DDH-105-106

 

INDEX

Prélude au marché commun

LA GUERRE DE 1914 EST TERMINÉE!

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 105, juillet 1957, p. 7-10.

Le facteur de mon quartier est un joyeux fantaisiste et peut-être même un peu plus: quelque chose comme un personnage qui se serait échappé d’un film de Jacques Tati mais qui aurait remplacé la bicyclette par un vélo-moteur. Avec ça, tout ce qu’il y a de plus régulier. Sur certains de ses collègues que j’ai connus dans d’autres quartiers, il a seulement cet avantage que sa tournée est un régal bi-quotidien de bonne humeur.

Par exemple, il n’aime pas les boîtes aux lettres, ce qui, on doit en convenir, est un comble pour un facteur.

C’est trop impersonnel, dit-il, moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la carte de visite, c’est la tête du client.

Alors il grimpe dans les étages, ce qui est un autre comble.

Et, avec le courrier, on a droit à un commentaire d’ailleurs gratuit car, pour rien au monde, il n’accepterait un verre de vin, une cigarette ou quoi que ce soit.

— C’est pour l’amour de l’art, a-t-il déclaré une fois pour toutes: on se l’est tenu pour dit.

Le bonhomme, qui ne manque pas d’allure, ne manque pas non plus d’esprit. Le jour du débarquement clandestin en Égypte, à toutes les portes, il se présenta, hilare:

— Tout va très bien: la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Amérique. On les aura!

Il n’y avait plus de sucre, plus de savon, plus rien chez les épiciers. Toute la semaine, on avait couru aux provisions. Et, dans la plupart des cas, on avait négligé de prendre la T.S.F. le matin.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, tout le quartier fut aux fenêtres.

Avec ce gouvernement, il fallait s’attendre à tout.

C’était cocasse.

Quarante-huit heures après, on s’aperçut que, si le facteur n’avait pas tout à fait raison, il n’avait pas non plus tout à fait tort.

Son dernier succès date du 8 juillet. Cette fois, il avait pris pour thème le marché commun et l’euratom. Au coup de sonnette, vous ouvriez la porte et vous vous trouviez en présence d’un facteur tout contorsionné, qui faisait mine de vouloir vous tendre le courrier et, en même temps de se tenir les côtes, qui voulait parler et qui en était empêché par un rire bruyant et incoercible. Au bout d’un moment, il y arrivait et vous entendiez ceci:

— Enfin!… Hi hi hi! Ouf!… Hi hi hi!…

Puis d’une seule traite:

— La guerre de 1914 est terminée!… Hi hi hi!… Hourra!

Son paquet lâché, avant que vous n’ayiez eu le temps de manifester le moindre étonnement ou de poser la moindre question, reprenant son sérieux d’un seul coup, il vous plantait là, bondissant à l’étage supérieur en jetant à la cantonade:

— Comme on a l’honneur de vous le dire. Bien le bonjour Monsieur, bien le bonjour Madame.

Tout le monde rit, bien entendu. Par habitude. Mais peu de gens comprirent les rapports qui pourraient exister entre la guerre de 1914 et la ratification, par le Parlement français, des traités du marché commun et de l’Euratom.

Rien n’était plus simple, cependant: la guerre de 1914 avait pour but l’élimination, au profit de la France et de l’Angleterre, de la concurrence allemande au Moyen-Orient et en Afrique. Le marché commun a pour but, quarante-trois ans après, l’ouverture de l’Afrique à la concurrence allemande, — de l’Afrique et de quelques autres pays par manière de gratification.

L’Allemagne a atteint ses buts de guerre.

La France a renoncé aux siens, passant ainsi très allègrement sur les quelques 45 millions de morts des deux guerres (sans compter le reste!) que l’Histoire risque, maintenant, de mettre au compte de son entêtement.

C’est la France qui a proposé l’affaire: le conflit ne risque donc plus de renaître, la guerre de 1914 est vraiment terminée.

Le facteur de mon quartier est un grand homme et un fin politique.

Mais…

Naissance d’une idée

L’idée d’une Europe unie n’est pas neuve: Charlemagne, Charles-Quint et Napoléon 1er, pour ne citer qu’eux, en font témoignage. L’Angleterre, les quarante-trois rois au front bas qui, en mille ans, firent la France, le sabre de M. Prudhomme et l’honorable corporation des B.O.F. l’avaient jusqu’ici tenue en échec.

Pour séduire la chance, on a donc échangé le vocable et inventé le marché commun doublé de l’Euratom.

Cette audacieuse initiative est née, voici une dizaine d’années, de deux idées conçues sur des plans différents et si contradictoires qu’elles ont fini par converger.

La première émanait des États-Unis et était d’ordre essentiellement économique: il leur semblait, à juste titre, d’ailleurs, qu’il leur serait plus facile de conquérir l’économie de l’Europe occidentale par les moyens des investissements et de la contrôler dans la suite, si elle formait un seul bloc que si elle était divisée.

