dernier emprunt Ramadier se sont envolés. Dieu seul sait comme!

La guerre d’Algérie et l’opération Suez (vieille chipie, dans le style militaire), y sont bien un peu pour quelque chose, mais il paraît qu’il ne faut pas le dire.

Bref, malgré ces 320 milliards, l’indice des 213 articles qui conditionne la mise en marche de l’échelle mobile, menaçait de ne pas interrompre sa marche ascensionnelle.

Heureusement, la politique des détaxations était là pour un coup.

Pour amputer cet indice de 0,6 le mois dernier, on a détaxé 5 fr. sur le vin. Coût de l’opération pour le Trésor: 15 milliards.

A la fin de l’année, on s’est aperçu que si on ne détaxait pas les huiles et les pâtes alimentaires, le chocolat, le sucre, les confitures, certaines farines de blé, les farines pour enfants, le vinaigre, la chicorée et le vin, l’indice des 213 articles monterait de 1,92 et déclencherait automatiquement une hausse générale des salaires et traitements: on a détaxé. Coût de l’opération: 48 milliards 200 millions.

Pour combler tout ça, on a mis des taxes ailleurs: sur l’essence, sur la consigne des bagages, les tickets de quais, les salaires (impôt passé de 5 à 10 %), les devises étrangères, etc.

Autrement dit, on détaxe dans les 213 articles et on surtaxe ailleurs. Car M. Ramadier croit dur comme fer que ces hausses diverses ne finiront pas par se répercuter sur les 213 articles.

Encore un que l’expérience n’instruit pas!

Les vernis

Le Caire, 31 décembre (A.F.P.). — La levée des séquestres imposés aux Grands Magasins Cicurel a été annoncée dimanche par un arrêté signé par le ministre des finances, le Dr Abden Moneim El Kaissouni.

Cette société égyptienne avait été mise sous séquestre parce qu’elle comprenait un nombre indéterminé d’actionnaires français. La levée des séquestres s’applique également aux filiales de la Société Cicurel.

Cette dépêche est extraite du journal Le Monde du mardi 1er janvier 1957.

Il y en a qui retombent toujours sur leurs pieds.

Déjà, en 1954, le Nasser, il leur avait f… une sacré indemnité de dommages d’émeutes, aux magasins Cicurel.

J’allais oublier: les magasins Cicurel et leurs filiales ont pour gendre un dénommé Pierre Mendès-France.

Mais, bien sûr, ceci n’explique pas cela.

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