DDH-108-109

INDEX

LA RACAILLE

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 108, octobre 1957, p. 3-8.

 

J’ai sous les yeux le n° de septembre d’une petite revue mensuelle d’extrême-droite, Lectures française[1]. Il s’ouvre sur un article de Henry Coston[2], « Les Girouettes de la presse ».

En soi, cet article n’a rien de sensationnel. Sa conclusion est en particulier décevante et il est fort incomplet. Il donne cependant un certain nombre de renseignements sur les principaux maîtres à penser de notre époque, notamment sur leurs antécédents. Son mérite est d’avoir rassemblé en un paragraphe rédigé en style télégraphique, l’essentiel d’une trentaine de curriculum vitae qui se trouvent disséminés dans cinq ou six numéros du Crapouillot, le livre d’Orion, celui de Jean Maze, etc.

On y apprend ou on s’entend rappeler que des gens comme Pierre Drouin, Maurice Duverger, Marceau, Yves Florenne, aujourd’hui collaborateurs du journal Le Monde l’étaient autrefois, le premier de Drieu la Rochelle, le second de Doriot, le troisième de Marcel Bucard.

Qu’avant d’être l’éditeur du mandésisme, René Julliard fut celui du pétainisme.

Que M. Guillain de Bénouville, l’actuel collaborateur de M. Bloch Dassault, était sous l’occupation le rédacteur en chef de la feuille antisémite, Le Pays libre.

Que Claude Roy de Libération, Morvan Lebesque et R. Tréno du Canard enchaîné, tous trois farouches résistants — du moins à ce qu’ils ont dit après 1944! — et épurateurs sans pitié, écrivaient, les deux premiers dans Je suis partout, le troisième dans la feuille maréchaliste Compagnon où il était voisin de colonne de Pierre Courtade (aujourd’hui à L’Humanité) et de Pierre Corval (de la R.T.F.).

Que M. Bérard-Quélin, homme important du Parti radical valoisien, était, à la même époque (1941-44) directeur de la Correspondance de presse après avoir été, jusqu’en 1941, secrétaire général de La France au Travail.

Qu’avant d’être engagé par M. Pierre Lazareff, Mme Carmen Tessier, la commère de France-Soir avait travaillé pendant toute l’occupation à Paris-Soir sous la direction de P.A. Cousteau.

Etc., etc.

Jean Quéral, l’auteur du célèbre Bottin de la presse collaborationniste (à l’usage du parfait épurateur, dit M. Henry Coston) travaillait, sous l’occupation, à l’agence Inter-France sous le nom de Jean Dormeuil.

L’économiste Bouvier-Ajam (rédacteur aux feuilles communistes Ce soir et Action en 1945-46), Bernard de Plas, l’actuel distributeur de publicité à la presse communiste, René Richard (de la C.G.T.- F.O.), Roget Paret (de France-Observateur), furent, le premier rédacteur de France (la revue de l’État nouveau sous Pétain), le second, un des soutiens de la presse doriotiste, le troisième dirigeant des jeunesses patriotes sous Taittinger et leader de l’antisémitisme et de l’antisocialisme dans le journal Le National. Le quatrième enfin fut, pendant quelque temps, l’un des rédacteurs les plus en vue de… la feuille monarchiste l’Indépendance Française.

Il n’est pas jusqu’à M. Alfred Sauvy, Directeur de l’Institut de la population sous la IVe République et collaborateur de l’Express qui n’ait été Directeur de l’Institut de Conjoncture sous Vichy et à M. Joliot Curie (!!…) lequel aurait signé, en compagnie de Maurras, Madelin, Bernard Fay et René Benjamin, un gros volume d’inspiration maréchaliste publié par Julliard en 1943.

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 La liste de M. Henry Coston est limitée aux gens qui ont été collaborateurs sous l’occupation, épurateurs à la Libération et, parmi eux, bien qu’elle néglige François Mauriac, à ceux qui naviguent dans les eaux troubles de ce qu’on appelle la gauche.

On en trouve autant à droite: feu Claudel, Pierre Brisson, Pierre Gaxotte, Thierry Maulnier, etc.

« On pourrait sans peine allonger cette liste » dit l’auteur.

Je pense bien!

  « Mais à quoi bon, ajoute-t-il, et qu’est-ce que cela prouverait? Que beaucoup d’écrivains sont versatiles? Nous le savons bien. que certains journalistes mettent leur plume au service de ceux qui acceptent « leur copie » et la leur paient bien? C’est ainsi depuis Renaudot. Alors? Pourquoi s’en étonner? »

C’est ici que nous ne sommes plus d’accord.

D’accord, il n’y a pas que des journalistes et des écrivains à faire figurer sur cette liste: il y a aussi des députés, des ministres, des fonctionnaires d’autorité, des militaires, des policiers, des chefs d’industrie… Celui qui a été payé en 1943 pour construire le mur de l’Atlantique et payé en 1945 pour le démolir, ceux qui ont construit des avions ou fabriqué des munitions pour les armées américaines ou anglaises après en avoir fabriqué pour l’armée allemande, le maréchal Juin qui a commandé sous Pétain et Eisenhower avec la même conviction et la même tranquillité d’esprit, les procureurs généraux Cavres ou Mornet, ne méritent pas moins d’être cloués au pilori que tel pauvre bougre qui a réclamé en 1945 dans le Canard enchaîné ou Libération, les têtes de ceux que ses articles de Compagnon ou de Je suis Partout avaient séduits en 1943. Et Paul Boncour? Et Herriot? Et Jeanneney?

A quoi bon, allonger la liste?

Il faudrait au contraire dresser un inventaire de toute cette racaille qui est toujours du côté du manche, dont la vocation semble être de donner des leçons de morale ou de jouer les directeurs de conscience de l’opinion sous tous les régimes, mais dont les seuls impératifs moraux sont la faim ou la trouille, c’est-à-dire les deux extrémités du tube digestif.

Parce que, s’il est exact que notre ennemi c’est notre maître, il ne l’est pas moins que notre pire ennemi c’est le domestique de notre maître.

Un maître, c’est quelqu’un qu’on connaît, sur les intentions de qui on est fixé, qui ne vous prend pas en traître parce qu’on s’attend à tout de lui. Et un ennemi qu’on connaît, c’est bien moins dangereux.

