DDH-103-104

INDEX

 

LE GOUVERNEMENT DES ÂMES

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 103, mai 1957.

— Le gouvernement des âmes, P. Rassinier, p. 6-9.

— A la manière des frères siamois, Louis Dorival, p. 27.

L’Actualité

 Le gouvernement des âmes, P. Rassinier

 Le scalpel peut, maintenant, être porté non seulement sans danger mais encore avec la quasi-certitude d’atteindre le but recherché, jusque dans les parties les plus délicates du corps humain: après le cœur, le cerveau et presque coup sur coup. La chirurgie marche à pas de géant, ses progrès sont considérables. A l’endroit des savants qui les ont rendus possibles, notre reconnaissance et notre joie devraient être sans mélange.

Voici cependant que, le 29 avril, tous les journaux ont reproduit l’expérience à laquelle, sous les yeux des caméras de la télévision anglaise, avait complaisamment accepté de se soumettre, un jeune professeur anglais de psychologie: un lavage du cerveau. « Le but de cette expérience, dit la légende qui accompagnait la photographie, était de savoir si, après un tel traitement, sa pensée serait davantage influençable. »

Quelques semaines auparavant, les chroniques médicales de tous les journaux s’étaient émerveillées des résultats étonnants obtenus par les chirurgiens du rhino-encéphale: les perversions sexuelles pouvaient être corrigées, les manières de penser changées, par une légère et invisible intervention à partir du nez, des canaux lacrymaux ou des sinus. Cette intervention pouvait, en outre, être pratiquée pendant le sommeil, sans que l’individu s’en aperçoive. Et les chroniqueurs — généralement des médecins, des philosophes, des professeurs connus — de construire sur les possibilités d’influencer la pensée des individus, leurs avantages et leurs inconvénients s’il prenait fantaisie aux chefs de peuples d’en tirer parti.

Sur ce thème, on peut épiloguer à loisir. Il est bien évident qu’il n’y avait matière qu’à se réjouir tant que le scalpel ne visait qu’à redresser un pied, faire disparaître une malformation ou remettre en état un estomac, un intestin, un poumon, une artère ou un ventricule. Tout cela ne concernait que le fonctionnement mécanique de la machine humaine. Il s’agit maintenant du domaine de l’esprit et c’est d’autant plus grave que ce qu’on recherche — non seulement on ne le cache pas mais on le dit ouvertement — ce n’est pas mettre le cerveau en état de fonctionnement mécanique normal mais la mesure dans laquelle on peut influencer la pensée. Bientôt, il ne restera plus qu’à déterminer le sens dans lequel on l’influencera.

Pour cela, nous avons les politiciens. On peut imaginer un jour — ou plutôt une nuit — où un chef d’État en difficulté devant son opinion publique ou son Parlement s’en remettrait à une équipe de savants à sa dévotion, du soin de redresser la situation au moyen du scalpel devenu le moyen de gouvernement par excellence.

Enfoncés Georges Orwell et ses pronostics pour 1984! Enfoncés aussi le penthotal et les procédés vraiment rudimentaires employés par Staline pour conduire à bien les célèbres procès de Moscou!

Le scalpel vient de tout résoudre.

A l’échelle individuelle, il suffira d’une entente entre les chefs des peuples, à Genève ou Washington, pour que la Terre ne soit plus peuplée que par une multitude d’être purement végétatifs, pensant et agissant sur ordre d’une minorité de privilégiés. Les problèmes de la production et de la consommation ne se poseront plus sur le plan spéculatif: on produira et on détruira le plus naturellement du monde. L’Humanité sera une vaste termitière, au sein de laquelle, dans les premiers âges du nouveau régime, la vie sera réglée par un collège de reines tirées à un nombre limité d’exemplaires. Il y aura encore des guerres: jusqu’au jour où il n’y aura plus qu’une seule reine. On les fera de gaîté de cœur, elles ne soulèveront plus de problèmes philosophiques ou moraux. Du moins le collège des reines, puis la reine unique seront à jamais à l’abri des troubles sociaux et des révolutions.