La seconde, qui émanait de la France était d’ordre exclusivement politique et stratégique: constituer un bloc européen assez important pour jouer le rôle d’arbitre entre le bloc russe et le bloc américain.

M. Guy Mollet mourut de ce quiproquo que M. Bourgès-Maunoury s’empressa de dissiper.

Aussi bien, les réalités matérielles étaient là: l’Amérique refusant de nous prêter de l’argent, on allait être obligé d’en emprunter à… l’Allemagne!

On trouva donc, tout soudain, un très grand nombre d’avantages au marché commun.

En le ratifiant, le Parlement français a aussi ratifié le traité d’Euratom mais c’est seulement pour la frime: de ce dernier qui relève de la conception « Europe-arbitre », les Américains ne veulent pas entendre parler.

C’est une Europe soumise qu’ils voulaient.

Ils l’ont et nous avec!

Un bon marché

Le marché commun a pour but la création d’un combinat composé de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg.

A travers tous ces pays, les marchandises, les idées et les hommes doivent, à brève échéance (à partir de 1960, si j’ai bien compris) pouvoir circuler librement, sans passeport pour les uns, sans entraves douanières pour les autres.

Pour les idées et les hommes, pas de difficultés.

Pour les marchandises, c’est une autre histoire: à l’intérieur même de cette zone, le rétablissement du libre-échange tuera immanquablement toute l’économie française dont les prix sont trop élevés et la monnaie trop surévaluée pour affronter la concurrence. Comme la France apporte ses colonies — ce qu’il en reste! — en dot, il en sera de même en Afrique.

Nous allons donc à grands pas vers la fermeture des usines françaises et la conception hitlérienne d’une France jardin d’agrément de l’Europe.

Heureusement, il y aura des dérogations. La France, paraît-il, bénéficiera d’un régime privilégié. A tout moment, elle pourra reprendre sa liberté et revenir à la politique des contingentements. C’est facile à dire: au départ de l’expérience, un chef de gouvernement pour midinettes au pays de la tarte à la crème et du bidon a pu se payer le luxe de se prononcer publiquement et avec les ronds de jambe de circonstance, à la fois pour la suppression de la libération des échanges et pour le marché commun qui suppose le libre-échange. Dans la suite, en cours d’expérience, ce sera peut-être un peu plus « coton ».

Et puis, il y aura toujours la pression américaine qui jouera en faveur de l’Allemagne dont les produits auront très rapidement conquis tout le continent sud africain.

Aujourd’hui déjà, l’Allemagne n’est plus qu’un prolongement ou une hanche de l’économie américaine: la Volkwagen et la Mercedès sont des produits américains de la General Motors sous marque allemande, les trusts américains ont des participations dans la plupart des entreprises allemandes, et ceci explique en grande partie l’extraordinaire relèvement de l’économie allemande. Pareillement, les économies belge, hollandaise et allemande sont des prolongements ou des hanches de l’économie américaine.

La France a prétendu échapper à cette entreprise tentaculaire et, aujourd’hui, elle s’y trouve empêtrée.

Demain, elle y sera dissoute.

De profundis…

Et requiescat in pace!

« Du fond de l’horizon… »

Je reviens au facteur de mon quartier.

Sans doute la guerre de 1914 est-elle terminée. Un jour, peut-être, il me remettra mon courrier en m’annonçant que celle de 1939 l’est aussi.

Mais, ces petits problèmes sont maintenant dépassés.

Mais le marché commun, effectivement ou fictivement assorti de l’Euratom, l’est aussi.

Autour de moi et comme pour me narguer, des gens réputés bien pensants se réjouissent de la constitution de ce qu’ils appellent l’Europe Vaticane, forme moderne du Saint-Empire romain et germanique de Charles-Quint.

Trop tard, Messieurs!

M. Harold Stassen a tout f… par terre: il vient d’obtenir en Russie soviétique le limogeage des Molotov, Malenkov and C° qui étaient, avec leur intransigeance, le dernier et le seul obstacle à des conversations fructueuses à deux entre l’Amérique et la Russie.

Bientôt, on reparlera du partage du monde en deux zones d’influence par regroupement des économies complémentaires: Russie et Europe occidentale d’un côté, Amérique et Chine de l’autre.

Et ceci posera des problèmes d’une tout autre importance.

 

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Le congrès socialiste

Au congrès socialiste de Toulouse, la politique de M. Guy Mollet a été approuvée par 2547 mandats contre 779 à la motion Deferre et 475 à la motion Verdier-Depreux.

Dans les journaux de l’opposition dite de gauche, on se réjouit de ce résultat qui traduirait un affaiblissement des positions de Guy Mollet dans son propre parti.

Or, rien n’est moins sûr.

La motion Deferre ne nous semble différer de la politique de l’ancien Président du Conseil que sur une question de pure forme: les modalités de la reprise des négociations avec le F.L.N. et le M.N.A. Mais, ni l’un ni l’autre ne reconnaissent la vocation nationale de l’Algérie.

Le jour proche où il faudra se prononcer sur l’indépendance de l’Algérie, on retrouvera Deferre aux côtés de Guy Mollet.