Son domestique, par contre, on ne le connaît jamais. Parce qu’il est pris parmi nous, nous sommes toujours tentés de le croire de la même essence que nous, de faire fonds sur lui, de l’associer à nos rêves et à nos combats. Rien n’est, à la fois, ni plus faux ni plus téméraire. Le domestique est d’une essence particulière. Il a besoin d’un maître et il n’éprouve jamais que le besoin d’en changer. Prêt à Dieu comme à César, les changements de maîtres indépendants de sa volonté ne le prennent jamais au dépourvu. Il est toujours prêt à passer de l’Émancipation nationale (de Doriot) au Monde, de l’Indépendance française à France-Observateur, de Compagnon ou de Je suis Partout à Libération ou au Canard enchaîné.

Ceux-ci sont gens instruits et, dans la plupart des cas, abondamment parcheminés? D’accord. Mais l’instruction et la culture ne font rien à l’affaire. C’est un problème de moralité. Et valet de plume ou valet de chambre, c’est la même mentalité.

On me dira qu’au cours d’une vie, les opinions peuvent changer au hasard des circonstances.

Toujours d’accord: l’homme absurde est celui qui ne change jamais.

Mais si ceux-ci sont méprisables, ce n’est pas parce qu’ils ont changé d’opinion: c’est cette imperturbabilité avec laquelle ils disent ou font le lendemain le contraire de ce qu’ils disaient ou faisaient la veille, cette prétention qu’ils ont à morigéner toujours, à faire la leçon en toutes occasions et à punir jusque par l’assassinat ceux qui continuent à défendre aujourd’hui leurs opinions d’hier.

Et c’est cela qui définit la racaille.

Je ne demande pas qu’on supprime la racaille: la montrer du doigt suffit à la rendre inoffensive et à priver le maître de son meilleur atout.

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 En matière de caméléonisme, les événements de l’occupation et de la libération, dans la mesure où ils mettaient la vie en cause, ont déterminé un mouvement de retournements successifs et spectaculaires d’une très grande ampleur. On les cite souvent parce qu’ils sont encore très proches de nous, mais aussi parce qu’ils sont les plus probants de notre époque.

Il est d’autres retournements qui sont passés et qui passent encore inaperçus parce qu’ils se sont produits dans des périodes plus calmes et moins dangereuses.

Qui se souvient ou qui a remarqué qu’un des plus beaux fleurons du radicalisme traditionnel puis du mendésisme, Me Moro-Giafferi, fut longtemps un des leaders du bonapartisme? Et qui sait aujourd’hui que le progressiste d’Astier de la Vigerie fut un antisémite d’une rare violence jusqu’aux années qui ont immédiatement précédé la guerre? Et Clemenceau, maire extrémiste de Montmartre en 1870, chef du Bloc national en 1919? Et l’Arlequin du bolchevisme Cachin? Et l’ex-jésuite Florimond Bonte?

Au niveau de célébrités moindres et de l’actualité, on rencontre à tous les coins de rues, des secrétaires de Fédérations ou de sections communistes ou socialistes dont les convictions politiques sont sans cesse « nuancées » par les circonstances et qui, dans leur parti, sont toujours du côté de la direction, ses prises de position sur les événements fussent-elles les plus contradictoires et les plus inattendues.

C’est devenu un jeu de blaguer les tournants du Parti communiste. Ceux du Parti socialiste, de l’internationalisme prolétarien au nationalisme forcené, du pacifisme à la guerre d’Algérie, de l’anticolonialisme de principe au colonialisme par précaution, ne sont pas moins sensibles quoique moins décriés et moins ridiculisés.

Ce sont cependant les mêmes militants qui défendent successivement, avec la même ardeur et la même conviction apparente, ces positions contradictoires.

Personnellement, je connais un nombre impressionnant de secrétaires fédéraux, de députés, de sénateurs, de ministres du Parti socialiste — dont Daniel Meyer et Guy Mollet! — qui, en 1944-45, étaient prêts à constituer un Parti unique avec les communistes[3] et qui, aujourd’hui, réclament leur mise hors-la-loi, leur emprisonnement ou leur mort.

L’esprit de parti, dit-on, mais cette appréciation ne résiste à l’examen que si, au préalable, on identifie le parti avec son chef, ce qui est une curieuse interprétation de la démocratie. En 1944-45, Blum était le chef; en 1957, c’est Guy Mollet qui est le chef…

En somme, cet esprit de parti se résume à prendre le parti du chef en toutes circonstances, quoi qu’il dise ou fasse et quel qu’il soit.

En réalité, ce n’est pas d’esprit de parti qu’il faut parler. Nous nous retrouvons, ici, face à face avec le besoin d’avoir un maître qui, par dessus tout, caractérise la gent servile. Qu’il s’agisse d’un maître à penser ne change pas les données du problème.

J’ai récemment assisté à une conférence de M. Gaston Berger[4], un de nos plus réputés spécialistes de la caractérologie. Cet homme éminent prétend que le juge, le prêtre, le soldat et le politicien sont des ratés[5]. Prédisposés à vivre dans la dépendance et y vivant effectivement, ils éprouvent à la longue, paraît-il, le besoin d’avoir à leur tour des inférieurs à juger, à catéchiser ou à commander. C’est une sorte de penchant à jouer un rôle qui les pousse, un refoulement qui cherche à se libérer[6], et M. Gaston Berger dit que ce penchant ou ce refoulement s’extériorisent dans la manie de l’exhibitionnisme. Un exhibitionnisme particulier, cependant, car, totalement dépourvus de personnalité, ils n’exercent jamais leurs exploits que dans l’ombre d’un maître et comme abrités sous son aile. Ça donne l’adjudant aux armées, le commissaire ou le juge dans la police et la magistrature, l’abbé en religion et les prévôts en prison. Ceux qu’on remarque le plus sont ceux qui ont choisi la politique et qui nous abordent dans la rue pour nous confier avec des airs entendus que Guy Mollet leur a dit… que Thorez ou Duclos leur ont écrit… que Mendès-France leur a personnellement confirmé… ou qu’ils tenaient tel renseignement inédit d’un préfet ou d’un ministre de leur amis.

Ne nous y trompons pas: ils briguent un mandat électif et ils ne font que soigner leur popularité dans les milieux où ils évoluent. Leurs convictions ne les embarrassent pas: ils en ont de rechange qui leur sont fournies par le maître à penser qu’ils servent et qui leur vient des circonstances.