Les savants se mettront en travers des projets des politiciens avant qu’il ne soit trop tard ? Voire: Einstein, le grand Einstein a mis l’énergie nucléaire à la disposition des alliés contre l’Allemagne hitlérienne et conseillé à Roosevelt de l’employer. En mourant, il est vrai, il en eut du remords: leur coup fait, il suffira de passer les savants au scalpel pendant leur sommeil et ils mourront sans remords…

Pour effrayante que soit cette perspective à peine un peu forcée, elle n’en était pas moins inscrite dans le processus d’évolution des sociétés modernes bien avant qu’ait été rendue possible l’intervention du scalpel dans le rhino-encéphale: Nous avions la famille, l’école, l’Église et le dictionnaire des idées reçues dont la presse et la radio n’étaient que des perfectionnements.

La presse et la radio, en France, notamment, obtenaient déjà des résultats pourtant remarquables.

Il y aura bientôt six semaines, les dix-neuf pays arabo-asiatiques de l’O.N.U. ont demandé à M. H. d’inscrire à nouveau la question algérienne à l’ordre du jour de la prochaine réunion de je ne sais quel organisme de cette honorable assemblée. La presse et la radio du monde entier ont diffusé la nouvelle dans tous les azimuts et on en discute dans toutes les chancelleries: à l’heure où j’écris, personne n’en sait rien en France et peut-être personne n’en saura-t-il encore rien quand cet article paraîtra.

Les cinq fils de feu el Glaoui sont-ils arrêtés par le gouvernement marocain pour activités anti-nationales ? Le premier réflexe de la presse et de la radio françaises est d’accuser l’armée marocaine de libération, de les avoir enlevés à l’insu du gouvernement marocain. Ici, tout de même, la ficelle était un peu grosse et il faut rendre cette justice à la presse et à la radio françaises que, le lendemain, elles ont démenti leur information de la veille.

Je passe sur les aspects aussi multiples que divers et contradictoires sous lesquels la doctrine Eisenhower a été présentée au public français: la palme revient à la visite du roi d’Arabie séoudite à la Maison Blanche et aux événements de Jordanie.

Tout d’abord, le roi d’Arabie séoudite ne devait jamais être invité par Eisenhower. Quand il le fut, on dit qu’il était mandé aux ordres et qu’il se plierait à ceux qui lui seraient donnés, à savoir la rupture avec l’Égypte, parce qu’il avait besoin de 19 millions de dollars. A son arrivée à l’aérodrome, Eisenhower se précipita à sa rencontre, ce qu’il n’avait jamais fait pour aucun chef d’État et, à son départ, il lui remit 250 millions de dollars en lui en promettant 150 autres millions. Aujourd’hui, le Président de la République française fait dire par ses services que, s’il se rendait à Washington, il aimerait (sic) à être reçu avec autant d’égards que le roi d’Arabie séoudite!

Quand à la rupture de ce dernier avec l’Égypte, nous sommes fixés sur ce point par la conclusion des événements de Jordanie. Des contacts ayant eu lieu entre les pays de la Ligue arabe (Syrie, Jordanie, Arabie séoudite et Égypte), un communiqué les a rendus publics dans cette forme:

« La Jordanie est la première ligne de défense des pays arabes et plus spécialement de ceux qui sont libérés de l’emprise étrangère, c’est-à-dire l’Égypte, la Syrie et l’Arabie séoudite. » Il considère en outre, comme nécessaires « le renforcement de la collaboration militaire entre la Jordanie, l’Égypte, la Syrie et l’Arabie séoudite; la fidélité à la Ligue arabe; l’appui illimité à tous les territoires arabes encore sous le joug impérialiste[1]; la lutte pour l’indépendance et la souveraineté complète de tous les pays arabes face à l’ennemi commun[2]. »

Là-dessus, la presse et la radio françaises qui ont passé ce communiqué sous silence continuent à parler de… l’isolement progressif et certain de l’Égypte au Moyen-Orient!

Et tout le monde y croit.

Mais, demain, il faudra convenir qu’au Moyen-Orient, l’Égypte mène le jeu avec l’assentiment et le soutien des États-Unis.

Et le gouvernement risque de s’en trouver fort discuté dans l’opinion publique.