En second, bien sûr.

En somme, à ce congrès socialiste, l’indépendance de l’Algérie n’a recueilli que 475 mandats, c’est-à-dire, à peu de chose près, le chiffre habituel des motions minoritaires de politique générale depuis 1950.

Le langage des chiffres

En 1939, le Parti socialiste comptait 275.375 adhérents. En 1945-46, il en compta jusqu’à 360.000…

Il était, l’an dernier, tombé aux environs de 90.000

Au congrès de Toulouse, on a annoncé 117.000 adhérents.

Une remontée due à la clientèle que se fait tout parti au pouvoir en distribuant des prébendes.

Un mirage?

Il est de bon ton d’admettre que M. Bourgès-Maunoury ne fait qu’assurer pour un temps limité, l’intérim de Guy Mollet.

Nous, on veut bien.

Il se peut, en effet, que Guy Mollet se retrouve dans la peau d’un Président du Conseil aux environs de novembre.

Ce sera, en tous cas, la première fois depuis 1875 qu’une législature évolue en zig-zag de la gauche vers la droite. Généralement, une législation élue sous le signe de la gauche, évolue vers l’extrème droite d’un mouvement lent, sûr et continu: Herriot-Poincaré, Herriot-Tardieu, Blum-Daladier, Ramadier-Faure, Pinay, etc.

L’exception confirmera-t-elle la règle?

Internationalisme prolétarien

L’internationale socialiste s’est réunie à Vienne au début du mois: les débats ont mis en lumière qu’il n’y avait rien de commun entre les socialistes anglais et les socialistes français, entre les socialistes allemands et les socialistes français, etc.

En somme, les socialistes français ne sont d’accord avec aucun des autre socialistes d’Europe et du Monde. Les événements tendent à prouver qu’ils sont plus proches des conservateurs anglais ou des démo-chrétiens d’Adenauer que des plus pâles socialistes du monde. — des Italiens, par exemple.

Mais ils terminent toujours leurs Congrès par… l’Internationale!

Un ministre distingué

« Ce qu’il nous faut, voyez-vous, c’est un gouvernement français appuyé par des Français… C’est cela qu’il faut proposer à notre jeunesse: de l’énergie et non des chants berceurs ou de vieilles balançoires… Alors, des internationales comme ça, y en a marre!… Quant un gars de la S.F.I.O. va au Labour Party, il n’a pas le droit de moufter… J’ai encore à parler de la Tunisie et du Maroc qui vont recevoir leur paquet… » etc.

– Non, non, ce n’est pas du Poujade.

Celui qui s’exprime dans ce langage si distingué, c’est M. Max Lejeune au Congrès socialiste de Toulouse.

Avant d’être ministre, M. Max Lejeune était professeur.

C’est tout.

Le vent tourne

La France a, paraît-il, 70 jours pour trouver une solution en Algérie. Ces 70 jours de délai sont ce qui nous sépare de la prochaine Assemblée générale de l’O.N.U. où le problème sera évoqué et où, selon M. Defferre, son internationalisation ne peut manquer d’être décidée.

Les États-Unis, dit-on, « en ont marre » des « internationales » comme ça ce qui n’est pas peu dire.

Je crois qu’en effet, l’opinion américaine n’est pas loin d’être unanime à condamner l’attitude de la France.

Jusqu’ici, les réactionnaires qui sont au pouvoir n’envoyaient dire à M. Guy Mollet ou à M. Bourgès-Maunoury, ce qu’ils pensaient qu’en termes « diplomatiques » ou par des actes comme dans le cas de Suez, que M. Christian Pineau finissait toujours par tourner à son avantage. D’autre part, les démocrates étaient sur la réserve.

Aujourd’hui, les démocrates ont pris position en la personne du Sénateur Kennedy.

Les syndicalistes aussi au Congrès de Tunis de la C.I.J.L.

A part ces joyeux fantaisistes que sont les frères Alsoop, en Amérique, plus personne n’ose soutenir la thèse française.

Il y a donc tout lieu de penser qu’à la prochaine réunion de l’O.N.U. les représentants de l’Amérique seront impitoyables pour la France.

Et comme cette honorable association danse ce que l’Amérique siffle…

La peine de mort

Un livre vient de paraître chez Calmann-Lévy contre la peine de mort.

Il porte les signatures d’Albert Camus et d’Arthur Koestler.

Pourquoi faut-il qu’Arthur Koestler qui dit des choses si pertinentes et si bien ordonnées contre cette « vivisection suivie d’un enterrement prématuré » soit, en même temps, pour la guerre préventive contre la Russie des Soviets?

Y aurait-il une différence entre la peine de mort individuelle prononcée par les juges et la peine de mort collective décidée par les gouvernements?

 

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TECHNIQUE DU VIOL DES FOULES

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 106, août 1957, p. 3-8.