Ils sont peu nombreux, heureusement, dit M. Gaston Berger, on ne les prend tout de même guère au sérieux et c’est pourquoi les partis politiques sont si peu peuplés et d’une population sans cesse changeante: les gens sérieux ne font jamais que s’y fourvoyer temporairement.

M. Gaston Berger parle un langage trop académique pour les classer, comme moi, dans la racaille ou dans la lie de la population: c’est pourquoi il les appelle seulement des ratés, quel que soit leur degré d’instruction ou de culture.

Je ne chercherai pas de chicane à M. Gaston Berger: en gros son raisonnement se soutient. Je pense néanmoins que, si peu nombreuse que soit la gent servile, exhibitionniste et dispensatrice de leçons parfois sanguinaires, elle suffit à assurer, dans la nation, la prépondérance de ces partis pourtant squelettiques et qui ne sont que des passoires.

Le premier souci de notre époque me semble donc être d’établir une ligne de démarcation visible entre l’homme de conviction et le domestique aux opinions interchangeables, animé seulement du désir de parvenir ou d’améliorer sa situation dans l’ombre de nos maîtres.

Entre la racaille et les gens sérieux.

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 La crise

La crise ministérielle a dominé la vie politique française durant tout le mois d’octobre. Comme à l’accoutumée, elle a été pensée et sera résolue comme toutes celles qui l’ont précédée. Elle dépassait cependant de beaucoup le caractère d’une simple crise ministérielle. Cette fois, elle était le contre-coup d’un ensemble d’événements dont le théâtre était non seulement la France mais le monde entier.

Les trois principaux de ces événements furent, par ordre d’importance, l’ère de récession économique dans laquelle semblent être entrés depuis peu les États-Unis, le congrès du R.D.A. de Bamako et la politique algérienne du gouvernement de M. Bourgès-Maunoury.

En réalité, vus de Paris, ces trois événements interfèrent entre eux et convergent dans le marasme politico-économique français qu’ils consacrent.

A supposer que les États-Unis aient continué à nous consentir les centaines annuelles de millions de dollars et quelques autres menus avantages financiers, point n’eût été besoin de parler de cote en juin et M. Guy Mollet n’eût pas chuté. On a souvent dit que, s’ils nous avaient supprimé toute aide c’était pour faire pression sur la France en ce qui concerne sa politique algérienne. C’est exact. Mais le discours du Président Eisenhower à la réunion du fonds monétaire international à Washington a laissé percer une autre vérité: la nécessité pour les États-Unis comme pour le reste du monde de lutter contre l’inflation et le renchérissement intérieur de la vie. Les États-Unis sont eux-aussi à court de souffle et ils en sont au point où ils doivent réviser leur programme d’aide à l’étranger dont la France, en raison de sa politique algérienne devait être la première victime.

La France leur coûtait très cher.

Peut-être est-ce pour cela que, depuis Suez ils ont fait porter tous leurs efforts sur la Tunisie, le Maroc et l’Afrique Noire.

Ainsi s’expliquent les décisions du Congrès du R.D.A. de Bamako: l’Afrique Noire, à son tour s’en va, attirée qu’elle est, comme la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, par le métropolisme américain.

Les États-Unis auront la France à l’usure et par la bande. Le fédéralisme mis en avant par les représentants des populations de notre empire colonial n’est qu’un mot destiné à masquer un premier pas — d’ailleurs légitime — vers l’indépendance. Le jour où l’ensemble africain sera doté d’un législatif et d’un exécutif, on aura beau proclamer qu’il reste partie de l’Union française politiquement parlant: économiquement, c’est avec les États-Unis qu’il fera des échanges parce qu’il aura la possibilité de les faire à des prix bien plus avantageux que les prix français.

Et cela, personne ne pourra l’empêcher.

Amérique 1957

Depuis 1953, date de sa dernière crise, l’Amérique semblait vivre dans l’insouciance consécutive à la facilité avec laquelle elle était sortie de l’impasse.

Les économistes, cependant, notaient dans l’indifférence générale, une hausse des prix continue depuis octobre 1956 et qui atteignait environ 78 % ces temps derniers.

Parallèlement, une réduction de 4 milliards de dollars au chapitre des dépenses militaires, conduisait au licenciement de 300.000 ouvriers travaillant pour leur défense nationale. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les mille plus grandes entreprises du pays s’annonçaient en recul de 29 % sur l’année dernière au chapitre des investissements. Le marché de l’automobile, de l’ameublement, des appareils ménagers est en régression. Les automobiles dont la vente est en recul de 800.000 unités sur l’année dernière, se vendent au rabais sur les prix officiels, disent les journaux.

On ne peut pas parler d’une crise de l’importance de celle de 1931, bien sûr. Mais tout cela indique une récession qui sera peut-être plus importante que celle de 1953 et plus difficilement surmontable.

Un indice: on a beaucoup parlé du Spoutnik ou bébé-lune durant le mois d’octobre et on a noté, à son propos, l’avance prise par les Russes sur les Américains dans le domaine des satellites artificiels. Cette avance est certaine. On aurait cependant tort de la situer dans le domaine scientifique où les Américains disposent d’autant de connaissances que les Russes et peuvent en faire autant sinon plus. Elle n’existe que dans le domaine de la réalisation où les Américains se sont laissé distancer seulement parce qu’ils avaient lésiné sur les crédits accordés aux savants qui travaillent pour eux.

Or, pour qu’ils aient lésiné dans un secteur qu’ils considèrent toujours comme primordial, il faut vraiment qu’ils y aient été financièrement obligés.

C’est le signe que la récession qui s’annonce et qu’a traduite Eisenhower dans son discours au Fonds monétaire international est aussi grave qu’inattendue.

Et non seulement pour eux: la politique déflationniste dans laquelle ils viennent de s’engager aura des répercussions dans le reste du monde atlantique en ce sens qu’ils n’y achèteront plus rien, et que, progressivement le marché américain se fermera aux exportations de tous leurs alliés.

A commencer par les Français et les Anglais, naturellement!

La balance commerciale

Aux dernières nouvelles, notre déficit commercial pour les neuf premiers mois de 1957 dépasse de 65 % celui des neuf mois correspondants de l’année dernière.

