DDH-115 et 121

 

 

INDEX

ACTUALITÉ D’UN THÈME ANCIEN

par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 115, mai 1958, p. 3-6.

Dans ce travail de bénédictin que fut Le Mensonge d’Ulysse, je n’ai pas été tendre pour David Rousset. De propos délibéré d’ailleurs: malgré son talent, ni l’homme qu’à Buchenwald j’avais vu virer du trotskysme au bolchevisme dans des conditions fort suspectes, qui venait au surplus de virer de l’apologie des assassins communistes des camps et du communisme en général à l’anticommunisme forcené, ni ses écrits forcément tendancieux, ne me paraissaient dignes de retenir l’attention autrement que par le succès qu’on fit assez imprudemment à l’un et aux autres.

A l’époque, les passions déchaînées par l’irritant problème de la littérature concentrationnaire aidant, on ne vit même pas que j’avais cependant été assez objectif pour porter à son crédit deux appréciations qu’il porta sur la nature de l’homme, d’une part et, de l’autre, sur celle des sociétés de structure capitaliste.

Dans une humanité aujourd’hui riche d’une expérience plus longue et où, sur les camps allemands de concentration, comme sur la résistance et la collaboration, les passions ont cédé le pas à des dispositions d’esprit plus clairvoyantes sans l’être tout à fait, peut-être ces deux appréciations auront-elles plus de chances d’être prises en considération.

Voici donc d’abord ce qu’écrivait David Rousset sur la nature de l’homme:

« … La vérité, c’est que la victime comme le bourreau étaient ignobles: que la leçon des camps, c’est la fraternité dans l’abjection; que si toi, tu ne t’es pas conduit avec ignominie, c’est que seulement le temps a manqué et que les conditions n’ont pas été tout a fait au point; qu’il n’existe qu’une différence de rythme dans la décomposition des êtres; que la lenteur du rythme est l’apanage des grands caractères; mais que le terreau, ce qu’il y a dessous et qui monte, monte, monte, c’est absolument, affreusement la même chose. »  (Les jours de notre mort).

Voici maintenant ce qu’il écrivait sur la nature des sociétés de structure capitaliste:

« L’existence des champs est un avertissement. La société allemande, en raison de la puissance de sa structure économique et de l’âpreté de la crise qui l’a défaite, a connu une décomposition encore exceptionnelle dans la conjoncture actuelle du monde. Mais il serait facile de montrer que les traits les plus caractéristiques de la mentalité S.S. et des soulèvements sociaux se retrouvent dans bien d’autres secteurs de la société mondiale. Toutefois moins accusés et, certes, sans commune mesure avec les développements connus dans le Grand Reich. Mais ce n’est qu’une question de circonstances. Ce serait une duperie, et criminelle, que de prétendre qu’il est impossible aux autres peuples de faire une expérience semblable pour des raisons d’opposition de nature. » (L’Univers concentrationnaire).

On ne peut, certes, accorder le bénéfice de l’originalité à David Rousset: sur la nature de l’homme et de la société de type bourgeois, dictatoriale ou démocratique, nombre de philosophes, de moralistes et de littérateurs ont porté, bien avant lui, des jugements analogues. On ne peut non plus dire que, les ayant repris, il en a tiré le meilleur parti: il fallait une loupe pour les découvrir dans une œuvre qui en tient aussi peu compte que son auteur dans son comportement public constant. Ajouterai-je qu’aujourd’hui, ayant fait Charlemagne comme un vulgaire joueur de poker sur un coup heureux, David Rousset se tait dans le confort intellectuel qu’apportent toutes les scléroses de la pensée et au moment même où ces deux observations sont des plus actuelles? Car l’homme indifféremment bourreau ou victime selon les circonstances, les traits les plus caractéristiques de la mentalité S.S. et les contingences génératrices de l’atrocité et des camps de concentration, nous les retrouvons aujourd’hui dans un secteur de la société mondiale qui n’a rien d’Allemand. A l’époque où David Rousset écrivait L’Univers concentrationnaire et Les jours de notre mort, nous avions d’ailleurs déjà tout cela qui nous était offert par les camps de concentration et le régime policier de la Russie bolchevique et même de la répression de la collaboration en France: mais David Rousset ne le vit que lorsque ses intérêts le lui commandèrent.