 

Rayant d’un trait de plume l’inviolabilité du domicile personnel et imprescriptibilité des droits individuels, le Président du Conseil demande au Parlement, et l’obtient aisément, l’autorisation de perquisitionner de jour et de nuit, de jeter n’importe qui en prison pour vingt-et-un jours, fût-ce sans motif et d’assigner par simple décision administrative, les adversaires de sa politique, à une résidence surveillée dans des camps d’internement. Le vote acquis, le Ministre de l’Intérieur ne cache pas que la France vient d’adopter le régime des camps de concentration. Et, pour prévenir toute protestation, le Ministre de la Défense Nationale déclare que « les discussions juridiques ne sont plus de circonstance lorsque le sang de nos soldats coule en Algérie ».

La presse gouvernementale qui, sous une multitude de titres parisiens ou provinciaux, tire à cinq ou six millions d’exemplaires et a quinze à vingt millions de lecteurs[1], justifie en bonne place le vote du Parlement par des considérations morales ou patriotiques de la meilleure veine et s’extasie sur les propos si sympathiques des Ministres de l’Intérieur et de la Défense nationale. Dans un salmigondis exhaustif, la radio hurle le tout, vingt-quatre heures durant aux oreilles de ses vingt millions de cherzauditeurs et le siège de l’opinion est fait, la France se retrouve derrière son gouvernement dans une presque unanimité dont les composantes sont, à doses à peu près égales, l’indifférence blasée, la résignation sceptique et un espoir qui se nourrit de la négation des évidences.

Cette presque unanimité ne se dissocie jamais que selon des règles bien précises et en suivant un processus toujours si semblable à lui-même qu’il est devenu traditionnel. Il arrive, en effet, que l’opinion change: la presse de l’opposition et la presse révolutionnaire ou non conformiste n’y sont généralement pour rien. La première ne tire guère qu’à six cent mille exemplaires et n’a pas plus de deux millions et demi de lecteurs dont la moitié au moins sont persuadés que ses intentions ne sont pas plus pures que celles de la presse gouvernementale. La seconde n’a pas plus de cent mille lecteurs dans les minorités des partis et des syndicats ou parmi les gens de plus en plus rares qui s’obstinent à penser librement et, pour être sûr d’y réussir, n’adhèrent à rien.

Ni l’une, ni l’autre ne sont citées à la radio. Elles peuvent l’une et l’autre, écrire qu’on torture en Algérie, que des milliers de personnes y sont arbitrairement jetées dans des camps de concentration, que, devant les tribunaux d’exception, des accusés sont privés du secours de la défense, que M. Pierre Henri Simon a écrit là-dessus des choses fort émouvantes, etc. Ces faits n’arriveront jamais à la connaissance de plus de deux millions et demi de personnes sur les quelque vingt-cinq à trente millions qui constituent l’opinion. Mais si David Rousset déclare qu’«  il n’y a pas à proprement parler de camps de concentration en Algérie », tout le monde le saura.

La partie n’est pas égale.

Si nous en sommes là, ne peut manquer de se demander le lecteur, comment a-t-il pu se faire que, dans certaines circonstances, l’opinion ait changé? Et comment cela se pourra-t-il faire encore?

Un exemple précis

L’évolution de l’opinion dépend exclusivement de la structure de la presse gouvernementale qui est toujours gouvernementale quel que soit le gouvernement.

Cette presse est entièrement à la discrétion des groupes financiers qui en ont la propriété juridique ou qui, ne l’ayant pas, la subventionnent ouvertement ou par le canal de la publicité. Les députés qui font les lois et les ministres qui veillent à leur application étant eux-mêmes les mandataires de ces groupes financiers au Parlement et au gouvernement[2] il n’y a, contre l’entreprise de corruption à laquelle se livre cette presse, aucune protection institutionnelle. Tout au plus arrive-t-on, de temps à autre, à démonter le mécanisme du phénomène.

Actuellement et depuis la fin de la guerre, c’est la Banque Lazard qui dispose de « l’influence » prépondérante dans tout ce qui se publie en France: France-Soir (1.400.000 ex.), Paris-Presse (200.000), Le Parisien Libéré (900.000), des hebdomadaires comme Paris-Match et la plupart des journaux financiers. La Banque Rothschild ne dispose guère que de L’Aurore (450.000) par le truchement de Boussac, et du Figaro (400.000) par celui de M. Pierre Brisson. Encore faut-il préciser que, M. Bleuestein Blanchet, qui distribue à peu près toute la publicité qui se fait en France et qui est attaché à la Banque Lazard, influence très substantiellement ces deux derniers journaux dans les grandes occasions. La Banque Gradis ne dispose, elle, que de L’Express (80.000) et des Échos (40.000) de la famille Servan-Schreiber. Le point de vue des Banques américaines est principalement exprimé par l’hebdomadaire Demain (30.000). Quant à la Banque Worms on continue à discerner sa présence à la fois dans les feuilles d’extrême-droite dont les tirages sont infinitésimaux et dans quelques revues qui flagornent le progressisme. Dans la conjoncture actuelle, son influence est quasi nulle.