C’est là un des aléas de la politique gouvernementale que ne peuvent éviter ni la radio, ni la presse et c’est en quoi le scalpel leur est bien supérieur: il éviterait au chef de gouvernement français — aux autres aussi, bien sûr — à son ministre des Affaires étrangères et à son ministre de l’Information, toutes ces contorsions intellectuelles qui mettent leurs méninges à rude épreuve, les obligent à avoir de l’imagination en les acculant à un empirisme hasardeux et se traduisant par toutes ces nouvelles injectées dans l’opinion le matin et démenties le soir dans une forme qu’il faut, au surplus, étudier pour éviter les vagues et les remous.

Nous sommes, ne l’oublions pas, au siècle de l’énergie nucléaire et il faut être de son temps. La famille, l’école, l’Église, le dictionnaire des idées reçues, la radio, la presse, le penthotal sont aussi dépassés en matière de moyens de gouvernement que les chemins de fer en matière de transport ou la lampe à pétrole en matière d’éclairage.

Je suis pour le scalpel qui permettra d’agir à coup plus sûr dans le gouvernement des âmes, d’aller beaucoup plus vite et de faire mieux.

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Premier Mai

Ce premier mai 1957 entrera dans l’Histoire pour avoir été, les années de l’occupation et de l’autre guerre mises à part, le plus fade que le mouvement ouvrier ait jamais connu. Les centrales syndicales, quelles que soit leur tendance ou de quelque obédience que ce soit, n’avaient donné aucun mot d’ordre à la classe ouvrière: liberté de décision était laissée dans tous les secteurs de l’économie aux échelons locaux et régionaux. Une réunion que les éléments nord-africains avait projetée fut interdite par le gouvernement et personne n’a protesté.

Des réunions ont cependant été tenues dans toutes les villes de France un peu importantes par la C.G.T. et la C.G.T.-F.O.: elles se sont signalées par les discours invertébrés qui y ont été prononcés. Dans la plupart des cas, des orateurs des deux centres confédéraux se sont bornés à remonter aux origines du 1er Mai, aux trois huit et aux martyrs de Chicago. Personne n’a songé à transposer les revendications quant à la durée du travail, du mouvement ouvrier du milieu et de la seconde moitié de l’autre siècle, aux contingences qui caractérisent le milieu de celui-ci: les bonzes de la C.G.T. et de la C.G.T.-F.O. n’ont aucune doctrine quant à la durée de la journée de travail au siècle de l’énergie nucléaire et de l’automation.

Sur le nombre des ouvriers qui se sont rendus aux réunions prévues, les renseignements que nous possédons nous permettent de dire que, dans l’ensemble, celles qui étaient organisées par la C.G.T. ont eu, et de loin, beaucoup plus de succès que celle de C.G.T.-F.O.

Et ceci est assez paradoxal à un moment où, des élections dans les entreprises et de l’influence de chacune des deux centrales dans les mouvements de protestation ou de grève, on peut déduire que la C.G.T. est en perte de vitesse très nette. Peut-être cette perte de vitesse due aux pantalonnades du parti communiste n’a-t-elle pas tant joué que la perte de vitesse du mouvement syndical dans son ensemble. On dit que des 6.400.000 syndiqués (sur 12 millions de salariés, fonctionnaires et cadres compris) de 1945-46, deux millions seulement restent, que se partagent les trois centrales. Sur ce nombre, la moitié, soit un million, serait encore à la C.G.T., les deux autres centrales se partageant à peu près équitablement le reste.

Et ceci explique cela.

Fait à noter: la C.G.T. se vide mais la C.G.T.-F.O. et la C.F.T.C. ne se remplissent pas pour autant dans la même mesure. Sur 10 ouvriers que les communistes ont dégoûtés, 7 vont planter leurs salades, 2 sont à la C.F.T.C. et 1 à la C.G.T.-F.O.

Tel est du moins le point de vue du journal Les Échos. Il est vraisemblable. Et il signifie que si un jour la C.G.T. tombe à zéro, il n’y aura pour ainsi dire plus de mouvement syndical.

Telle est l’importance du tribut que le mouvement ouvrier paie à l’inféodation de ses permanents aux partis, à l’Eglise et aux gouvernements.