La dévaluation Gaillard du 10 août dernier a ramené pour août et septembre, le déficit de notre balance des comptes des 100 milliards mensuels moyens aux environs de 30 milliards.

A trente milliards par mois, le lecteur peut calculer lui-même le temps que dureront les 100 milliards consentis au ministère Bourgès et prélevés sur le stock d’or de la Banque de France: un peu plus de trois mois.

Cela signifie qu’ils seront épuisés vers le 15 novembre.

On comprend pourquoi la plupart des augures consultés par M. René Coty pendant la crise ministérielle ont parlé de la nécessité de décider 200 milliards d’impôts nouveaux et de réaliser par décret 200 milliards d’économies nouvelles.

C’est clair: tous les trois mois il manque 400 milliards pour combler les trous que de brillants spécialistes creusent dans le budget national.

Les échelles d’indices

La France sera bientôt merveilleusement équipée pour mesurer la hausse traditionnelle des prix. Nous avons déjà trois échelles d’indices: celle des 250 articles pas tout à fait au point, celle des 213 reléguée au magasin des accessoires parce qu’elle n’était pas assez docile aux injonctions gouvernementales et celle des 179 articles sur laquelle sera calculé le S.M.I.G.

A titre de renseignement, voici, comparées entre elles, les deux dernières échelles, l’ancienne et la nouvelle:

 

Indice des 179 articles

Alimentation …………………………….. 418

Boissons et stimulants …………………….  88

Habitation ………………………………. 187

Habillement, linge ……………………….. 151

Hygiène, soins ……………………………  53

Transports ……………………………….  62

Distractions, divers ………………………  41

………………………………………._______

Total …………………………………. 1.000

 

Indice des 213 articles (ancien indice)

Alimentation ……………………………… 580

Chauffage, éclairage ……………………….  40

Produits manufacturés ……………………… 200

Services …………………………………. 150

Divers ……………………………………  30

……………………………………….. _______

Total …………………………………… 1.000

 

On remarquera que l’alimentation qui absorbe à peu près la totalité des budgets ouvriers, est passée de 58 % dans l’ancienne échelle à 41,8 % dans la nouvelle.

On croyait ainsi par ce truquage, empêcher l’indice général du coût de la vie de monter chaque mois.

Malheur! Pour le mois de septembre, l’indice des 179 articles accuse une hausse de 1,9 %, c’est-à-dire frise la nouvelle cote d’alerte qui est de 2 % deux mois consécutifs.

Le ministère des finances cherche un spécialiste susceptible d’inventer une échelle d’indice insensible à la hausse du coût de la vie.

Nous proposons une échelle dans laquelle l’alimentation entrerait pour 1 %, les distractions 99 % — du pain et des jeux! — tout le reste étant supprimé.

Allemagne 1957

La Banque Fédérale d’Allemagne occidentale a annoncé que les réserves en or et en devises étrangères de l’Allemagne sont passées de 23.778 millions de marks le 14 septembre, à 24.213 millions de marks, le 23 septembre.

Cette augmentation de 435 millions de marks s’applique uniquement aux réserves en devises étrangères. Les réserves en or sont de 10.033 millions de marks.

Ce que c’est que de perdre une guerre!

Part à deux

J’ai été accablé de quolibets ou, dans le meilleur des cas, accueilli avec des sourires entendus, lorsque, voici une dizaine d’années, j’ai lancé l’idée que tous les efforts de la diplomatie soviétique tendaient à obtenir des États-Unis, des conversations à deux, en vue d’un partage amiable du monde en deux zones d’influence.

En 1953, Le Monde reprenait cette idée.

En 1954, après la conférence de Genève où fut défini « l’esprit » du même nom, il fut officiellement question d’une rencontre Eisenhower-Joukov.

Puis on n’en parla plus.

Le 7 octobre, M. Gromyko a rencontré M. Foster Dulles et l’entretien a duré quatre heures.

Le lendemain, des communiqués contradictoires étaient donnés à la presse par M. Foster Dulles qui acceptait le principe de « conversations libérales » avec la Russie et par le Président Eisenhower disant qu’il n’en pouvait pas être question « sur tous les problèmes concernant le désarmement ».

On a compris.

L’entrevue Gromyko — Foster Dulles n’est qu’un premier pas dans cette voie. Les États-Unis, dit-on, ont accepté de le faire, impressionnés qu’ils étaient par le satellite artificiel, mais ça n’ira pas plus loin. Il y a aussi la dislocation du bloc atlantique au sein duquel l’Angleterre et la France font bande à part et qui fait réfléchir les États-Unis.

Je prends en tout cas très modestement acte de cette première rencontre.

Il y en aura d’autres!

 


[1] 51, rue de la Harpe, Paris-5e.

[2] L’auteur des Financiers qui mènent le monde.

[3] on dit que si Blum n’était pas rentré à temps d’Allemagne, c’eût été chose faite et c’est sans doute vrai.

[4] Au Centre Universitaire Méditerranéen à Nice.

[5] C’est aussi la thèse de Milovan Djilas, ex-ami de Tito et actuellement emprisonné, dans son livre La Nouvelle Classe publié aux États-Unis.

[6] Par parenthèse: M. Gaston Berger prétend ici que le plus fort contingent des hommes de parti est fourni par la foule des gens qui ont subi des échecs dans leur vie familiale ou dans leur profession et veulent prendre une revanche en public.

 

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L’ÈRE DES JONGLEURS

 par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 109, novembre 1957, p. 6-11.

Ceci se passait en 1945-46. Une majorité de rencontre, dans un Parlement de fortune élu sous le signe des tribunaux d’exception et des pelotons d’exécution, institua les allocations familiales. La France exsangue, à moitié détruite, have et déguenillée, rêvait de justice et de bonheur dans les ruines. Affamée — et abrutie! — par cinq années d’occupation, elle ne comprenait pas qu’elle pût continuer à l’être alors qu’elle était libérée. De toute évidence, sa régénération supposait qu’en premier lieu on lui donnât un niveau de vie décent.