 

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« La vérité, c’est que la victime comme le bourreau étaient ignobles… Le terreau, ce qu’il y a dessous et qui monte, monte, monte, c’est absolument, affreusement la même chose. » Nous sommes tous du bois — pardon: du terreau — dont on fait des assassins. Placés dans des circonstances rigoureusement identiques, aux rares exceptions près de quelques caractères qu’on dit grands parce qu’ils avaient probablement une glande qui fonctionnait mal ou autrement que chez les autres et qui les tenait à l’écart des sentiments grégaires, tous les hommes ont sensiblement les mêmes réactions. Révérence parler, nous sommes tous ce chien chez qui les glandes salivaires se mettent à fonctionner à la vue d’un os et sur lequel Pavlov bâtit sa théorie des réflexes conditionnés. Quand les glandes salivaires ne fonctionnent pas à la vue de l’os, à nous les grandes théories, la célébrité, et, avec un peu de chance, les honneurs de l’Histoire. Pour le chien Antoine, l’os fut le nez de Cléopâtre et que ne doit-on pas à la vérole de Stendhal, à l’impuissance de Balzac, aux glandes thyroïdes de la reine Christine et de la grande Catherine, à la laideur des saintes, aux refoulements des savants et des héros! Dans la masse anonyme, les destins appelés à moins de célébrité n’en sont pas moins assujettis à une multitude de réflexes conditionnés par les structures sociales. On sait aujourd’hui que dans des milieux différents, la même psyché se peut sublimer dans le curé d’Ars ou celui d’Uruffe, la petite sœur de charité ou la fille de joie, le gendarme ou le voleur, le juge ou l’inculpé, la victime ou le bourreau. Les exemples abondent de ceux qui, réincarnant en eux le Dr Jekyll et M. Hyde, sont tour à tour l’un et l’autre. J’ai connu, dans les camps de concentration, des personnages considérables et dont l’honnêteté est aujourd’hui au-dessus de tout soupçon, qui se sont faits voleurs pour un morceau de pain, une soupe, un chandail et qui ont sur la conscience la mort, de faim ou de froid, de leurs camarades d’infortune qu’ils en ont privés. De retour en France, les déportés réclamèrent avec une belle unanimité qu’on mit dans des camps semblables à ceux dont ils sortaient ou qu’on fusillât ceux qu’ils accusaient — souvent à tort, d’ailleurs — de les y avoir envoyés: la victime se transformait en bourreau avec une belle désinvolture ou une belle inconscience. Depuis, nous ne sommes pas sortis du débat entre les bourreaux et les victimes auquel, après la guerre d’Indochine, les événements de Hongrie et la guerre d’Algérie viennent de donner un lustre nouveau.

C’est surtout les victimes que l’on voit: avec ce bon dieu de « terreau » qui est « absolument et affreusement la même chose » chez tout le monde, nous avons l’âme sensible et quand nous en avons une de choix comme cet André [sic] Alleg, à nous le lyrisme!

 Comme tout le monde, je viens de lire La question. J’imagine assez que le communiste Alleg a vigoureusement applaudi les tanks russes en Hongrie, les procès de Moscou, les interrogatoires et les exécutions après tortures qui eurent lieu sous Staline dans les caves de la Loubianka. Qu’on le libère et qu’on le porte au pouvoir en France: la villa Susini d’Alger ne fermera pas ses portes pour autant. Il est même probable que toute la France se couvrira de villas Susini: la seule différence, c’est qu’on n’y torturera plus des Henri Alleg, mais sur l’ordre des Henri Alleg. Il ne s’agit pas ici d’une victime mais d’un bourreau accidentellement victime et qui se plaint des mauvais traitements qu’on lui a infligés. Demain, les victimes d’Alleg, aujourd’hui ses bourreaux, se plaindront pareillement. C’est là ce qui fait que le débat entre les victimes et les bourreaux est sans issue: la plainte de la victime, son indignation, ne s’adressent jamais qu’au bourreau qui est en elle. C’est, de même, ce qui a tué la littérature concentrationnaire récusée par les philosophes sérieux pour raison d’immoralité de ses auteurs et condamnée à n’être plus qu’une vulgaire entreprise de culture de l’horreur à de fins exclusivement politiques. Le récit d’Henri Alleg ne peut pas échapper à la même condamnation : s’il est admis qu’on ait le droit de mépriser, je ne crois pas qu’il y ait plus méprisable que le bourreau qui se plaint d’être, de hasard, victime.