Chronique de l’impuissance

Selon Philippe Viannay (animateur du Mouvement de Libération nationale sous l’occupation):

– 101 professeurs de la Faculté de Strasbourg et 942 de leurs étudiants;

– 151 élèves de la rue d’Ulm;

– 300 professeurs agrégés de Paris et banlieue;

– 30 professeurs de la Faculté de Clermont-Ferrant;

– 92 professeurs des lycées et collèges de la Manche;

– 75 professeurs de l’E.N.P. de Saint-Etienne;

– 80 étudiants du lycée Lakanal, etc…

ont protesté par diverses motions contre les tortures en Algérie, la politique de Guy Mollet, le bâillon mis à la presse.

Et tout cela ne produit aucune réaction de l’opinion publique.

Philippe Viannay, naturellement, s’en étonne.

Pas de quoi, cher Monsieur: tous ces protestataires sont aussi opposés entre eux qu’ils le sont au gouvernement, peut-être plus. Au delà de leur opposition au gouvernement, il n’est possible de les mettre d’accord sur aucune idée qui soit positive et constructive.

Il ne suffit pas d’être contre quelque chose, il faut aussi être pour quelque chose d’autre…

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A LA MANIERE DES FRÈRES SIAMOIS

par Louis Dorival

 Je ne sais si nos lecteurs ont tous vu des frères siamois. Les frères siamois sont de bien curieux phénomènes qui ont d’inattendues réactions. Par exemple, quand vous pincez les orteils de l’un d’eux, il arrive qu’il reste coi et que ce soit son « pendant » qui hurle qu’il n’aime pas le chatouillis.

C’est une réaction du même ordre que je viens de constater. Paul Rassinier, qui a de ces terribles fantaisies, s’est amusé, bien à tort à mon avis, à gratter sous les orteils du directeur de L’Express, et c’est un nommé Treno qui s’est mis à « gueuler au charron ».

Et le nommé Treno s’est répandu en spirituelles invectives dans le Canard Enchaîné du 8 mai. Sous le titre « Un raseur récidive », il nous a gratifié ainsi des fruits de sa bonne humeur:

 Dans « Défense de l’Homme », à propos d’une polémique avec la N.R.F. — qui ne lui a pas passé sa prose — M. Paul Rassinier écrit:
« Je n’ai rien à ajouter, sinon que les gens de L’Express sont à la fois très habiles et très puissants: ils font aujourd’hui à la N.R.F. le coup qu’ils ont fait l’an dernier au Canard Enchaîné lorsque Jeanson se permit d’y citer Le Parlement aux mains des Banques. Défense d’en parler: ils font le tour des salles de rédaction, usant du chantage s’ils n’ont pas de complicité dans la maison. »
 Ce Rassiniais y va fort. On aimerait savoir quel « coup » les gens de L’Express ont fait au Canard, après les quelques lignes exhaustives consacrées par notre ami Jeanson au bouquin dudit. A dire vrai, ce coup se résume en ceci que le Canard ayant dit ce qu’il fallait dire du livre en question n’a pas cru devoir y revenir.
 Il est apparu par la suite que M. Rassiniais, polygraphe incontinent et m’as-tu-vu de la plus fâcheuse espèce (c’est le Piqué de la Mirandole), ne pardonnait pas au Canard de n’avoir pas publié la longue et indigeste « tartine » qu’il nous avait envoyée. Ce falot personnage a fait depuis lors un abondant usage de la fin de non-recevoir polie que je lui fis tenir. Je le considère personnellement comme un emmerdeur pur et simple, et je m’étonne que des publications sympathiques et sympathisantes accueillent les yeux fermés ses élucubrations concernant le Canard. Cette petite mise au point s’imposait, dût-elle fournir matière à copie pour dix ans. On souhaite bon courage aux confrères qui s’en repaîtront. — T.

Ayant lu ce morceau d’éloquence, je me précipitai chez Rassinier afin de lui apporter les consolations indispensables. Je me préparais à lui citer un tas d’exemples illustres. Victor Hugo traité d’imbécile par une espèce de capitaine de bateau-lavoir. Flaubert malmené avec insolence par un quelconque Dufourneau, Zola, etc. C’était pas mal; mais voilà que je tombe sur un Rassinier hilare qui me dit qu’il n’avait jamais tant ri, qu’il se bidonnait rien qu’en pensant à la gueule du type en train de confectionner ça. Et d’ajouter que des petits trucs de ce goût-là facilitaient sa digestion…

En sorte que je revins, piteux, avec un discours rentré et le sentiment pénible que, dans cette affaire, ce pauvre Treno restait le seul à être embrené.