La majorité de rencontre de ces années-là comprenait le Parti socialiste, le Parti communiste, le M.R.P. Le Parti communiste était particulièrement à la mode et ceux qui le décrient le plus aujourd’hui, n’étaient ni les derniers, ni les moins ardents à le porter au Pinacle: je conserve précieusement par devers moi, les lettres de quelques personnages éminents du Parti socialiste qui sont par la suite devenus des hommes d’État anti-communistes très cotés, et qui m’adjurèrent en vain de figurer, aux côtés des communistes, sur des listes cautionnées par la Résistance, dans des élections municipales, cantonales et même législatives.

Mais ceci est une autre histoire.

Ce que je veux dire, c’est que, dans cette majorité de rencontre, en matière de niveau de vie, une très vieille idée socialiste fit rapidement d’étonnants progrès: à chacun ses besoins. Dans la loi, elle se traduisit par le salaire familial qui n’en est que la caricature et sous une forme qui, du jour au lendemain, transforma la France en un véritable haras national.

Nous avions déjà signalé le P.M.U. pour l’amélioration de la race chevaline en qualité. A l’usage des classes non distinguées, nous eûmes une sorte de second P.M.U. pour l’amélioration de la race humaine en nombre.

Au niveau de la raison d’État, l’innovation postulait qu’ayant manqué d’hommes dans une circonstance douloureuse de son histoire (1940) la France ne pouvait s’exposer à en manquer aussi pour se relever par le travail.

L’économiste Alfred Sauvy fut le doctrinaire  de l’opération: cet homme ignorait que le rendement des machines était déjà bien supérieur à celui du moteur à crottin, et il ne pouvait pas penser qu’au regard de la production nationale et de la concurrence sur les marchés mondiaux, les 300 milliards annuels employés à acheter des enfants à tant la saillie l’eussent été plus profitablement à équiper industriellement le pays. L’énergie nucléaire en était à es premiers balbutiements et il ne pouvait pas non plus prévoir qu’au plan de la stratégie militaire, le matériel humain compterait peu en cas de nouvelle guerre.

On peut, par ailleurs, juger du niveau intellectuel des hommes politiques de l’époque par celui de ceux qui lui ont survécu et qui opèrent actuellement dans nos quatre assemblées: ils suivirent Alfred Sauvy qui prenait son inspiration au Vatican et avait eu l’habileté de lui donner, dans ses écrits, une tournure très acceptable pour les journaux les plus avancés de la « gauche ».

Nous n’avons été que quelques uns à nous retrouver autour de Jeanne Humbert et à jouer les Cassandre de ce drame dont je ne suis pas sûr que, malgré les proportions qu’il a prises, il soit aujourd’hui sensible à beaucoup de gens.

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 De 1946 à 1952, le nombre des naissances s’est accru, en moyenne de 250.000 unités par an: on faisait des enfants pour acheter une moto, un poste de T.S.F., etc. L’essentiel était d’atteindre rapidement le troisième qui apportait des avantages très substantiels: des allocations doublées, la retraite à 25 ans de services pour la femme fonctionnaire, etc. A partir du cinquième, les allocations familiales étaient généralement — et sont encore! — supérieures aux salaires. A nous la belle vie!

Cependant la France en était encore aux tickets de rationnement et aux ersatz. Il n’y avait pas de logements pour loger les couples, pas de berceaux pour accueillir les nouveaux-nés, pas de linge pour les vêtir, pas de lait, pas de sucre. Quand le poste de T.S.F. arrivait, on ne savait où le placer et la moto couchait dans la rue.

En 1952, il y eut un ralentissement de la production sur l’oreiller: les petits nés en 1946 et 47 commençaient à coûter plus qu’ils ne rapportaient et cela qui se disait, doucha un peu les meilleures volontés. Mais le mal était fait: cette année-là, M. Claudius Petit alors ministre de la reconstruction, annonça aux environs de mai, que 300.000 enfants âgés de 5 ans se présenteraient en octobre à l’entrée d’écoles primaires qui n’existaient pas et pour lesquelles, lorsqu’elles seraient construites, il faudrait prévoir des maîtres.

Même jeu en 1953, 54, 55, 56, 57…

En 1957, ceux qui ont eu 5 ans en 1952 commencent à se présenter aux portes des Lycées pour l’entrée en 6e: de nouveau pas de classes et pas de maîtres.

Au niveau des Lycées, le vrai drame commencera en 1958 lorsque prétendront entrer en 6e le reliquat des enfants nés en 1946 et 47 accompagnés du contingent né en 1948: les 200.000 nouveaux élèves de 1957 seront, disent les statistiques, devenus 500.000. Et ce drame ne sera pas résolu au niveau des écoles primaires pour lesquelles le gonflement continu des effectifs n’est censé devoir cesser qu’en 1961.

C’est justement cette année-là que commencera un troisième drame: celui des enfants nés en 1947, qui, n’ayant pas les moyens de continuer leurs études quitteront l’école primaire et voudront apprendre un métier: pas de centres d’apprentissage. Peut-être pourrait-on compter sur un apprentissage à l’usine ou chez un particulier si le système fiscal ne s’y opposait pas: aucun artisan n’a les moyens de supporter un apprenti et les usines, grandes ou petites, se soucieront peu d’en grever leurs budgets au chapitre des frais généraux. Nous risquons donc de nous retrouver, aux environs de 1967, avec toute une jeunesse qui atteindra sa vingtième année sans métier. Avec cette circonstance aggravante que le mal empirera dans ce secteur durant les années 1968-69-70, etc.

C’est sur cette toile de fond, alors que le gonflement continu des effectifs des Lycées ne sera pas encore résolu, que commencera le drame des Facultés: en 1967, le nombre des étudiants qui oscillait autour de 65.000 en 1937-38, sera d’environ 315.000.

Les économistes les plus optimistes prévoient qu’entre 1967 et 1973, toute une jeunesse numériquement estimée à 2 millions d’individus traînera la savate à la recherche d’une occupation problématique entre des universités et des usines qui n’existeront pas plus les unes que les autres.

Car il n’y aura pas non plus assez d’usines!

Et, s’il y en avait, le remède serait sans effet puisqu’il n’y aurait tout de même pas de travail, la France n’étant pas outillée pour soutenir la concurrence des autres nations sur les marchés extérieurs.

A cette époque, il ne restera plus que deux solutions: la réouverture des bureaux de secours aux chômeurs et l’armée.

Bien sûr, on choisira l’armée.