Mais, mépriser n’est pas punir et, à plus forte raison torturer: on peut n’avoir aucune estime pour le comportement d’un individu et ne désirer que passer à côté de lui avec indifférence. Ce que, par contre, on doit respecter en lui, c’est la vocation de l’être humain par quoi le plus misérable, le plus criminel garde toujours, au fond de lui, une chance de remonter au niveau de l’espèce. C’est cette chance qu’on n’a jamais le droit de compromettre, même chez le gendarme, même chez le juge, même chez son pire ennemi.

En vertu de quoi, je me sens personnellement outragé par les mauvais traitements qui ont été infligés à mon ennemi Alleg.

 Je sais: mon ennemi Alleg ne rêve que de tenir en mains contre celui qui les utilise actuellement contre lui, le chevalet, la magnéto, les pinces, etc. Il y a de fortes chances qu’il rêve même d’utiliser un jour tout cela contre les gens de mon espèce…

Il faut nous comprendre: dans cette revue, nous avons tous une mentalité d’hommes qui conçoivent très bien qu’il puisse leur arriver d’être victimes — nous l’avons d’ailleurs tous été plus ou moins et beaucoup d’entre nous ont été traités comme l’est Alleg — mais qui ignorent la vengeance et ne seront jamais des bourreaux. Nous connaissons la règle du jeu et nous la jouons délibérément.

 

C E N S U R É

[ un paragraphe. BEAUCOUP DE PUBLICATIONS SONT, A L’ÉPOQUE, SAISIES POUR « ATTEINTE AU MORAL DE L’ARMÉE », DONT, JUSTEMENT, LA QUESTION,  LE LIVRE D’HENRI ALLEG. ]

 

 

Et à ceux qu’ils gouvernent, jettent dans des culs de basse fosse et torturent à plaisir que c’est seulement demain, quand ils seront libres s’ils en réchappent, que leurs protestations indignées prendront tout leur sens.

Car, demain, ou bien ils seront des hommes et ils nous intéresseront, ou bien ils seront des monstres semblables à ceux qu’ils dénoncent et alors, que vogue la galère!

Nous réchauffons des serpents dans notre sein? La belle affaire! En confidence, ce n’est pas la première fois, seulement, quand nous rencontrons de ces « serpents » ce sont eux qui baissent les yeux.

Et c’est déjà un résultat.

 

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Est-il besoin, maintenant, de s’attarder au jugement que porte David Rousset sur la nature de la société, ou des sociétés ? Il est clair que l’homme qui a une mentalité de bourreau ne peut faire que des sociétés de bourreaux et que ce n’est ni un problème de latitude, ni un problème de nationalité ou de race.

Nous avions, jusqu’à la dernière guerre, accoutumé de dire que trois types d’hommes au moins étaient universels: le juge, le prêtre et le soldat. L’originalité de cette dernière guerre a été de faire naître un juge, un prêtre et un soldat dans beaucoup d’hommes et, bien plus que par les ruines matérielles qu’elle a semées, c’est en cela surtout qu’elle a été catastrophique: en France, le nombre considérable de juges, de prêtres et de soldats qui en sont nés nous a conduits tout droit en Algérie via l’Indochine en attendant mieux. Et ce qui s’est perpétré contre ce pauvre Alleg à la villa Susini d’Alger, ressemble étrangement, à la fois à ce qui s’est passé à l’École dentaire de Paris — avec la caution de tous les Alleg du monde! — au lendemain de la Libération et à la rue Lauriston sous l’occupation.

« Mais il serait facile de montrer que les traits les plus caractéristiques de la mentalité S.S. et des soubassements sociaux se retrouvent dans bien d’autres secteurs (que l’Allemagne) de la société mondiale », nous dit David Rousset:

En quatorze ans, cette mentalité et ces soubassements ont mûri en France, c’est tout.

« Ce (n’était) qu’une question de circonstance. »

A la décomposition morale des êtres par la guerre a correspondu la chute de la société française dans l’immoralité et le crime.

Est-ce l’individu ou est-ce la société qui est à l’origine du drame ? Je ne trancherai pas ce problème sur lequel David Rousset a buté. Mais j’ai tendance à croire que si la société pervertit l’individu, à son tour, la perversion de la société est multipliée par le nombre des individus.