Je ne dis rien des journaux comme Le Monde (200.000) qui est, financièrement parlant, un panier de crabes, ni de France-Observateur (60.000) qui dépend exclusivement de MM. Roger Stéphane et Claude Bourdet. Pas davantage je ne tiens compte d’hybrides comme Franc-Tireur (90.000) ou Combat (50.000) qui vivent en courant le cachet à la recherche de positions d’équilibre. Enfin, si la presse communiste ou progressiste dont l’influence ne déborde pas la clientèle qu’elle a fanatisée, devait être citée, ce serait seulement dans la mesure où, par l’intermédiaire du Consortium du Nord, elle représente un levier de manœuvre tour à tour utilisé par les Lazard, les Rothschild, les Worms et même… les banques américaines!

Ainsi se définit le rapport des forces qui se disputent l’opinion: il saute aux yeux que sa faveur est par avance acquise au point de vue politique le plus répandu qui est toujours celui de la Banque Lazard dont la presse est majoritaire.

Qu’on se rappelle la guerre d’Indochine à laquelle, pendant huit années, l’opinion publique donna son adhésion: le jour où la Banque Lazard a décidé d’y mettre fin et a porté cette décision à la connaissance du public par sa presse, l’opinion publique a renchéri et M. Pierre Mendès-France s’est trouvé là à point nommé.

Aujourd’hui, M. Pierre Mendès-France propose de mettre fin à la guerre d’Algérie par une solution fédéraliste englobant toute l’Afrique du Nord. La Banque Lazard dont les intérêts sont ailleurs n’est pas de cet avis. La Banque Rothschild non plus, d’ailleurs. Le point de vue de M. Mendès-France n’est porté à la connaissance du public que par les journaux de la Banque Gradis (L’Express, Les Échos) dont les intérêts sont servis par la solution fédéraliste. Même appuyé par Le Monde, France-Observateur et Le Canard Enchaîné, il n’a aucune chance de triompher.

A tout casser, toutes ces publications ne représentent guère que 400.000 lecteurs dont beaucoup sont communs et la presque totalité sceptiques quant à toute possibilité de remonter le courant.

M. Pierre Mendès-France ne s’obstine pas. C’est un sage.

Mais que, pour une raison ou pour une autre, la solution fédéraliste en vienne un jour à servir les intérêts de la Banque Lazard (par un accord avec les Gradis comme en Indochine, par exemple), France-Soir, Paris-Presse, Le Parisien Libéré, Paris-Match, Jours de France,  etc. le hurleront en gros titres en l’assortissant de commentaires les plus favorables et même si L’Aurore et Le Figaro des Rothschild étaient réticents ce que M. Bleuestein-Blanchet leur ferait payer dans le domaine de la publicité, l’opinion publique ferait chorus et M. Mendès-France redeviendrait rapidement un très grand homme.

L’épreuve de force

Les démocraties (sic) modernes reposent sur le principe selon lequel, dans toute nation, l’opinion du plus grand nombre doit prévaloir et, théoriquement, elles lui en fournissent les moyens institutionnels. Ce principe prête une personnalité aux masses, qu’elles soient majoritaires ou minoritaires. En fait les masses obéissent aux lois de la psychologie des foules dont l’âge mental et le niveau intellectuel moyens diminuent à mesure que leur nombre augmente, et elles n’ont pas de personnalité. Les masses humaines ne sont que des masses de manœuvre au sein desquelles celui qui a le plus d’argent fait, par la presse et la radio, penser ce qu’il veut au plus grand nombre et lui commande les réactions de son choix.

Ce n’est pas nouveau.

Ce qui l’est, c’est que — momentanément, au moins — celui qui a le plus d’argent et qui est l’Amérique, ne commande pas au plus grand nombre en France. Les Américains qui pratiquent à merveille ce système chez eux, en Allemagne, en Belgique et en Italie, ont en effet négligé de se créer une presse en France et en Angleterre: ils se croyaient sûrs des Lazard et des Rothschild, et ils avaient misé sur eux. Quand ils se sont aperçus que ces deux honorables maisons leur « claquaient » dans les mains ils ont essayé de lancer la Gauche Européenne puis Demain. Aujourd’hui, il ne leur reste que ce dernier qui, d’ailleurs, est en train de leur échapper. M. Jean Monnet, leur agent, n’est pas un journaliste et, de surcroît, il n’avait pas prévu que Suez, l’Algérie et les pétroles du Moyen-Orient provoqueraient un retournement chez les Lazard et les Rothschild.

A l’opposé de celui qui a de l’argent, et qui n’a pas de presse, il y a celui qui n’a qu’une presse à peine lue parce qu’il n’a pas d’argent.

C’est le cas des milieux non conformistes et des milieux révolutionnaires.

Dans ces milieux qui sont notre terre d’élection, on continue généralement à espérer, contre l’évidence même, que des vérités tirées à vingt ou trente mille exemplaires sous divers titres, présentement lues par une centaine de milliers de personnes, finiront par arriver à la connaissance du plus grand nombre, c’est qu’on y prête aux masses, non seulement une personnalité, mais une personnalité révolutionnaire curieuse de tout ce qui se dit, s’écrit ou se fait.