Et on s’en servira! La France qui était entrée une fois déjà dans l’Histoire en jetant ses vaillants pioupious d’un sou en pantalons rouges contre les mitrailleuses Hotchkiss (1914) y entrera une seconde fois en jetant leurs arrière-petits-fils ou petits neveux contre les bombes atomiques et les fusées intercontinentales ou interplanétaires.

On les disposera en carrés aux points névralgiques du pays qui ne seront pas forcément des frontières, ce qui économisera sur les transports par chemins de fer ou camions.

Et, pour arrêter les engins téléguidés, on leur donnera une arbalète.

Si, toutefois, l’équipement industriel de la France permet, d’ici là, d’en fabriquer une pour chacun.

Car, au prix actuel de la saillie d’État, il faut s’attendre à toutes les déchéances, aussi bien dans l’ordre militaire que dans l’ordre économique.

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 Je pense à cette jeunesse des années 1967 et suivantes, je la vois pousser.

Elle n’a pas eu de lait, de sucre, de berceaux, de langes en 1947. Pas d’air non plus, car les logis modestes et exigus dans lesquels elle est née ont été rapidement transformés en taudis. Elle en porte la marque à l’entrée en sixième, mais elle n’en a jamais rien su, ce qui signifie que si, un jour, elle a des complexes, ce n’est pas de là qu’ils lui viendront.

Ce qui m’effraie, c’est la façon dont elle aura été enseignée. Si l’on veut avoir une idée des dégâts accumulés par les maîtres improvisés, il n’est que de relire Montaigne ou Rabelais en ajoutant à la qualité (sic) de l’enseignement le fait qu’il est donné à des multitudes entassées dans des locaux sans feux l’hiver et souvent toute l’année sans lumière naturelle, ce que ni Montaigne, ni Rabelais ne pouvaient prévoir. Je lis dans les journaux que les écoles primaires ont recours à des gamins ou à des gamines à peine pubères munis du B.E.P.C. et les Lycées à des bacheliers frais émoulus. Incontestablement nous sommes sur le chemin du retour à la lettre d’obédience de joyeuse mémoire.

Depuis 1940, la France déjà se signalait à l’attention du monde par une baisse certaine dans la qualité de son enseignement jusqu’ici dispensé par un personnel qualifié dans des conditions matérielles réputées proches de la normale: la suppression des écoles normales d’instituteurs qui a rendu les élèves des écoles primaires moins propres à affronter l’enseignement secondaire ou technique, la suppression de l’enseignement primaire supérieur, l’extension des programmes, le raccourcissement des années scolaires, etc.

C’est maintenant le comble.

Auront bonne mine en 1967 ceux qui prétendront parler d’humanisme, de progrès, d’idéal, de socialisme ou de syndicalisme à des jeunes qui auront quitté à 14 ans une école tenue par un gamin muni du B.E.P.C. ou à des étudiants qui auront été préparés au bachot par des bacheliers qui n’auront pas forcément été choisis parmi les plus distingués[1] .

 On peut, dès aujourd’hui, être assuré que la génération qui commencera de traîner la savate entre les bureaux de chômage et les bureaux de recrutement à partir de 1967, n’aura ni beaucoup de connaissances, ni le goût d’en acquérir. Or, une très longue expérience historique enseigne qu’en perdant le goût de l’étude, l’Humanité perd aussi celui de se pencher sur son destin. En lieu et place, l’Humanité de ces années-là qui prendra conscience d’elle-même en France aura tout juste le désir de lire Tintin qui aura été le livre de chevet de ses maîtres à penser du temps de sa scolarité. A la chose écrite elle préférera le journal parlé, les images du cinéma, les bandes dessinées des journaux et les jeux du stade ou du cirque. Et il y aura de beaux jours pour les examens de conscrits en Seine-et-Oise ou ailleurs!

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 Je pense aussi aux responsables…

Pendant trente-cinq jours, ils viennent justement de danser une sarabande effrénée autour du Palais de l’Élysée, les responsables. Chacun de ces trente-cinq jours, leurs noms ont été publiés dans tous les journaux en lettres grandes comme ça et la radio les a cités quatre ou cinq fois par jour accompagnés de commentaires empreints, sinon du plus grand respect, du moins de la plus grande considération. Apparemment, auditeurs et lecteurs empêtrés dans une progéniture qu’ils ne réussissent qu’à grand peine  à caser comme des sardines dans des locaux scolaires de fortune, plus propre à la culture des épidémies qu’à l’enseignement, les ont entendus ou lus en pestant contre cette situation, mais sans faire les liaisons de causes à effets qui s’imposaient. Quant aux responsables eux-mêmes, imperturbables, fiers de leur incompétence, ils peuvent plastronner et faire des ronds de jambes en toute tranquillité dans la salle des quatre colonnes du Palais Bourbon. Ils ne s’en privent pas d’ailleurs: ils savent que les jeux de la politique ont, avec ceux du cirque, ceci de commun que le parlementaire et le jongleur sont toujours admis à recommencer le numéro raté devant un public toujours bon enfant.

Au reste, l’homme politique n’est pas autre chose qu’un jongleur. Il a simplement remplacé les bouteilles lumineuses, les boules, les poignards ou les anneaux magiques par des idées ou des principes. Il jongle avec des idées-gigognes ou des principes à tiroir. Par voie de conséquence, il jongle aussi avec les masses humaines se souciant assez peu des conditions matérielles dans lesquelles il les fait vivre en temps de paix, de leur sort et de leur vie même en temps de guerre. Les masses humaines sont à sa disposition comme des pions sur un échiquier, des bouteilles lumineuses, des poignards, des anneaux magiques ou des boules dans les mains du jongleur, au cirque. Le jongleur du cirque, cependant, ne manque pas son jeu: l’homme politique, lui, abrite le sien derrière des principes toujours très grands et de la plus haute moralité.