On demande un géomètre pour cercle vicieux.

 

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SIC TRANSIT

 par Paul Rassinier

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Défense de l’Homme, numéro 121, novembre 1958, p. 5-8

 

Il y a dix-huit mois, parler de la crise de l’économie américaine était un des moyens les plus sûrs de passer pour un farfelu: les signes n’en apparaissaient encore que dans les carnets de commandes qui ne traînent pas à la devanture des librairies et dont la lecture n’a pas la réputation d’être un divertissement populaire. Six mois après, en novembre 1957, l’Amérique avoua un nombre de chômeurs depuis trois mois en augmentation sensible d’un mois sur l’autre. Il ne fallait toujours pas parler de crise: tout au plus, une récession passagère. A s’obstiner et à prétendre que, comme en 1949-50 et en 1953-54, cette crise aurait des répercussions en Europe, on passa cependant de la catégorie des farfelus à celle des pessimistes. Il y avait du progrès!

Jusqu’en août de cette année, le chômage américain fut un article qui ne cessa de se répandre, croissant et embellissant, sur le marché du travail. Vers la mi-octobre, on put enfin annoncer qu’il était en régression — 700.000 d’un coup, donc en forte régression. Alors, on put commencer à parler de crise à condition que ce soit au passé. Personne ne s’en prive, d’ailleurs: sur le mode « on nous avait bien dit que ça ne durerait pas ».

Mon tempérament ne me disposant généralement pas à suivre la foule, fût-ce celle des mandarins, je n’entretiendrai pas le lecteur de ce sujet: je note, sans plus. En précisant seulement deux choses:

1. La crise américaine a bien, en Europe, les répercussions qu’il fallait, de toute évidence, en attendre;

2. Il est probable que la crise européenne relancera la crise américaine, sinon dans l’immédiat, du moins à terme. Sur ce point, j’ai, d’autre part et par parenthèse, bien peur que la reprise enregistrée, outre-atlantique, ne soit qu’accidentelle et due à l’injection de capitaux nécessitée par l’intervention militaire au Moyen-Orient (occupation de la Jordanie) qui ont eu, sur l’économie américaine, le même effet de relance qu’en 1950 la guerre de Corée, en 1954 les événements d’Indochine et en 1956 ceux de Suez: les industries de la guerre sont comme celle du bâtiment; quand elles vont bien, tout va.

Quoi qu’il en soit, si on a aujourd’hui une idée de l’importance de la crise de l’économie américaine par le mécontentement qu’elle a produit et qui s’est traduit par le raz-de-marée démocrate aux élections du 4 novembre, cette importance ne peut plus être un thème de quelque intérêt dans l’actualité qu’à travers la crise européenne et française. Tout le monde étant ici d’accord à de toutes petites nuances près, je ne me pardonnerais pas de rater l’occasion qui m’est, pour une fois fournie, de parler à mon aise sans être accusé d’un pessimisme déplacé.

 

La crise européenne

Elle est essentiellement caractérisée par les stocks de charbon qui s’accumulent à un rythme inquiétant sur le carreau des mines de la C.E.C.A. (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier). Habituellement, les mines de la C.E.C.A. ont devant elles un volant de sécurité de l’ordre de 6 à 7 millions de tonnes pour être à même de faire face, à tous moments, aux besoins inattendus. Jusqu’en 1957, elles avaient beaucoup de peine à maintenir ce volant à niveau.

En août 1958, on enregistra soudain un stock de 17 millions de tonnes. A la fin de septembre, on parla de 22 millions de tonnes et, à la fin d’octobre, de 28 millions. Invités à étudier ce problème de près, les spécialistes de la question concluaient, au début de novembre, que les stocks étaient destinés à continuer de s’accroître au rythme approximatif de 3 à 5 millions de tonnes par mois.

Vrai? Faux? L’avenir nous le dira.