Il s’agit ici d’une simple pétition de principe, — celle sur laquelle repose tout le marxisme et qu’à la fin de leur vie, Marx et Engels eux-mêmes n’étaient pas loin de considérer comme telle, puisqu’ils n’attendaient plus la révolution « que du seul développement intellectuel de la classe ouvrière » c’est-à-dire d’une prise de conscience qui transcendait ses conditions matérielles de vie.

Dans son livre, Psychologie du Socialisme, G. Le Bon prétendait qu’« on se trompe beaucoup lorsqu’on croit aux instincts révolutionnaires des foules » et que « leurs tendances sont conservatrices ». Il n’hésitait même pas à ajouter que « toute la puissance du socialisme — car, à cette époque, le socialisme était puissant — provient de l’état mental passablement détraqué de la bourgeoisie ».

Et Georges Sorel dont les Réflexions sur la violence  postulaient « l’existence d’un ardent sentiment de révolte qui ne cesse de dominer l’âme ouvrière » n’en concevait pas moins que « les colères les plus violentes de la classe ouvrière ont, plus d’une fois, dépendu de passions qui pouvaient trouver satisfaction dans le monde bourgeois » et que « la psychologie des masses ouvrières est si facilement adaptable à l’ordre capitaliste que la paix sociale serait rapidement obtenue pourvu que les patrons voulussent bien y mettre un peu du leur ».

Ce n’est pas si mal raisonné. L’expérience de ces cinquante dernières années au cours desquelles on a vu la combativité des masses diminuer sans cesse au fur et à mesure qu’augmentait leur pouvoir d’achat, et successivement triompher Mussolini, Hitler, Péron, plus deux guerres mondiales avec leur assentiment, ne s’inscrit, en tout cas, pas en faux contre cette manière de voir à laquelle le récent passage de M.—– Guy Mollet au pouvoir en France ne semble rien avoir enlevé de la pertinence qu’elle peut avoir.

Un certain nombre de militants révolutionnaires — peu, à la vérité — ont commencé à voir les choses sous cet aspect. Convaincus, d’une part qu’aucune épreuve de force ne se conçoit sans l’adhésion de la masse qui leur a échappé, et de l’autre que, dans la conjoncture actuelle, il ne leur est pas possible d’entrer en contact avec elle, ils ne parlent et n’écrivent plus que dans l’espoir de créer dans son sein des noyaux de résistance aux entreprises de submersion de la presse et de la radio. Rechercher dans la masse les individus susceptibles d’en être détachés et de constituer ces noyaux qui pourraient servir de base de départ ou de dispositif de combat en cas de changement de la conjoncture, telle est la tâche qui leur semble le plus efficace En même temps, ils cherchent les moyens de provoquer ce changement dans la conjoncture non seulement dans l’ordre des facteurs subjectifs comme l’opinion mais aussi dans celui des facteurs objectifs comme les structures du régime.

Quitte a être une fois de plus accusé de pessimisme, je crois très sincèrement qu’ils n’ont pas tort et qu’il n’y a pas autre chose à faire que ce travail d’éducation à l’intention de quelques-uns.

Ce ne sera pas facile.

Ce sera long.

C’est qu’il faut, aujourd’hui, repartir de zéro.

A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, particulièrement pendant et immédiatement après l’affaire Dreyfus, de puissants groupes financiers ayant eu besoin de s’appuyer sur le syndicalisme et le socialisme (pour le triomphe d’une cause qui n’avait d’ailleurs rien d’économique ni de financier) les ont flagornés et ont créé un courant d’opinion à la faveur duquel avait jailli de la masse toute une pépinière de militants d’une grande valeur intellectuelle et morale.

Aujourd’hui, Lucien Laurat le note avec beaucoup d’à-propos dans ses Problèmes actuels du Socialisme[3] les militants du Socialisme et du Syndicalisme, qu’ils soient socialistes ou communistes, qu’ils appartiennent à la C.G.T., à F.O. ou à la C.F.T.C., ne sont pas d’un niveau intellectuel et moral supérieur à celui de la masse et ils n’ont pas plus de personnalité qu’elle.

Communistes et Cégétistes, ils ont accepté les prises de position les plus contradictoires du Stalinisme et ils acceptent aujourd’hui, de la même façon celles du Khroutchevisme.

Socialistes, ils sont aujourd’hui aussi anti-communistes bêlants qu’ils étaient pro-communistes à la Libération.

M.R.P. ou C.F.D.T., leur esprit d’initiative et leur liberté de jugement ne va pas au-delà de ce qui est permis par le Vatican.

Quel que soit leur niveau d’instruction ou de culture, professeurs ou grands commis, parcheminés ou non, ils sont des suiveurs incapables de penser autrement que par personne interposée.

 

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A qui se fier?

C’est la question que se pose le militant socialiste de base, ému par la politique colonialiste de la direction de son parti. Dans le louable dessein, soit de l’amender, soit de lui faire opérer un virage à 180 °, pendant la période préparatoire du congrès de Toulouse, il s’était prononcé soit pour la motion Deferre, soit pour la motion Depreux-Philipp.