Treno, qui n’a décidément pas grand-chose à faire pour en être réduit à lire la prose des emmerdeurs, n’est pas au fond un méchant garçon: il a simplement le tort, avec son physique de chaisière, de vouloir jouer les durs. Ca lui vaut de récolter quelques flêches acérées dans le « postère », genre recette du Crapouillot, qui disait, dans son n° 9:

Je me demande si Treno a été vraiment capable de faire tomber pareillement le tirage du Canard , qui n’est pourtant pas rédigé par des emmerdeurs. Quoi qu’il en soit, ce pauvre Treno est incapable de faire tomber ses poussées de fièvre. Les sangsues derrière les oreilles n’y font plus rien. Les lecteurs qui connaîtraient un remède sûr sont priés de le lui envoyer, en port dû, 2, rue des Petits-Pères, Paris-2e. Merci pour lui.


[1] Il s’agit des pays du Pacte de Bagdad.

[2] L’Angleterre et Israël: on réserve la Russie.

 

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L’ÉMANCIPATION DES TRAVAILLEURS SERA-T-ELLE L’OEUVRE D’ENJOLRAS?

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 104, juin 1957, p. 3-6.

 De 1847 à 1872, en Angleterre, en Allemagne, en France, en Amérique et en Russie, Le Manifeste communiste ne connut pas moins d’une trentaine d’éditions en tout. La plaquette s’enlevait à un rythme jusqu’alors inconnu: avec la Bible, il était déjà le plus grand succès de librairie de tous les temps. Ni Marx, ni Engels n’avaient jamais songé à y changer une virgule.

En 1872, ils éprouvèrent le besoin de lui donner une préface[1] dans laquelle ils concédaient qu’« il y aurait lieu d’amender quelques détails » et ne craignaient pas d’affirmer:

« La Commune, notamment, a fourni la preuve que la classe ouvrière n’est pas en état de simplement s’emparer du mécanisme politique existant et de le mettre en marche pour son service propre. »

Ils reprenaient là une idée que, dans La guerre civile en France, Marx avait abondamment développée à partir d’une circulaire du Conseil général de l’A.I.T. qui l’avait fait sienne.

Ainsi fut, pour la première fois à ma connaissance, mis en doute par ses auteurs eux-mêmes, le célèbre postulat selon lequel « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », et sur lequel repose tout le Manifeste communiste.

Postérieurement à 1872, Le manifeste communiste parut encore deux ou trois fois précédé de préfaces, notamment en 1882 (2e édition russe traduite par Vera Zassoulitch[2], en 1883 et en 1890: elles portaient la seule signature d’Engels. Dans la dernière, Engels revient encore sur le postulat, mais seulement par une incidente circonlocutoire et quelque peu désabusée: « Et, comme dès lors, nous professions très décidément que l’émancipation des travailleurs devrait être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes… » Engels avait 70 ans, « les événements, les vicissitudes du combat contre le capital, les défaites plus encore que les victoires de… » qu’il évoque par ailleurs dans cette même préface, sa propre expérience, en somme, éclairaient d’une autre lumière les idées abruptes de sa vingt-septième année. « Le triomphe final des propositions émises dans le Manifeste, Marx ne l’a jamais attendu que du seul développement intellectuel de la classe ouvrière », écrit-il encore.

Et c’est le point d’arrivée d’un long chemin de croix à travers l’agitation pour l’agitation et « l’insuffisance des panacées », y compris celle dont il avait si souvent écrit qu’elle devait « préparer les esprits des combattants à une intelligence approfondie des conditions véritables de l’émancipation ouvrière » et qui, à défaut de mieux, avait enfin semé le doute dans le sien.

Engels est mort en 1894.