Ce qui est certain, c’est que, tandis que la production du fer et de l’acier ne cesse d’augmenter à l’échelle mondiale, la demande n’a cessé de baisser tout au long de l’année 1958. Un des principaux débouchés du charbon s’est ainsi progressivement rétréci (de l’ordre de 15 à 18 % pour l’ensemble du monde). A cette cause première, il faut ajouter la substitution croissante des produits pétroliers aux produits charbonniers comme source d’énergie (de l’ordre de 7 à 8 % pour l’ensemble du monde dans le courant de l’année 1958). Ici, c’est du grand problème du passage de l’ère du charbon à l’ère du pétrole qu’il s’agit et qui, pour les cinquante dernières années, se traduit ainsi: le système de production mondial qui fonctionnait à 7 % au pétrole, 89 % au charbon et 4 % pour le gaz et l’électricité en 1907, fonctionne aujourd’hui à 41 % au pétrole, 39 % au charbon et 20 % pour le gaz naturel et l’électricité. Les quelque 20 millions de tonnes de pétrole employés dans l’industrie en 1907 sont devenues 800 millions environ en 1958! Le rendement des machines à charbon étant bien inférieur au rendement des machines à pétrole, le mouvement de substitution de celui-ci à celui-là est appelé à s’amplifier jusqu’à totale éviction du charbon et, sauf reprise de l’industrie sidérurgique, le monde entier est, dans ce secteur, menacé d’une crise extrêmement grave d’accumulation des stocks de charbon inutilisé.

C’est, alors, sur les chances de reprise de l’industrie sidérurgique qu’il faut spéculer. Or, de tout temps, cette industrie a beaucoup plus travaillé pour la guerre que pour la paix. On a toujours fait beaucoup plus d’armes et de munitions qui supportent plus facilement le stockage en vue de la guerre, fairts par des États dont les ressources sont fonction de la bêtise humaine c’est-à-dire immenses, que de charrues dont le marché, limité par les possibilités des particuliers, est toujours très vite saturé.

Il faut voir les choses en face, froidement, à l’écart de tout sentimentalisme: la guerre qui est le débouché par excellence de l’industrie sidérurgique, n’étend plus guère ses ravages sur le globe que sur les espèces de la guerre d’Algérie, des petites escarmouches intermittentes au Moyen-Orient et des 40.000 obus déversés tous les deux jours par les Chinois sur Quemoy, ce qui est notoirement au-dessous du niveau potentiel de ce secteur de l’économie.

Pourtant, un certain temps, les États-Unis ont fait la compensation en équipant toute la zone dollar à l’aide de produits sidérurgiques bruts achetés en Europe et payables en charbon. Leur industrie utilisant à 71, 8 % le pétrole et le gaz naturel comme source d’énergie, les États-Unis n’ont besoin que de la moitié à peine des quelque 600 millions de tonnes de charbon qu’ils produisent annuellement. L’Europe, d’autre part, n’avait pas assez de ses 247 millions de tonnes annuelles pour traiter tout son minerai de fer. Un circuit fer et acier contre charbon s’était établi, qui fonctionnait assez bien mais que, depuis dix-huit mois, la récession américaine a presque totalement interrompu dans les deux sens.

La reprise annoncée en Amérique permettra-t-elle le rétablissement de ce circuit? Dans l’état actuel des choses, on peut seulement dire qu’il y a toujours autant de bateaux en cale sèche dans tous les ports des deux rives de l’Atlantique et que cette reprise, qui n’a eu aucune répercussion sur le volume des frets, n’en est pas non plus la conséquence.

C’est, pour le moins, assez grave pour être inquiétant.

La crise française

Elle est un des aspects de la crise européenne. Dans le secteur du charbon, la France ne pouvait manquer d’être touchée de façon très sensible. Rien que pour traiter les quelque 50 millions de tonnes de minerai de fer qu’elle est capable de produire sans efforts, il lui faudrait 100 millions de tonnes de charbon. Or, elle n’en produit que 55 à 60… L’économie française achète donc du charbon pour obtenir du fer et de l’acier qu’elle revend dans la proportion de 80 %, son équipement industriel n’étant pas suffisant pour transformer ce fer et cet acier en produits finis. Client tout désigné: les États-Unis pour le compte de la zone dollar (cf. plus haut). Comme elle ne peut pas acheter assez de charbon pour traiter tout son minerai, ce qu’elle ne peut pas traiter, elle le vend brut. Clients tout désignés: la Belgique et l’Allemagne.

La récession américaine a bloqué tout le groupe: la Belgique est, par exemple, dans le même cas que la France sur le plan du fer et de l’acier. N’en vendant plus, elle ne peut plus acheter de minerai de fer à la France. Et l’Allemagne non plus, dont la production en machines spéciales a baissé parallèlement à la demande sur le marché mondial. Tout s’enchaîne. L’Angleterre elle-même voit son déficit extérieur croître et embellir.