Dans son esprit, ceux-là étaient des purs.

Las!

Quelques jours après le congrès de Toulouse eut lieu le mariage du fils aïné du Comte de Paris, Prétendant au trône de France. Dans l’assistance, on remarquait… MM. Deferre et Philipp, minoritaires dans le Parti socialiste.

Sans commentaires.

Ceux qui évoluent

L’homme absurde est celui qui en change jamais, dit-on.

M. Lucien Gachon n’est pas un homme absurde.

Cet ancien instituteur, aujourd’hui Maître de Conférences à la Faculté de Clermont-Ferrand, essaya, il y a une trentaine d’années, de lancer la littérature populiste en France avec Poulaille et quelques autres. Dans le même temps, il écrivait dans L’École libératrice, organe du syndicat national des Instituteurs, des articles minoritaires.

Or, M. Pierre Boutang, directeur de l’organe royaliste La Nation Française, qui prit la suite de L’Action française, ayant décidé de consacrer un numéro spécial au « Mariage du Dauphin de France », fit appel aux célébrités du monde intellectuel.

Parmi les signatures qu’on retrouve dans ce numéro figure, en bonne place, celle de M. Lucien Gachon.

En bonne compagnie, d’ailleurs, car on trouve aussi celles de MM. Daniel Halevy, socialiste du début de ce siècle et spécialiste de Nietzsche; Jules Monnerot, chrétien progressiste; Michel de Saint-Pierre, neveu de Mauriac; du colonel Rémy, etc.

 

Le blocus continental

Les grands événements de l’Histoire, prétendait Karl Marx, se produisent toujours deux fois: la première comme farce, la seconde comme tragédie.

Les historiens contemporains prétendent, eux, que l’histoire ne se répète pas, ce que, dans le style qui lui est personnel, Céline traduit dans cette formule: elle ne repasse pas les plats.

Pas question de trancher entre les deux points de vue: disons qu’il y a des similitudes souvent notables.

Exemple: le blocus continental décidé par Napoléon 1er contre la Russie, entreprise à laquelle l’Angleterre refusa de s’associer.

Aujourd’hui, le blocus économique de la Russie est décidé par les États-Unis.

L’Angleterre refuse toujours de s’y associer.

Et la France s’aligne sur l’Angleterre.

Le même problème à une autre échelle, en somme.

Il est difficile de prétendre que le blocus décidé par Napoléon fut une farce. Ce qui est sûr, toutefois, c’est que celui décidé par les États-Unis finira en tragédie.

Le pouvoir d’achat

Dans un mémorandum à l’O.C.D.E., déposé à la mi-juillet, le gouvernement français expose les mesures qu’il a prises pour « restreindre la demande interne ».

Restreindre la demande interne = réduire la consommation intérieure = réduire le pouvoir d’achat de l’ensemble des consommateurs.

Ces mesures se traduisent par:

1. un prélèvement effectué par l’État et à son profit qui représente 23,6 % du revenu national (au lieu de 21, 5 %, précédemment)

2. les dispositions budgétaires qui conduisent à ce résultat sont les suivantes: 354 milliards d’impôts nouveaux pour les 18 mois à venir et 367 milliards de réduction des dépenses publiques.

On augmente les salaires, on augmente les traitements et toutes les formes de rémunération du travail au stade de l’individu et, en fin de compte, les individus qui auront bénéficié de toutes ces augmentations auront, ensemble: 354 + 367 =  721 milliards de francs en moins à dépenser.

Comme on a l’honneur de vous le dire.

La gréviculture

La hausse des prix du charbon et de l’acier, celle de l’essence entraînant celle des transports, celles du vin, du lait, du beurre, du gaz, l’obstination des fruits et légumes à ne pas baisser, etc., tout cela a créé une conjoncture de troubles sociaux qui s’est traduite par quelques grèves en juillet-août.

Les grèves d’été, a dit le gouvernement, qui ne s’en est pas autrement ému.

Quand les employés de banques, les gardiens de prison ou le personnel de l’E.D.F. se mettent en grève, les tenants du régime ne s’effraient plus.

Les temps sont changés.

La grève partielle, je l’ai souvent soutenu, est d’un autre âge. Aujourd’hui, son seul mérite est d’essouffler la classe ouvrière dont elle concentre tous les efforts sur des broutilles sans cesse remises en cause, d’entretenir chez elle un état d’esprit exclusivement revendicatif au détriment de l’idéologie ou de la culture, et d’empêcher la préparation de la grève générale, c’est-à-dire de la seule forme de lutte qui soit susceptible de conduire à des améliorations substantielles et irréversibles.

La grève des banques, par exemple, fut une aubaine pour le gouvernement, dont les embarras financiers sont, dans une grande mesure, la conséquence d’une rotation trop rapide des capitaux en circulation. En se mettant en grève, les employés de banque ont ralenti cette rotation et permis au Ministre des finances d’assurer sans trop de peine son échéance de fin juillet. Si les fonctionnaires des finances s’étaient mis en grève en même temps que les employés de banque, et si les P.T.T. en avaient fait autant (chèques postaux), l’affaire eût déjà été plus sérieuse.