Dans le mouvement ouvrier sur lequel le marxisme à la sauce slave dit léniniste puis stalinien a mis l’embargo, ce doute n’a pas survécu. L’émancipation des travailleurs y « sera » toujours l’œuvre des travailleurs eux-mêmes et sans aucun rapport avec leur développement intellectuel, condition sine qua non du « triomphe final des propositions émises dans le Manifeste ». L’action y prime tout: de l’action, encore de l’action, toujours de l’action, hurlent à tous les échos les intellectuels défraîchis, les petites frappes illettrées, les permanents ventrus et les refoulées fortement charpentées des partis et des syndicats dits ouvriers par antiphrase. On ne sait pas ce qu’on fera ni où on va, mais on veut le faire et on y va. Tout à fait par hasard, il se trouve que la classe ouvrière ne marche pas et je me surprends souvent à penser que c’est à la fois fort heureux et très déplorable.

Fort heureux parce que, si elle prenait au sérieux tous les mots d’ordre qui lui sont lancés, le régime dans lequel nous vivons en mourrait sûrement, mais je frémis à la seule évocation du chaos dans lequel le monde entier serait précipité.

Et très déplorable parce que, si la classe ouvrière est sourde aux appels des survoltés d’un marxisme à la fois trop absolu et trop élémentaire dans ses origines pour avoir conservé des principes dans ses survivances contradictoires, elle l’est aussi aux appels du bon sens.

Je lis, dans les journaux, les commentaires de l’examen auquel ont été récemment soumis les conscrits de Seine-et-Oise. On les a dit exagérés. A tort: à plusieurs reprises, j’ai, autrefois, été désigné pour faire partie de jurys de cette sorte et, chaque fois, j’ai fait des constatations identiques. A vingt ans, la jeunesse française est d’un niveau intellectuel au-dessous de toute appréciation: la médiocrité des connaissances s’y dispute la première place avec la médiocrité des facultés.

Dans le courant du mois de mai, France-Observateur a publié, dans la forme d’un article anonyme, les réflexions d’un de ses lecteurs qui expliquent cette double médiocrité par le genre de vie imposé par les circonstances aux jeunes gens de 14 à 20 ans: à 14 ans, ils quittent l’école avec un bagage certes appréciable, mais au niveau de leur âge (seulement), et ils sont pris par le métier qui leur fait perdre le goût d’apprendre encore dans la mesure où, s’ils en avaient le goût, ils n’en auraient pas le temps ou la possibilité. Quand ils ont un moment de loisir, ils se reposent des fatigues du métier en écoutant la radio ou en allant au cinéma. Dans le meilleur des cas, ils pratiquent un sport ou suivent des yeux ceux qui le pratiquent. Il leur arrive de jeter un coup d’œil sur les titres des journaux ou sur ces infâmes publications illustrées et écrites en charabia à l’intention spéciale de la jeunesse. Jamais ils n’achètent un livre sérieux: ils n’en ont pas les moyens et, s’ils les avaient, ils ne sauraient pas lequel, les informations littéraires ou artistiques n’arrivant pas jusqu’à eux. Jusqu’à vingt ans, ils vivent à l’écart de tout effort culturel, ils oublient ce qu’ils ont appris et leurs facultés non entretenues s’amenuisent. A vingt ans, ils sont livrés à l’adjudant de quartier et quand ils reviennent du régiment…

C’est parmi eux que se recrutent les secrétaires des syndicats, des sections du parti socialiste et des cellules du parti communiste. A ceux-ci, on apprend alors que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » et qu’il faut se méfier des intellectuels. En peu de temps, ils en sont convaincus et ils enseignent à leur tour ces vérités premières assorties de quelques autres considérations sur un marxisme dont ils ignoreront toujours le premier mot. Et ils sont d’autant plus péremptoires que leurs convictions sont assises sur la base d’une solide et indestructible ignorance.

Ainsi, l’ignorance entretient l’ignorance et paralyse l’action.

Tout le problème est là.

Bien avant qu’Engels ne l’effleurât, sur le tard, dans la dernière préface qu’il écrivit pour le Manifeste communiste, ce problème avait été posé en termes clairs par Robert Owen en Angleterre (École de New Lamark, de 1800 à 1809): Engels ni Marx n’y avaient pris garde et ils tenaient Robert Owen en petite estime. L’école de New Lamark reposait pourtant sur le principe que le développement intellectuel de l’ouvrier était fonction d’un enseignement qui lui serait donné toute sa vie et de conditions de travail qui lui laisseraient le temps de le suivre. Elle était ouverte le jour pour les enfants, le soir pour les adultes.