Il est juste de reconnaître que, de toutes les nations d’Europe occidentale, la France a été touchée la dernière. Il en faut chercher la raison dans la baisse de 20 % décrétée sur le franc en août 1957 et dans la guerre d’Algérie qui maintient, dans la métropole, en même temps qu’un emploi satisfaisant dans le secteur de la main-d’œuvre par l’occupation de 300.000 hommes à l’armée, une activité sidérurgique très grande. Mais cela est compensé par un commerce extérieur en plein marasme, la balance des comptes ne trouvant une tendance à l’équilibre que dans la réduction massive des importations, les exportations restant stationnaires ou s’orientant vers la baisse.

Le marché du travail n’en est pas moins très affecté. On n’a pas encore publié de statistique officielle sur la moyenne hebdomadaire des heures de travail par tête de travailleur qui se situait aux alentours de 51 heures en avril dernier. Mais on sait que les heures supplémentaires ont à peu près disparu dans tous les secteurs, le textiel, qui est le plus touché, travaillant à une moyenne de 34 heures. Il n’est, au surplus, pas une semaine qui n’apporte ses deux ou trois fermetures d’usines, particulièrement dans les industries qui travaillent pour l’État (aéronautique) et les arts ménagers ou le textile.

On parle de l’assurance chômage, et M. Pinay, qui clamait encore il y a quelques semaines la certitude d’augmenter le niveau de vie de la classe ouvrière par une intervention de l’État au moment voulu, ne met plus l’accent que sur la nécessité d’une période d’austérité pour tout le monde.

Le jour où cet article paraîtra, des informations sûres auront été publiées sur le budget de l’État en préparation: on verra ce qu’on verra, côté impôts surtout, — et déficit ou impasse!

Dès maintenant, on peut déjà dire, quant au pouvoir d’achat de la classe ouvrière, que le salaire minimum garanti et le prix de l’heure de travail n’en donneront plus aucune idée valable: il n’y aura plus qu’une seule manière de l’évaluer, et ce sera par le nombre d’heures de travail. Exemple: les salaires étant restés à leur niveau, — ou même ayant légèrement augmenté par alignement indiciaire dans certains cas — pour plusieurs milliers d’ouvriers de chez Renault, entreprise pourtant favorisée, le bulletin de paie de la quinzaine accuse une baisse globale de l’ordre de 25 à 35 % selon le cas, par la seule suppression d’heures supplémentaires. A tel point qu’il a fallu dénoncer l’accord des salaires. Par cet exemple, on voit ce qu’il en peut être dans les usines textiles et les entreprises d’arts ménagers où l’on travaille 30 ou 40 heures au lieu de 48, il n’y a pas si longtemps.

Quant aux répercussions de ces phénomènes sur le commerce de détail et la production destinée à la consommation intérieure, on devine ce qu’elles seront sous peu.

Le rocher de Sisyphe

Dans ce contexte social, la France devra faire face, à partir du 1er janvier prochain, aux nécessités qui découlent pour elle de la signature du traité de Rome sur le Marché commun. A cette date, il lui faudra baisser ses droits de douanes de 10 % et augmenter de 20 % son contingent d’importations.

Sans compensations, bien sûr.

Ce n’était pas dans cette intention qu’à l’origine avait été conçu le Marché commun: en clair, la France voulait se protéger contre la concurrence des pays de la C.E.C.A., en obtenant d’eux qu’ils alignassent leurs prix sur les siens. L’Angleterre a été la première à comprendre et à pousser les hauts cris: à condition qu’une zone de libre échange en Europe même. Depuis quinze jours, l’Allemagne a adopté dans ses grandes lignes le point de vue de l’Angleterre, la France ayant été contrainte de dévoiler ses batteries à la récente conférence des 17 pays de l’O.T.A.N. à La Muette. La Hollande suit et la Belgique est dans l’expectative, aux côtés des Pays scandinaves.

En fin de compte, la France se retrouve seule, dans l’obligation de baisser ses barrières douanières et d’ouvrir son marché aux produits étrangers, sans aucune chance pour elle d’augmenter ses exportations sans le secours des subventions d’État massives donc exclues. Selon toute apparence, elle invoquera une clause de sauvegarde, prévue par le traité de Rome, et qui l’autorisera à n’appliquer les mesures auxquelles elle s’est engagée qu’avec le concours assuré des autres adhérents au Marché commun, ce qui est une façon de la torpiller en sauvant plus ou moins bien la face.