On a souvent cité les communistes dont le passe-temps est d’accommoder le marxisme ou le léninisme à l’humeur du moment de M. Khroutchev après avoir été de l’accommoder à celle de Staline et en se tenant prêts à l’ajuster à celle de tout potentat que des circonstances impondérables peuvent porter au Pouvoir suprême au Kremlin. Mais voyez Guy Mollet. Mais voyez Bevan qui fut un moment l’espoir de l’internationalisme prolétarien dans la gauche socialiste. Les amateurs de gags s’amusent aujourd’hui à mettre en parallèles les discours du premier sur le rôle du socialisme en 1944-45 quand il cherchait à prendre la place de Daniel Mayer au Secrétariat général du Parti socialiste et ses attitudes ou ses discours d’aujourd’hui. C’est du meilleur comique, mais ça ne va pas plus loin. Quant au second, hier farouchement opposé à la poursuite des expériences atomiques en Grande-Bretagne, il en est aujourd’hui non moins farouchement partisan: les gens bien informés prédisent une victoire du Parti travailliste aux prochaines élections et prétendent que Bevan est en train, à l’instar de ses prédécesseurs Mac Donald, Henderson et Atlee, de passer du socialisme d’opposition au socialisme de gouvernement. Il en est d’autres. Dans les années 30, j’ai personnellement connu un certain Prasad, membre du Conseil de l’Internationale des Résistants à la guerre et apôtre de la non-violence et du pacifisme auprès duquel, Gandhi lui-même pâlissait: il est aujourd’hui Président de l’Inde et le Pakistan comme le Cachemire n’ont qu’à bien se tenir!

Ces accusations portées contre les personnages les plus en vue de la politique nationale et internationale ne blanchissent naturellement pas des seigneurs de moindre importance…

Il y a des grands jongleurs, mais il y en a aussi de petits. Je connais des militants assez en vue que leur appartenance et leur dévouement au Parti socialiste, de la tendance majoritaire sous Guy Mollet comme sous Daniel Mayer et jadis Léon Blum, n’empêchent nullement d’appartenir en même temps et d’être tout aussi dévoués, à des associations prétendument culturelles présidées par un archevêque ou un ancien ministre réactionnaire, tout en étant membre de la Libre-pensée, de la Franc-maçonnerie, de quelques autres groupes non-conformistes et tout en flagornant, de temps à autres, les milieux libertaires. Bon nombre de ceux-là, je les ai connus communisants au temps du Front populaire, anticommunistes en 1939, de nouveaux communisants en 1945, et anticommunistes en 1957. Les « Spoutnik » russes les font déjà réfléchir et nos amis ont de grandes chances de les retrouver sous peu sur les tréteaux des sous-préfectures au service d’une resucée communisante du Front populaire.

Ils cultivent des situations électorales à l’ombre de leur clocher: en suivant la mode et en tapant amicalement sur le ventre de tout électeur possible.

Toute honte bue et au nom de la vertu.

Ces petits jongleurs ne sont pas les moins dangereux: ils font le lit des grands qu’ils imitent à leur échelle et dans l’ombre desquels ils « travaillent ».

Et ils ont tué le mouvement ouvrier.

 On ferait bien de s’en aviser sans trop de retard.

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Lendemains de crise

En juillet dernier, il était généralement admis que le ministère Bourgès-Maunoury durerait trois ou quatre mois, au terme desquels M. Guy Mollet se retrouverait tout naturellement Président du Conseil.

Pour les trois ou quatre mois, nous étions d’accord avec tout le monde. Où nous ne l’étions avec personne, c’est sur les chances d’un nouveau gouvernement Guy Mollet.

« Généralement, disions-nous, une législature élue sous le signe de la gauche, évolue vers l’extrème-droite d’un mouvement lent, sûr et continu: Herriot-Poincaré, Herriot-Tardieu, Blum-Daladier, Ramadier-Faure-Pinay, etc. » (n° 105, juillet 57.)

Et nous nous avancions jusqu’à dire que M. Guy Mollet, qui laissait avec les airs de supériorité qu’on lui connaît, courir avec beaucoup de complaisance les moindres bruits concernant son inéluctable retour au pouvoir, se faisait beaucoup d’illusions.

Il y a des règles impitoyables qui sont inscrites dans les arcanes du parlementarisme.

Nous ferons aujourd’hui modestement remarquer que nous avons un ministère Gaillard dans lequel les indépendants feront la loi, bien qu’il soit à participation socialiste.

La prochaine fois, nous aurons mieux encore!

Le fin mot

Cette crise ministérielle a duré trente-cinq jours. Tous les efforts de ceux qui en ont tiré les ficelles ont uniquement consisté à écarter deux hommes du pouvoir: de Gaulle qui nourrit à l’égard de l’Amérique une hostilité qu’elle lui rend avec usure, et Pléven l’homme de confiance de l’Amérique.

Sur les rapports qu’il convient d’entretenir avec le capitalisme américain, les quatre grandes banques (Rothschild, Lazard, Worms et Gradis) entre les mains desquelles les institutions parlementaires sont en train d’agoniser, ne sont pas parfaitement d’accord.

Une solution de compromis s’imposait: M. Félix Gaillard, anciennement du brain-trust de M. Jean Monnet (banques américaines) dont les intérêts sont liés à ceux des Rothschild par sa femme et qu’en raison des accords privés qu’elle passe avec les banques américaines au Sahara, la Banque Lazard ne voit pas d’un mauvais oeil, était tout désigné. Son attitude à l’égard des indépendants lui valait au surplus la bienveillance de la banque Worms.

Reste seulement en dehors du circuit en voie de rétablissement: la Banque Gradis.

Et Mendès-France.

Accord précaire cependant (M. Pineau, maintenu aux Affaires étrangères, en est le point faible) et que pourrait bien remettre en cause la nouvelle politique commandée à l’Amérique par sa situation économique en état de dégradation caractérisée et les étonnantes performances atteintes par les Russes en matière d’engins interplanétaires.

Là-dessus, nous serons fixés par la prochaine réunion de l’O.T.A.N. qui aura lieu en décembre à Paris, avec la présence et le concours assuré du Président Eisenhower soi-même.

La leçon à retenir

Il faut reconnaître que, jusqu’au dernier moment, M. Guy Mollet a réussi à se donner en public l’air de tirer, à lui tout seul, toutes les ficelles de la crise et à faire croire à son succès possible. Et que, s’il lui a fallu déchanter devant le Parlement, il a tout de même remporté une victoire devant le Conseil national de son parti qui eut à décider de la participation socialiste au Ministère de M. Félix Gaillard.

Nous remarquerons ici que cette victoire se caractérise par 2.087 mandats en sa faveur contre 1700 et quelques.

Son étoile pâlit dans le Parti socialiste?