Dans les années 1880, cette idée fut reprise par Paul Robin en France (Cempuis) et en 1901 par Francisco Ferrer, en Espagne dans des termes plus précis encore (École rationaliste). A la même époque et depuis, elle fut aussi reprise en Italie, en France et dans les pays scandinaves: Sébastien Faure et la Ruche ouvrière, Domela Nieuwenhuis, etc.

En 1957, le Mouvement ouvrier se soucie peu du développement intellectuel de la classe ouvrière: chacun de ses tronçons ne réussit à végéter qu’en cultivant, au contraire, son ignorance, ce qui lui permet de la flagorner bassement sans qu’elle proteste.

Dans cette nuit intellectuelle, une lueur, cependant, commence à briller: les étudiants en Pologne, ceux de Hongrie, ceux de France… La postérité de ce vieil Enjolras des barricades de 1848 se réveille. Le mouvement révolutionnaire mort dans le peuple renaît dans les Facultés d’où, comme en 1848 en France, comme en 1956 en Pologne et en Hongrie, il faut espérer qu’en France aussi, il redescendra dans le peuple.

Certes, cette lueur est vacillante encore, le mouvement amorcé n’en est qu’à ses premiers balbutiements, il se fait des illusions sur son importance et sur ses possibilités: les illusions et l’impatience parfois regrettablement tragiques (Hongrie) de la jeunesse. Mais la lueur, mais le mouvement sont là.

Il y a aussi la descendance de M. Bamatabois qui est solide à son poste.

Mais Victor Hugo nous a enseigné qu’en face d’Enjolras, M. Bamatabois ne pesait pas lourd: l’un avait la foi, un cerveau dont il savait se servir à l’occasion, l’autre n’avait que l’argent…

J’ai une grande confiance dans la jeunesse des universités. Aussi bien, c’est maintenant, en France et dans le monde, le seul endroit où l’on essaie de penser.

Et l’Histoire semble prétendre qu’il n’y a pas de Révolution dont les intellectuels n’aient, sinon donné le signal, du moins traduit les aspirations.

Actuellement, les intellectuels sont divisés. Les circonstances y sont sans aucun doute pour quelque chose: il n’y a rien à faire, ils ratiocinent. Mais c’est peut-être aussi parce qu’ils ratiocinent qu’il n’y a rien à faire.

Le jour où ils ne se perdront plus dans les détails et où, suivant le conseil de Voltaire, « ils ne pèseront plus des œufs de mouches avec des balances en toile d’araignées », un thème révolutionnaire surgira qui leur sera commun et ouvrira l’éventail des possibilités.

Alors, on sera revenu à la tradition historique de la Révolution « bercée par les chants des étudiants ».

Mais il faut, dès aujourd’hui, corriger le Manifeste communiste et, conformément à ce dont Engels n’avait eu qu’une intuition comme aux conclusions qu’on peut tirer de l’expérience du siècle, déclarer sans ambages que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre d’Enjolras ressuscité ».

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Sur le front anglo-américain

Entre l’Angleterre et l’Amérique, la guerre froide du pétrole se porte tout ce qu’il y a de mieux. Pour ne tenir compte que d’un passé récent, voici comment elle se traduit dans les faits:

Janvier. — Eisenhower envoie James Richards en Proche-Orient au titre de propagandiste de sa doctrine. L’Angleterre y envoie l’Intelligence Service fortement appuyée par la Cavalerie de Saint-Georges.

Avril. — James Richards expédie à Washington un télégramme prétendant que la doctrine sera adoptée par huit pays sur neuf qu’il a visités. Dans les quarante-huit heures, des troubles éclatent en Jordanie, pays toujours sensible aux arguments de la Cavalerie de Saint-Georges.

Mai. — Pour mettre fin aux troubles provoqués en Jordanie par l’Angleterre, Eisenhower envoie la 6e flotte patrouiller dans les parages. Le lendemain, la reine d’Angleterre annonce qu’elle ajourne sine die son voyage aux États-Unis. Sous un autre prétexte, bien entendu.