Dans ce cas, l’Angleterre userait de mesures de rétorsion, et elle se retirerait de l’Union Européenne des paiements, ce qui tuerait cet organisme et rendrait impossible l’application de la clause de sauvegarde invoquée faute des crédits nécessaires que, seule, l’U.E.P. paut procurer aux six pays du Marché commun.

De quelque côté qu’on se retourne, le cercle est vicieux, et on arrive à cette conclusion qu’il y aura un marché commun s’il y a une zone de libre échange à laquelle la France, économiquement désarmée par ses prix, est seule à s’opposer, ou qu’il n’y aura pas de marché commun. Avec cette circonstance aggravante que, s’il n’y a pas de Marché commun, il est fort probable qu’on pourra sous peu parler d’effondrement économique de l’Europe.

De toutes façons et quoi qu’il advienne dans cet ordre d’idées, l’effondrement économique de la France déjà fort avancé (voir dette publique et dette extérieure) ne paraît plus pouvoir être limité dans ses effets que par une échappatoire dont on ne voit pas bien dans quelle voie il faut la chercher.

La théorie des crises

Le XIXe siècle s’est distingué en mettant en forme la célèbre théorie des crises cycliques de l’économie qui, en s’aggravant de l’une à l’autre, se devaient finalement résoudre dans la crise générale et insurmontable du capitalisme.

Depuis, on a fait bien des progrès dans l’art de gouverner les peuples. Il y a toujours des crises et elles sont toujours cycliques. Elles n’ont cependant plus la gravité de celles du XIXe siècle. De la même façon que le caillou qui tombe dans une cuvette d’eau y fait des vagues plus importantes et plus tumultueuses que s’il tombe dans la mer, les crises du XIXe siècle limitées à l’Europe se traduisent par une sinusoïde de plus grande amplitude que celles du XXe dont le théâtre est le monde entier. Il n’est, pour s’en faire une idée, que de comparer l’effondrement économique de la République de Weimar défini par la chute du mark à zéro en quelques semaines, à l’effondrement économique de la France défini par la chute de sa monnaie, sur une période qui dure déjà depuis quarante ans. Rien que cette technique de la dévaluation monétaire encore inconnue dans sa forme perfectionnée, il y a seulement trente ans, est un facteur appréciable d’amortissement des coups. A cela, on voit que Marx et Engels s’étaient bien aventurés en parlant de crise générale du capitalisme dans les termes qu’ils ont employés pour en parler. Mais Marx et Engels se sont trompés sur beaucoup d’autres points dans les applications de leur doctrine qu’ils ont voulu faire à l’Histoire. Et ce n’est pas le sujet de cet article.

De ces altitudes d’une philosophie abstruse et fort contestable, je voudrais encore, pour conclure, redescendre aux réalités matérielles plus claires, quoique plus prosaïques, sur lesquelles cette explication, peut-être un peu longue, prend le départ.

Et d’abord, une question: au cours de la campagne électorale qui vient de se dérouler, le lecteur a-t-il entendu parler de ces choses? Et au cours de celle du referendum qui l’a précédée?

Ce sont là problèmes qu’on se garde d’exposer au public. (Je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’ils intéressent tellement le public.) Mais les histoires de constitution, de majorité, de République, de justice sociale, de droit du peuple, de démocratie, de liberté, de Patrie, etc. avec des majuscules partout et toutes ces entités sans contenu que, reprenant Lafargue — paix à ses cendres — Jules Guesde — paix à ses cendres aussi — appelait « des grues métaphysiques qui font le trottoir dans les discours académiques et parlementaires ou les programmes électoraux », alors, plein la vue qu’il en a, le peuple!

Il n’y a d’ailleurs pas d’apparences qu’il y ait autre chose dans la tête du Général de Gaulle et de ses ministres actuels ou à venir.

Dès lors, on comprendra mon pessimisme quant à l’éventualité d’un dénouement heureux du drame qui se joue.

 

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« Le Blockhaus d’Erfoud » publié dans Défense de l’Homme n°113 a déjà été affiché ici :

https://tinpacifists.wordpress.com/2014/08/20/pacification/

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