Comme celle de M. Mendès-France dans le parti radical qu’il avait réussi à unifier sous sa houlette?

Peut-être.

Il ne faut toutefois pas se faire d’illusions sur les 1.700 et quelques mandats qui constituent actuellement l’opposition dans le Parti socialiste. Il y a de tout dans cette opposition momentanément cristallisée autour de Gaston Deferre: il y a la tendance Marceau Pivert, mais il y a aussi Daniel Mayer, le farfelu André Philipp et l’instable Depreux.

Leur passage dans différentes coalitions ministérielles autorise à penser qu’à la place de Guy Mollet, ils n’eussent pas fait autrement que lui.

Un néo-syndicalisme

Le Ve congrès de l’internationale des syndicats libres (C.I.S.L.) qui s’est tenu à Tunis en juillet est passé inaperçu dans la presse française.

Il a réclamé le droit de libre détermination pour tous les peuples dans tous les pays, sur tous les continents.

Il a protesté contre la suppression du droit syndical en Algérie… contre l’état de guerre et de misère économique et sociale dans lequel se débat l’Algérie, avec de graves répercussions pour les pays voisins.

Il a réclamé pour l’Algérie le rétablissement de toutes les libertés et la libération des emprisonnés.

Il a appelé les deux parties en présence à des négociations immédiates sur la base, d’une part, de la reconnaissance par la France de la nation algérienne et du droit de son peuple à disposer de son sort, et, d’autre part, de l’affirmation par les Algériens de la volonté de respecter, dans le cadre de l’amitié franco-algérienne, les libertés et les intérêts de la population d’Algérie tout entière.

La C.G.T. — Force-ouvrière, qui appartient à la C.I.S.L., s’est abstenue dans le vote qui a été acquis par 98 % des voix.

C’est sans doute pourquoi il n’en a pas été parlé en France.

Gouverner, c’est prévoir

Il y avait trop de vin en France.

En 1954-55, le gouvernement, fatigué de distiller des millions d’hectolitres de vin, jugea que donner une prime à l’hectare pour l’arrachage des vignes lui coûterait moins cher.

Rapidement, les petits viticulteurs s’aperçurent qu’ils gagneraient beaucoup plus à arracher leurs vignes et cultiver autre chose qu’à les entretenir et à faire les vendanges.

Résultat: en 1957, la récolte de vin est déficitaire de 40 % environ et il faudra importer 6 ou 8 millions d’hectolitres de vin pour satisfaire aux besoins du pays.

L’âge du pétrole

Il y a cinquante ans, la part du charbon dans la production mondiale de l’énergie représentait 94 %. En 1938, cette part était encore de 65 %. En 1945, dernière année connue avec précision, elle ne représentait plus que 39,5 %.

Parallèlement, les ressources pétrolières du monde sont passée de 20 millions de tonnes en 1900 à 835 millions de tonnes en 1956, soit de 6 % de la production mondiale d’énergie à 38 %.

Le reste, soit 23 % est fourni par le gaz naturel et l’énergie hydraulique.

Il n’est pas indifférent de noter que les 835 millions de tonnes de pétroles produits par le monde en 1956 se répartissent en gros de la façon suivante:

70 à 80 millions par la Russie;

70 à 80 millions par le Moyen-Orient;

650 à 700 millions par les États-Unis ou sous leur contrôle.

Ce sont les 70 à 80 millions de tonnes du Moyen-Orient qui sont en balance entre la Russie, les États-Unis, l’Angleterre, les États arabes et Israël.

Vous avez compris?

Spoutnik

Nous ne sommes pas qualifiés — moi, du moins — pour prendre part aux discussions que les engins interplanétaires russes ont provoquées dans les milieux scientifiques.

Qu’ils consacrent une avance considérable des Russes sur les Américains, au moins au plan des réalisations, ne paraît pas douteux.

Les premiers ont durci leur politique internationale: ils ont notamment quitté la commission du désarmement en claquant la porte et comme brandissant leur supériorité.

Les seconds, par contre, ne paraissent plus si sûrs d’eux-mêmes. Un deuxième tête à tête américano-russe a eu lieu entre l’ambassade soviétique à Washington et le Département d’État. Au cours de ce tête à tête, un compromis a été trouvé qui a ramené les Russes à la Commission du désarmement. L’entrevue Eisenhower — Mac Millan aurait été pour l’Amérique, une occasion de lâcher du lest à l’égard de l’Angleterre au Moyen-Orient. Enfin, le président Eisenhower se dérangera lui-même pour assister, à Paris, à la prochaine réunion de l’O.T.A.N. qui aura lieu à l’échelon des chefs d’État, en décembre.

C’est à cette réunion que se décidera le sort de l’Union atlantique et que après avoir éprouvé sa solidité, les États-Unis choisiront entre faire fonds sur elle ou poursuivre les conversations à deux avec la Russie. C’est aussi là que se décidera le sort de la guerre d’Algérie.

Une solution de compromis pourrait être trouvée qui prendrait pour base les résolutions du Congrès du R.D.A. de Bamako. Dans ce cas, la révision constitutionnelle prévue dans la déclaration ministérielle de M. Félix Gaillard pourrait se faire dans le sens d’une Union française de type fédéraliste à l’échelon des États qui aurait donc le loisir de reconnaître la personnalité algérienne, euphémisme accepté d’un commun accord pour reconnaître l’indépendance de l’Algérie.

Par ce moyen, la France aurait perdu l’Algérie en sauvant la face, ce qui, si on tient compte des propos tenus par l’ensemble de nos hommes politiques avec une touchante unanimité au cours de la dernière crise ministérielle, semble bien être le seul de ses buts de guerre qui ait résisté à l’épreuve.

Cette hypothèse n’est peut-être pas si saugrenue.

 


[1] Autrefois, la fonction enseignante, mieux rémunérée, était fort briguée. Recruté au concours, le personnel était qualifié. Moins bien rémunérée aujourd’hui, elle n’est plus briguée que par ceux qui ne peuvent faire autre chose. Encore, parmi ceux qui ont les diplômes requis, le nombre de ceux qui ne peuvent faire autre chose est-il bien au-dessous des besoins! Si la qualité du personnel baisse, il n’y a pas lieu de s’en étonner. On a d’ailleurs officialisé cette baisse en recrutant du personnel d’un niveau très bas.

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