Fin mai. — Un accord sur un désarmement partiel est en vue entre les États-Unis et la Russie: Harold Stassen est chargé de le préparer. En réponse, l’Intelligence Service et la Cavalerie de Saint-Georges provoquent des troubles au Liban.

Les Américains en ont marre: ils prévoient une augmentation des échanges avec la Russie. L’Angleterre annonce qu’elle assouplira les siens avec la Chine.

Etc.

La suite au prochain numéro.

 

La facture

France-Observateur a établi le coût approximatif de la fermeture du Canal de Suez:

Dépenses militaires………………………………………….

30 milliards

Fermeture proprement dite (pétrole payable en dollars, (emprunt de la route du Cap)………………………………………………

40 milliards

Augmentation des taux de prêt…………………………………

80 milliards

Avoirs en Égypte…………………………………………….

100 milliards

Total………………………………………………………

250 milliards

A l’actif de l’opération: peau de balle plus le ridicule.

Les chiffres avancés par France-Observateur nous paraissent à première vue très proches de la vérité.

Les nationalisations

Au banquet de clôture du congrès des journalistes français du syndicat C.F.T.C., M. Gérard Jacquet, ministre de l’information, a déclaré: « Le contrôle de l’État sur la R.T.F. est la meilleure garantie de l’objectivité. »

Nous en sommes au régime de la raison et de l’information d’État.

On nationalise la vérité.

Juifs et Arabes

A la fin du mois d’avril, M. H., secrétaire général de l’O.N.U., s’est rendu en Israël pour proposer à M. Ben Gourion le plan suivant:

1. Israël s’engagerait à renoncer à tout recours à la force contre les pays arabes et déclarerait n’avoir plus aucune revendication territoriale;

2. Israël accepterait la révision du tracé des frontières actuelles pour reprendre dans l’ensemble le tracé prévu par le plan de partage de la Palestine étudié par l’O.N.U.;

3. Israël accepterait d’admettre sur son territoire 30 à 40 % des réfugiés arabes. Les autres seraient indemnisés au moyen d’un prêt que le gouvernement américain consentirait à Israël.

En échange de ces concessions, Israël pourrait obtenir, si le plan du secrétaire général de l’O.N.U. pouvait être accepté par les pays arabes, la renonciation de ces derniers, et spécialement de l’Égypte, à l’état de belligérance. La situation étant ainsi normalisée sur les frontières israélo-arabes, le canal de Suez se trouverait ouvert à la navigation israélienne et le port israélien d’Eilath pourrait se développer par la liberté de navigation dans le golfe d’Akaba.

Israël n’a pas donné de suite. S’il avait donné suite, il n’est d’ailleurs pas sûr que les pays arabes se seraient ralliès à ce plan. Le 21 mai, cependant, le secrétaire général de la Ligue arabe proposait à Israël la paix sur ce compromis…

Le 22, Israël se remet à parler de l’envoi d’un bateau-test dans le canal de Suez.

Dialogue de sourd…

L’économie américaine

Aux dernières nouvelles, la production industrielle ne progresse plus aux États-Unis: en 1957 (trois premiers mois), l’indice est à 146, c’est-à-dire au niveau du trimestre correspondant de 1956.

La construction de logements a baissé de 20 % par rapport à 1956 et elle était déjà tombée de 16 % en 1956 par rapport à 1955.

Les investissements industriels sont en baisse. La production des machines-outils sera en baisse: les commandes de février 1957 sont en baisse de 28 % sur février 1956. Les ventes des grands magasins n’augmentent plus.

Dans les milieux industriels, on prévoit néanmoins un accroissement de 5 % de la consommation, l’emploi s’étant relevé de 971.000 unités par rapport au mois correspondant de 1956. Mais le nombre de chômeurs  (2.288.000) n’ayant baissé que de 239.000 unités.

La conclusion à tirer de ces chiffres est que l’économie américaine n’arrive pas à absorber sa population au rythme de sa natalité.

Et que l’économie américaine est, sinon en récession, du moins à un palier.

 


[1] Datée de Londres le 24 juin 1872.

[2]: La première édition russe avait paru en 1860, traduite par Bakounine.

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