Je ne dirai rien de la grève des gardiens de prison: il ne manquait pas de C.R.S. pour les remplacer. Et, si les C.R.S. s’étaient eux aussi mis en grève, on aurait quand même trouvé des parachutistes!

La grève redeviendra une arme entre les mains de la classe ouvrière quand les routiers et les mineurs la décréteront en même temps que les cheminots et les P.T.T., la métallurgie en même temps que le textile, c’est-à-dire quand tous ceux qui travaillent s’y mettront ensemble.

Et quand ce grand mouvement se fera sans gêner personne, c’est-à-dire sans paralyser l’économie. Les chemins de fer, les camions sur les routes rouleront gratuitement, le facteur portera des lettres non affranchies, les poinçonneurs du métro et des autobus ne poinçonneront plus rien, les fonctionnaires des finances ne percevront plus les impôts et négligeront de mettre en recouvrement les créances de l’État, etc.

Ce sera la grève générale gestionnaire.

Si les tenants du régime peuvent encore avoir peur de quelque chose, c’est seulement de cela.

Un économiste distingué

M. Alfred Sauvy, dont il a déjà été question ici, est ce professeur de droit qui dirige actuellement l’Institut national de la population. Formé à l’école du Vatican, il avait adopté, à la libération, la plupart des formules économiques qui étaient alors des slogans du progressisme. Son job est la recherche du plein emploi, sur les routes balisées par l’économiste américain Keynes.

Lors de sa fondation, L’Express, qui a récupéré la plupart des progressistes de sacristie, lui a offert une tribune et, pour n’être point en reste, France Observateur lui offre de temps à autre une place que jalouse Le Monde.

Dans ces trois journaux et dans quelques autres revues plus spécialisées, M. Alfred Sauvy s’insurge depuis une douzaine d’années contre la politique économique de tous les gouvernements, sauf dans le secteur de la natalité.

Cet homme est résolument contre le Birth control. En 1945-46, quand pour remonter sa production au niveau de ses besoins, la France eut à choisir entre acheter des machines ou « acheter » des enfants, il fit une propagande effrénée pour la seconde formule, à laquelle son autorité en la matière permit de l’emporter.

M. Alfred Sauvy ne sait pas que le rendement de la machine est supérieur au rendement humain et d’un prix de revient bien moindre.

Il défend cependant la doctrine de la productivité.

Quelqu’un lui ayant récemment fait remarquer que la productivité et le niveau de la production étaient en palier en France depuis le début des hostilités en Algérie, M. Alfred Sauvy répond, dans L’Express du 8 juillet, que c’est parce que nous manquons de main d’œuvre, 500.000 de nos travailleurs étant actuellement occupés à donner des leçons de civilisation en Algérie, et que nous n’en serions pas là si nous avions importé en France 700.000 ouvriers étrangers que divers pays, notamment l’Italie, nous offraient.

Pas de machines, surtout pas de machines, M. Alfred Sauvy n’en veut à aucun prix.

Parbleu! Si la France s’était mise à en importer depuis 1946, la politique de la natalité devenait insoutenable et le confesseur de M. Alfred Sauvy était pour la natalité.

Ce professeur d’économie politique se donne des airs d’avant-garde mais seulement dans les limites permises par le Vatican.

Le transfuge

Jusqu’en 1956, M. Félix Gaillard, issu de l’écurie Jean Monnet, pouvait être considéré comme faisant la politique des banques américaines en France.

En 1956, il a épousé la veuve de M. Raymond Patenôtre, magnat de la presse d’avant-guerre dont les intérêts sont à la Banque Lazard.

Son engouement pour la politique étrangère de M. Foster Dulles en a diminué d’autant.

Le calcul de la Banque Lazard qui tire les ficelles dans les coulisses du gouvernement est le suivant: utiliser le crédit que M. Félix Gaillard possède encore en Amérique pour fléchir le Département d’État en faveur de la France, et en obtenir 600 milliards de francs.

Jusqu’ici, ce calcul n’a pas donné de résultats appréciables: M. René Coty n’ira pas à Washington sous ce gouvernement, et l’Amérique a, pour toute sa durée, coupé froidement les vivres à la France.

La Banque Lazard s’est, dans cette éventualité, repliée sur une tactique de secours à longs termes: elle est présentement en train de racheter toutes les valeurs françaises de pétroles, ce qui lui permettra, elle l’espère, de négocier quand même avec les E.-U. Comme cette banque a son siège principal à New York, le jour venu, cette négociation sera des plus faciles, les valeurs françaises de pétroles pouvant devenir américaines par un simple jeu d’écritures.


[1] On admet généralement que chaque exemplaire d’un journal est lu par 3 ou 4 personnes.

[2] Voir Le Parlement aux mains des Banques et Les Preuves.

[3] Les Iles d’Or.

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